P. Henri DUBOIS, S. J.
CHEZ
LES BETSILËOS
IMPRESSIONS ET CROQUIS
NOUVELLE ÉDITION
EDITIONS CASTERMAN
PARIS (VIe), 66, rue Bonaparte
TOURNAI (Belgique)
1
Chez les Betsiléos,
Panorama de Fianarantsoa.
PRÉFACE.
- ■ - ■ - ft-owx» »
A ma Mère,
C’est à toi, c’est pour toi, tu le sais bien, que j’ai écrit ce Journal.
Malgré la distance qui nous séparait, j’éprouvais comme jadis, le besoin
de venir souvent me refaire auprès de toi, et, sans effort, par conséquent sans
fatigue, dans l’abandon d’un tête-à-tête maternel et filial, je me laissais aller
à te dire les péripéties de ma nouvelle existence de missionnaire, les difficultés
de ma vie devenue errante, les aventures de mes excursions, jusqu’aux détails
intimes de mes installations rudimentaires, de mes mobiliers préhistoriques, de
mes menus simplifiés.
Les grandes considérations, je ne les cherchais pas : dogmatise-t-on avec sa
mère? Les études de caractère ou de mœurs, je ne m’y arrêtais qu autant que
notre entretien m’y amenait naturellement : s’amuse-t-on à philosopher avec sa
mère ? Pouvais-je m appesantir sur les peines nombreuses, mais nécessaires et
fécondes, de l’apostolat : aurait-ce été délicat avec ma mère? Taire ce qui
m’était personnel, le devais-je lorsque j’écrivais à ma mère? N’était-ce pas, au
contraire, ce que tu me demandais sur tout, que je parle de moi, de mes succès,
comme de mes ennuis et de ces mille riens, de ces bagatelles qui disent tant au
cœur maternel, qui ont tant de prix et d’intérêt aux regards d’une mère?
Transitions, enchaînement des phrases ou liaison logique des idées,
variété ou éclat du style, était-ce bien le lieu de s’en préoccuper dans une con-
versation, dont tout le charme pour nous deux était de nous laisser conduire
par les fantaisies, les impressions, les souvenirs ou les mouvements du cœur?
Avais-je à être complet? cherchais-je à tout dire? Autrefois une allusion,
un demi mot, un sourire nous suffisaient pour nous comprendre. Et maintenant,
ne t’était-il pas facile encore de « lire entre les lignes » et de deviner que ton
enfant ne parvenait à renouveler sa joie, son entrain et son courage que dans
la pensée de ton affection, dans la conviction qu’en travaillant pour le bon
Dieu, il méritait pour toi, en union avec toi et soutenu par tes bonnes prières?
Qui chercherait donc dans ce Journal autre chose qu’une conversation
familière avec toi, qui en oublierait l’origine et le but, trouverait sans doute
beaucoup à retrancher, beaucoup à ajouter, beaucoup à corriger et il arriverait
8
PRÉFACE.
peut-être, en le transformant tout entier, à en composer une sorte de livre sur
la mission du Betsiléo à Madagascar.
Mais non, telle n’a pas été mon intention. Les fleurs que j’ai cueillies, l’ont
été dans un petit coin bien restreint du champ immense de la mission Malgache :
d'aucunes sont bien fluettes, d’autres paraîtront trop rustiques, ou trop com-
munes, mais mon bouquet est fait, je te l’ai donné, il n’est plus temps de le
reprendre; g retoucher, ce serait risquer de l’effeuiller.
Que son parfum un peu sauvage aille réjouir d’autres cœurs. Soit!
Oui, ces écrits que je traçais pour toi, tu veux bien par affection pour mes
Malgaches, par délicatesse et par reconnaissance pour mes bienfaiteurs, les
communiquer autour de loi, afin de faire participer à ta joie ceux qui par leurs
secours, ont voulu partager avec toi, vis-à-vis de ton fils, ta tendresse et la
sollicitude maternelles.
Que ces quelques pages aillent donc remercier tous ceux qui sont venus si
généreusement en aide à mes grands enfants noirs de la Grande Ile Africaine.
Quelles aillent aussi consoler d'autres mères qui, bonnes et chrétiennes
comme toi, ont donné leurs fils à l’apostolat des missions lointaines. Les vies
des missionnaires se ressemblent beaucoup : ce Journal leur dira ce que leurs
chers enfants n’ont pas eu le temps ou l’occasion de leur écrire.
Quelles aillent préparer d'autres cœurs maternels au grand sacrifice que le
bon Dieu s'apprête à leur demander un jour, en leur faisant mieux comprendre,
qu’à donner à Jésus ce que l’on a de plus cher, on ne perd rien ni du côté des
vraies consolations de ce monde, ni du côté des affections avivées et agrandies
par le sacrifice de soi au divin Maître; que se séparer de ses enfants pour en
faire des apôtres, ce n’est pas perdre leur amour et leurs tendresses ici-bas, et
que c’est encore le plus sûr moyen de les retrouver éternellement au Ciel.
Samedi 23 février 1907.
Henri DUBOIS, S. J.
Chez les Betsiléos
î
De la côte à Fianarantsoa.
17 octobre 1902.
Tamatave! Tamatave !... Après nous être embarqués à Marseille le
25 septembre sur 1 ’Oxus, nous voici en présence de la « grande île. » il
faut être prêt pour le débarquement. Chacun ramasse ses bagages, ficelle,
inspecte, vérifie... Devant nous, la ville s’étale coquettement en demi
cercle, on distingue facilement le clocher de la mission. A notre droite
un grand bâtiment qui doit être un hôpital, puis le wharf métallique
construit en vue de permettre aux navires de débarquer sans encombre
leurs marchandises, mais dont il paraît qu’on ne peut pas se servir. La
rade est trop agitée et en s’y amarrant on risquerait de s’y démolir.
Encore quelques millions de perdus!
Nous attendons d’abord que le médecin ait passé sa visite sanitaire,
ensuite que la chaloupe vienne nous recueillir.
L’embarquement sur cette petite chaloupe à vapeur, est peu banal,
je vous assure. Il faut pour arriver au but sauter un ou deux grands
chalands encombrés de bagages et qui dansent contre le paquebot immo-
bile une sarabande de tous les diables. Quelle gymnastique ! Les poignets
secourables d’un lieutenant nous raccrochent au moment plus critique.
Nous y sommes! Rien de cassé qu’un verre de lorgnon.
ÎO
CHEZ LES BETSILÉOS.
Sur le quai un missionnaire nous attend. La maison des Pères n’est
pas loin, la table est prête, on dîne gaîment. Nous allons pouvoir jouir
en paix de trois jours de repos. Le Pernambuco, vapeur qui doit nous
mener aux rivages Betsiléos, notre destination dernière, ne nous prendra
que lundi.
La soirée est vraiment calmante. Il fait bon se promener en rêvant
dans le petit jardin. D'un côté les enfants des Frères épèlent leurs leçons,
de l’autre les fillettes des sœurs chantent en ronde la « mère Grégoire »
ou le « petit navire. » Sur le fond grisaille d’un ciel légèrement mou-
tonné, Phébé se lève énorme et rayonnante, la mer, à quelques mètres
de nous, s’en vient battre méthodiquement le quai en détonnant chaque
fois comme un coup de grand vent. Sur le chemin macadamisé qui nous
sépare du rivage, des ombres passent silencieuses car les langues se tai-
sent, et les pieds nus sont muets; par intervalles un pousse-pousse ou un
filanjane 1 qui trottent, la petite machine qui siffle en bousculant ses
wagonnets derrière elle; au fond, l’immensité de l’Océan coupée çà et là
de longues bandes de sable où la vague déferle en étalant ses flocons
blancs, les goélettes qui balancent régulièrement les grandes antennes de
leurs mâts et enfin debout, comme une muraille, YOxus, ce cher Oxus ,
qui n’emportera de nous ni regrets, ni amertumes, puisqu’il n’a rien fait
pour nous donner le mal de mer et guère fait pour l’empêcher. Il a été
cependant l’instrument du bon Dieu pour nous mener à la conquête des
âmes. Sachons-lui-en gré et prions un peu pour les pauvres diables de
chauffeurs arabes qui à deux sous par jour et à seize francs par mois se
tuent à fond de cale pour aller cuire peut-être plus tard dans une autre
cale plus méchante encore. Nous sommes les privilégiés du ciel.
Samedi 18 octobre.
La nuit a été bonne, les moustiques nous ont épargné leur chanson
et leur poinçon. Le soleil s’empresse de glisser par toutes les fentes de nos
cloisons son beau bonjour doré.
Dimanche 19 octobre.
J’ai l’honneur de dire la messe de 4 heures 1/2 du matin. L’église est
presque remplie, ainsi qua la messe de 8 heures. Ici les cérémonies
doivent être matinales à cause de la chaleur.
A l’école des Frères nous assistons à une répétition de musique :
trente instruments à vent tempêtent dans une petite salle. Il faut avoir le
(1) Chaise à porteurs en usage à Madagascar.
DE LA CÔTE A FIANARaNTSOA.
1 1
tympan solide. L’accord et la mesure y sont. Un petit bout d’homme
frappe dans un coin sur une grosse caisse plus haute que lui. C’est
réjouissant.
Les Frères ont environ 3oo élèves.1 Les Sœurs de Saint- Joseph de
Cluny ont une école similaire pour les petites filles.
Lundi 20 octobre.
Nous partons en excursion pour la campagne. Chemin faisant l’on
traverse le bazar (marché), spectacle curieux et bariolé. Les marchands
sont accroupis devant leurs victuailles. Ce sont de petits tas de salade,
genre cresson, des crevettes minuscules, des fruits étrangers (pour nous) :
mangues, bananes, papayes, etc., des collections de morceaux de viande
découpée presque en bouchées, des bibelots de bambou ou de corail.
Les acheteurs passent, regardent, s’arrêtent et palpent sans vergogne.
Le chemin nous conduit au cimetière. Sur les tombes indigènes
nous remarquons des bouteilles, des chapeaux, des parapluies. Ce sont
les objets qui appartenaient au mort. Nous traversons la ville malgache
et nous sommes sur les bords du Mongonarèze, le fleuve de l’endroit. Des
deux côtés, des arbres; nous voici dans la propriété des missionnaires. Il
a fallu de la patience et du travail pour faire pousser un véritable bois
sur ce sable deTamatave.
Au retour, dîner d’adieu. On nous fait goûter tous les fruits du pays.
La banane ne me dit rien jusqu’ici, je lui préfère une petite noix qu’on
appelle lecci. Sous une écorce rugueuse et assez mince, elle renferme
une sorte de gélatine blanche un peu acide, figée autour d’un noyau
central très dur qu’on n’est nullement obligé d’avaler.
Les porteurs de bagages sont raccolés, non sans peine. Nos soixante
colis sont portés au quai, et nous-mêmes vers 4 heures, nous nous tenons
prêts à enjamber le bastingage de la chaloupe qui nous conduira au
Pernambuco.
C’est fait, et le Pernambuco ouvre ses flancs pour nous recevoir.
En voilà pour deux nuits et un jour.
21 octobre.
Pour rouler et nous rouler, je ne connais pas mieux que ce bateau.
Nous faisons autant de chemin à droite et à gauche qu’en avant. On
souffre moins du mal de mer, mais on n’en est pas moins fatigué. La
(1) C’était en 1902. Depuis lors des mesures persécutrices ont frappé ces écoles
comme celles de France.
12
CHEZ LES BETSILÉ03.
mer fait pourtant tout ce qu’elle peut pour être sage. Nous stoppons une
heure ou deux devant Andevorante et Mahanoro. Des chalands viennent
prendre les colis. Chaque chaland porte trente à quarante nègres qui
pagayent à tour de bras avec un ensemble magnifique. Nous remarquons
que les costumes se simplifient à mesure que nous descendons. Du sac
nous passons au pagne, du pagne à la ficelle et de la ficelle au rayon
de soleil.
22 octobre.
Mananjary! Les chalands accostent. C’est à notre tour de débarquer.
Il n’y a rien de banal du commencement à la fin.
Nous sommes d’abord invités à nous asseoir sur un palanquin
aérien que le treuil enlève et dépose, après un court trajet, plus ou moins
délicatement, sur le pont du chaland. Le point difficile est d’atteindre
exactement le chaland pendant sa danse verticale. Il y a des contre-coups
désagréables.
Sur le chaland on ne serait pas mal s’il y avait des sièges, un parapet
et un peu plus de place. Nous sommes quatre à un des deux bouts, deux
à l’autre bout. Entre ces deux groupes une trentaine de rameurs. On
s’assied comme on peut et où l’on peut. Je m’accroche à mon voisin, et
ce n’est pas du luxe, car il y a la fameuse barre et à certains moments la
barque se couche sur le côté d’une façon plutôt désordonnée. Si l’on
roule, on ne passe pas par-dessus bord, parce qu’il n’y a pas de bord,
mais on tombe à l’eau, ce qui revient au même. La mer est heureu-
sement fort aimable, la barre n’est pas méchante; une dernière bouscu-
lade, une dernière vague à franchir; un détroit à passer, et. nous glissons
légèrement sur le Mananjary. >
L’entrée dans le lac est d’un pittoresque achevé. Nos rameurs se
mettent à chanter. Les voix et les rames vont en cadence. Le pilote
entonne le couplet et tous reprennent un refrain monotone, langoureux
et pourtant plein de charme au milieu de cette nature toute nouvelle
pour nous. Sur le bord, de petits négrillons prennent leur bain, des
femmes lavent le pagne de la famille, les canards barbottent et nos
hommes chantent toujours. Les crocrodiles n’osent se montrer :
— Partirons-nous sans en avoir vu?
Mgr Henri de Saune, coadjuteur de Mgr Cazet, se trouve à la
mission. Quelle bonté et quelle simplicité! C’est lui qui nous reçoit.
Toutes les constructions sans en excepter l’église, me font l’effet de
paniers : des bambous, des joncs tressés, des feuilles couchées en font
tous les frais. C’est pauvre, mais en somme c’est facilement propre. On
DE LA CÔTE A FIANARANTSOA.
l3
nous installe dans un magasin vide, gracieusement offert par un colon.
Nous y sommes grandement logés.
Mardi 28 octobre.
Notre départ est fixé à 6 heures du matin, du moins c’est à ce
moment que doivent se présenter les porteurs. En réalité nous quittons
Mananjary à 2 heures de l’après-midi. C’est qu’il y a des cérémonies! Et
puis, ne pas croire qu’organiser une procession de soixante-six porteurs
soit petite affaire. Il y a d’abord l’appel nominal. On prend tous les
noms. Ensuite la distribution des paquets respectifs. C’est là le diable.
Des caisses de vingt kilos sont préparées. Parfaitement, mais nos hommes
n’acceptent que vingt-cinq à trente kilogrammes au lieu de quarante
annoncés. On a gâté les gens et le métier. On ne peut pourtant pas couper
les caisses en deux. C’est alors un méli-mélo de combinaisons invrai-
semblables. Nos hommes viennent tour à tour tâter les colis. Ils se
retirent. On parlemente. Finalement on distribue ce que l’on peut aux
mieux disposés et on fait mine d’envoyer promener tous les autres. C’est
la comédie habituelle. Nos drôles reviennent quelque temps après et
finissent par capituler. Iis acceptent même plus qu’on ne leur avait
d’abord demandé. Vient alors la distribution du vatsy : sur la paye
totale, (environ douze francs), on leur avance deux francs cinquante. Là
encore des réclamations, des éclaircissements à demander ou à donner.
Enfin vers 2 heures, après nos dernières visites aux colons complai-
sants qui nous ont hébergés ou photographiés, nous montons en filan-
janes et nous défilons.
Le filanjane m’a laissé un excellent souvenir. Je l’ai supporté sans \
aucune fatigue et je lui trouve de grands avantages. Nous prenons la
route de terre et je crois que nous y avons gagné.
Mardi après-midi
Nous suivons le fleuve à distance et pour commencer nous pouvons
nous payer toutes les émotions du voyage. La route passe du grave au
doux, du plaisant au sévère avec une facilité étrange. Elle change de
niveau subitement sans dire pourquoi; nous sautons des talus, dégrin-
golons des pentes presque à pic, enjambons des fossés, etc... Je trouve
tout cela fort intéressant. A Tsiatosika surtout, la descente jusqu’au
fleuve est pour les bourjanes (porteurs) un véritable exercice de gymnas-
tique et pour nous un exercice d’équilibre.
Une grande pirogue double recueille les bagages arrivés, une autre
nous dépose sur l’autre berge, où semblent nous considérer deux ou trois
14
CHEZ LES BETSILÉOS.
Européens. On paye le passage à raison d’un sou par personne non
chargée, de deux sous pour les autres. Le gîte n’est pas loin.
C’est une case destinée aux passagers; celle-ci (située au milieu de
Tsarafatra) a deux chambres. Nous nous installons dans l’une, et, après
notre premier souper de voyageurs, nous nous étendons au plus vite sur
nos lits de camp.
29 octobre.
Le départ doit avoir lieu à 4 heures du matin. On se lève vers
2 heures 1/2, messe, déjeuner. En route. C’est original ce départ dans la
demi obscurité. Heureusement le chemin est sûr et le soleil ne tardera
guère à se montrer. Peu à peu le paysage se dégage de la pénombre et de
la brume, les ombres se précisent et se découpent en arbres, en feuilles,
en branches, en herbes surtout. C’est la journée des mamelons et des
grandes herbes. Les uns et les autres se succèdent d’une manière plutôt
monotone. Le filanjane lui-même est plus régulier dans sa course. —
Peu de sauts. — Vers 9 heures arrêt à Antanambo. — Dîner.
Après-midi, nouveaux mamelons plus accentués, et mêmes herbes
sèches.
Gîte à Betsakay. Au sud on voit le Vatovary. C’est un énorme rocher
à pic d’un aspect fantastique que nous ne perdons pas de vue de sitôt.
Jeudi 3o.
La route est plus accidentée. Nous traversons une rivière. Mes
porteurs d’arrière font deux faux pas; mais ces bourjanes sont d’une
vigueur étonnante : lorsque l’un d’eux vient à céder, son compagnon
retient l’équipage à force de poignets. Il n’y a rien à craindre.
A Morarano nous atteignons la route qui doit relier Fianarantsoa à
Mananjary. Trois cents ouvriers sont occupés à la route. C’est certai-
nement un fort beau travail.
Le soir nous couchons à Âmbongo . La case des passagers est dans
un état pitoyable. Les murs se composent surtout de trous. C’est presque
une cage à serins. Au-dessous les « petits messieurs » circulent.
Nous nous endormons, doucement bercés par le chant de nos
voisins. Il semblerait que le soir rende la vie à tous les habitants endormis
pendant le jour. De tous côtés ce sont des cris, des mélopées, du mouve-
ment, des piaillements de poules ou d’enfants.
Vendredi 3i.
Le paysage devient grandiose. Nous entrons dans la forêt.
DE LA CÔTE A FIANARANTSOA.
l5
Je vais en chasse et je tire un gros oiseau bleu qui va s’abattre sour-
noisement dans un fourré inextricable.
A 5 heures, arrivée à Ranomafana ainsi nommé d’une source d’eau
chaude 1 rano eau, mafana chaude). M. Besson, administrateur de Fiana-
rantsoa a fait construire une petite maison dans laquelle se trouve une
baignoire en pierre. Avis aux amateurs.
A Ranomafana comme partout, nous avions été en quête d’eau et
d’œufs et nous préparions dans notre case notre repas du soir. Nos bour-
janes étaient dispersés dans le village; la nuit commençait à tomber et
notre souper était entamé, quand, pour une cause ou pour une autre,
j’entr’ouvris la porte. Stupéfaction! Devant la case se tient un groupe
silencieux. A mon apparition toutes les bouches s’ouvrent automati-
quement pour dire : a Bonjour, mon Père. » Le bonjour est accompagné
d’un profond salut. Faute de mieux, nous nous faisons réciproquement
des gestes, des sourires et nous arrivons à comprendre de part et d’autre
que si nous ne nous comprenons pas, nous sommes cependant bons amis.
Ces braves gens finissent par se retirer en nous saluant et resaluant. Un
quart d'heure après, nouvelle visite. Le plus âgé s’avance et nous pré-
sente un poulet vivant. Il faut l’accepter. Un peu plus tard, trois jeunes
gens viennent à leur tour voir les « mon Père.1 » Est-ce tout? Oh! non,
voici mieux encore :
L’obscurité était déjà complète, à peine pouvait-on distinguer les
lambas blancs qui passaient dans l’ombre; il y avait des cris, des appels,
des chants, comme d’ordinaire, quand tout à coup, au bout de la rangée
des cases, un chœur de voix s’élève. Il se rapproche éclatant comme une
fanfare. Il s’arrête à notre seuil ; ce n’est plus un chant, c’est une tempête.
Nous reconnaissons la strophe du Stabat : Sancta Mater istud agas.
Elle finit ert crescendo par un fortissimo foudroyant. A la bonne
heure!... c’est très bien, merci. Nous exprimons notre reconnaissance,
à la lueur d’une bougie par tous les gestes en notre pouvoir. Nos choristes
reprennent bientôt de plus belle. Cette fois, c’est l 'Ave Maris Stella; en
parties, s’il vous plaît. Nous unissons nos faibles voix aux tonnerres mal-
gaches. On a dû nous entendre à deux lieues à la ronde.
Ma bougie s’éteint sous le souffle de la brise du soir ou plutôt de
toutes ces poitrines. Nos visiteurs prennent cette extinction subite pour le
signal du départ et ils nous quittent avec force bonjours. Il est temps
d’aller se reposer. Quels beaux rêves nous allons faire, et comme il est
(i) Les Malgaches appellent les missionnaires catholiques « Monpera #, mon Père,
expression dont ils ont fait un nom commun.
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CHEZ LES BETSILÉOS.
bon de rencontrer ces braves cœurs, ces bons chrétiens au milieu de ces
pauvres peuplades abandonnées!
Le seul malheureux, ce soir-là, ce fut le poulet à qui je coupai
délicatement l’artère du cou. Puis « on vous le suspendit » pour le fricot
du lendemain.
Pendant la nuit, quelques grognements que je pris d’abord pour des
ronflements. Mais non. Les ronfleurs étaient sous la case : et c’étaient des
ronfleurs à quatre pattes.
Samedi ier novembre.
Nous voilà en plein dans le pittoresque de la forêt vierge : des
cascades, des torrents, des montagnes. On monte toujours. Dans les bas-
fonds, l’eau chante en bondissant sur les rochers ; le grondement s’éteint
ici pour recommencer plus loin. De temps en temps, d’énormes éboulis
de pierres et de troncs d’arbres, enlacés de lianes desséchées et dentelées
d’immenses fougères arborescentes. La vallée se creuse de plus en plus,
nous sommes dans les nuages et devant nous les arbres gigantesques nous
apparaissent indécis et vaporeux comme de gros flocons de fumée. Nous
avons 400, 5oo, 600 mètres de dégringolade au choix avec un tapis de
cailloux pour nous recevoir au bout de la culbute, mais le chemin est
large et les bourjanes ont le pied sûr. Nous croisons des bandes de
10, 20 porteurs chargés de riz, de sucre, de farine et de peaux de bœufs.
Quelques-uns nous saluent, les autres regardent passer le va^aha (blanc)
sans que leurs grands yeux d’agate trahissent la moindre impression.
Ce sont en général de beaux hommes fortement musclés et solidement
campés sur deux jarrets d’acier.
Sur la tranchée taillée dans la terre rouge, les passants ont dessiné
des oiseaux et des bœufs.
Pour me distraire, j’étudie mes bourjanes. Ce qui les habille, c’est
bien un sac, un vrai sac, avec trois trous. Certains de ces sacs portent
encore leur extrait de naissance. Sur le dos d’un de mes porteurs, je puis
lire Postes-France. Une large pocne intérieure placée par derrière ren-
ferme toute la richesse du porteur. Elle peut recevoir le riz, les
provisions, l’argent et prendre par suite les dimensions d’une bosse
de chameau.
Au fond, ces bourjanes sont de grands enfants, rieurs, jaseurs, tou-
jours contents. Ils sont très résistants; les nôtres ont fourni certaine
journée de 45 kilomètres et nous n’avons pas quitté le filanjane, sauf à
l’arrêt du déjeuner et aux deux petits arrêts intermédiaires. Dans les des-
centes, les quatre porteurs et le porté ne font plus qu’une pièce qui se
DE LA CÔTE A FIANARANTSOA.
>7
déplace à petits pas comme une table que l’on roulerait sur un plan
incliné. Les montées les plus rapides et les plus longues ne les
effraient pas.
Le soir, nous sommes à Alakamisy . Nous y trouvons le P. Murat,
curé de ce lieu, qui nous accueille fraternellement.
La forêt a cessé; ce sont de nouveaux mamelons et des pics rocail-
leux. Dans les vallées, les rizières arrosées ressemblent à d’immenses
miroirs brisés où se reflète le soleil. 11 fait chaud. Les chrétiens nous
saluent, de plus en plus nombreux. Bientôt, nous pouvons distinguer
Fianarantsoa, notre capitale. Elle est là, telle que nous la connaissons
par la photographie.
La route s’achève. Nous passons devant les villas qui avoisinent la
ville, devant de belles constructions, casernes, hôpitaux, chapelles,
temples et surtout, dominant par son élévation et son élégance, la magni-
fique cathédrale, don d’une anglaise convertie. C’est l’un des plus beaux
monuments de File ; les catholiques en sont fiers.
La résidence des missionnaires est tout contre l’église. Tout y est
parfaitement installé. Nous trouvons au débarqué les missionnaires qui
nous attendent, et parmi eux le P. Beyzim, l’apôtre des lépreux.
Dès le soir, nous allons rendre visite à ces pauvres lépreux. Ils sont
une cinquantaine, nichés dans quelques abris hors de la ville. Ils nous
accueillent par le chant de : Reine de France. On leur dit quelques mots
par interprète; on donne un morceau de sucre à un bébé, déjà victime du
mal et l’on se retire, laissant ces pauvres gens tout consolés. Nous ne
l’étions pas moins. ,
II
Premières visites. — Fêtes et séances.
i5 décembre.
Les boulevards de Fianarantsoa valent tous les boulevards du
monde pittoresque. Nulle part en Europe on ne trouve cette féerie de
couleurs et de lumière. Nos Malgaches avaient revêtu leurs plus beaux
habits; le mélange des teintes roses, vertes, violettes, des vêtements unis
au blanc éblouissant des lambas superbement drapés, au noir de ces têtes
frisées, sur le fond sombre des cactus, des aloès, des arbres et des plantes
de toutes espèces, le tout baigné dans une belle lumière d’or assez douce
pour ne pas fatiguer et assez vive pour ciseler les moindres dentelures
des feuillages, les moindres crevasses des roches et les moindres plis des
vêtements : le silence aussi de la nature que ne trouble pas le piaillement
des moineaux ni le son à peine perceptible des pieds nus glissants sur la
route couleur orange ; que faut-il de plus pour reposer, pour charmer et
pour élever la pensée vers le Créateur de toutes ces merveilles? Tout ce
qui est nouveau est beau, dira-t-on. — Peut-être. La jouissance
s’affaiblira avec le temps : profitons-en avant que nous ne soyons blasés.
18 décembre.
Nous avons assisté à un kabary spécial.1 Vingt-cinq jeunes filles ou
femmes catholiques qui vont travailler tous les jeudis chez les Sœurs à des
travaux de tapisserie ou de couture sont venues recevoir le prix de leurs
(i) Un kabary est une réunion où se tiennent des discours.
PREMIÈRES VISITES.
FÊTES ET SÉANCES.
19
chefs-d’œuvre. On vend en effet leur ouvrage et elles arrivent ainsi à se
former un petit magot. Plusieurs ont reçu 7, 8 francs, ce qui est une
somme dans le pays. La séance a revêtu un certain caractère de
solennité. On entre dans la salle, on s’assied et les discours commencent.
Les Malgaches ont autant de dispositions pour la parole que pour la
musique. Priez en France un jeune homme quelconque de s’avancer en
public et de faire un petit pathos sur un sujet facile, il rougira, balbutiera,
pataugera, et finalement, s’il ne commence pas par là, se tiendra coi. Le
Malgache, lui, n’a qu’à ouvrir le robinet et cela coule de source pendant
une demi-heure ou une heure à volonté. « L’oratrice » du jour, après
quelques tâtonnements au début, est bientôt partie pour la gloire. Les
phrases se sont suivies avec une rapidité merveilleuse. Pendant vingt
minutes, le flot n’a cessé de jaillir.
Monseigneur de Saune, qui termine en ce moment sa visite du
Betsiléo, s’est déclaré émerveillé des résultats obtenus avec si peu
d’hommes et si peu de ressources. Il a donné près de quatre mille con-
firmations dans sa tournée. On gagne du terrain en beaucoup d’endroits,
on voudrait en gagner bien davantage.
La mission, en effet, qui s’étend fort en longueur du nord au sud, a
une largeur relativement médiocre. A l’ouest, les Bares, les Sakalaves,
n’ont pas été entamés; à l’est entre la côte et le Betsiléo, il y aurait à
entreprendre la contrée des Tanales. Un de nos amis, qui connaît bien le
pays, ne cesse de nous y pousser. « Envoyez là- un missionnaire, dit-il,
vous aurez vite des écoles très fréquentées et 20.000 habitants à civiliser
et à convertir. » Ces pauvres gens ne demandent qu’à nous recevoir. Ils
ont été jusqu’à envoyer ici une députation pour obtenir un missionnaire.
On leur répond : « Savez-vous ce que vous demandez? Savez-vous que
si le Père vient, il faudra abandonner vos superstitions, supprimer la
polygamie? — Nous ferons tout ce que le Père voudra », répondent-ils.
11 est à espérer que d’ici à peu de temps, si nous recevons du renfort,
la mission pourra détacher quelqu’un pour demeurer à poste fixe parmi
ce peuple si bien disposé.
19 décembre.
La léproserie catholique est située à Marana, près de Fianaranîsoa.
Il n’y a encore qu’un embryon d’établissement, mais le P. Beyzim est en
train de tout transformer et agrandir.
Cette léproserie est située sur le versant d’une montagne, avec des
plantations au-dessus et au-dessous, eau suffisante, ce qui est un point
capital pour le lavage des plaies et la propreté des malades.
CHU'* LES BETSILÉOS.
2
20
CHEZ LES BETSILÉOS.
20 décembre.
Les anges du bon Dieu sont fort occupés à ce moment à jouer aux
boules au-dessus de nos têtes sur le plancher d’un gros nuage. Le malheur
est que les boules sortent de temps en temps du jeu et viennent s’abattre,
avec un bruit épouvantable sur quelque coin de Fianarantsoa.
Les orages n’ont pas encore été bien terribles. Gela ne fait que de
commencer. L’on s’y résigne, parce qu’ils sont la condition sine qua non
du beau temps. Si la matinée est belle, le soleil brille, si le soleil brille,
l’atmosphère s’échauffe, si l’atmosphère s’échauffe, elle se charge d’élec-
tricité et de pluie; et là où il y a de l’électricité et de la pluie, il y a de la
foudre, c’est clair et irréfutable. Généralement, la bousculade a lieu dans
l’après-midi vers les 4 ou 5 heures.
4 21 décembre.
Ma première chevauchée fut solennelle à tout point de vue. Elle eut
un prologue, elle se fit avec Monseigneur, à l’occasion de la confirmation
et de la première communion d’un prince. Le R. P. Supérieur ayant
aperçu que je tripotais dans les objectifs et les bains de virage, eut une
idée heureuse. Il m’invita à la cérémonie comme photographe. Le prince
serait flatté de recevoir un artiste et je rapporterais des clichés. Ceci
devait se passer à deux heures de la ville, sur la route d’Alakamisy.
Entendu, mais de crainte de compromettre la dignité de la caravane
épiscopale, je résolus de me préparer sérieusement au grand évènement,
et, la veille après-midi, je me fis mettre en présence d’une monture.
C’était un mulet... On m’adjoignit trois compagnons pour me ramasser
au besoin.
J’enfourche l’animal avec la légéreté d’un éléphant qui grimpe à un
noisetier, et nous partons. J’avoue que je trouvais, pour commencer, le
siège extrêmement mobile, et l’association que je venais de fonder avec
ma bête trop facile à dissoudre. Enfin, je tâchais de me rendre compte
de la direction qu’on devait suivre et de m’y maintenir simultanément
avec mon âne.
Les premiers chemins, ironie du sort, furent des casse-cou. L’hori-
zontale faisait totalement défaut. A droite, des cactus pour fouetter le
sang, à gauche, une pente qui dévale jusqu’à de gros rochers narquois
qui semblent nous attendre ; au centre, des trous cousus par dame nature
à la suite d’autres trous. Nous parvenons cependant sans casse et sans
dégâts visibles à la campagne. On se repose un peu, on visite la vigne,
on rencontre un nuage de criquets et une nuée d’indigènes qui les
PREMIÈRES VISITES. — FÊTES ET SÉANCES.
21
récoltent pour le dîner, on boit un verre d’eau pour se rafraîchir et,
derechef, on repart à l’aventure.
C’est alors que je fus ému ! Le cheval d’un de mes compagnons ne
s’imagine-t-il pas de faire le fringant et de partir au galop, et mon serin
de mulet, piqué d’émulation, de le suivre item au galop, sans me
prévenir... Les colis à la gare, les bagages au treuil du navire, les œufs
dans une omelette, sont moins secoués que je ne le fus alors. Je sentais
les côtes de la bête à travers la selle, et surtout je prenais de plus en plus
des positions désordonnées, dont l’ensemble tendait à une entière circon-
férence. Heureusement le cheval s’arrête, le baudet se calme. Je con-
tinuai seul à tempêter en jurant par tous les dieux de l’Olympe que je
renonçais au galop pour jamais.
Ces serments-là n’engagent pas l’avenir. Le lendemain, rasséréné par
une bonne nuit et par la constatation en me réveillant que je vivais
encore, je me hâtai de me mettre à la disposition de Monseigneur, et à
six heures je me hissai presque élégamment sur mon dada.
Au bout de deux heures, nous débouchons près de la chapelle du
village. Monseigneur salue ces braves gens çt va revêtir ses ornements
pontificaux. Une procession chantante le conduit au sanctuaire. Hommes
et femmes s’accroupissent sur le parvis et la messe commence. Le prince
Ramaharo et sa femme ont seuls des chaises. Ils reçoivent la confirma-
*
tion; une nouvelle procession reconduit Monseigneur au « château » du
prince et l’on se dispose au dîner.
On s’y est disposé pendant plus d’une heure. Les Malgaches ne sont
jamais pressés. On finit malgré tout par se trouver assis en face d’une
table copieusement chargée, y compris vin de Bordeaux et de Champagne.
N’oublions pas que nous sommes chez un prince : le service se fait
à l’européenne. Les plats sont européens. Ecrevisses, dindes, pommes de
terre, etc. Ce qui l’est moins, c’est la foule de ces braves noirs qui entrent
ici comme chez eux et nous observent par toutes les ouvertures dispo-
nibles. Ce qui ne l’est pas davantage, c’est la simplicité de tenue de notre
hôte. Il eut bientôt sur ses genoux deux des plus petits de ses enfants (il
en a douze) et les fit manger et boire presque à la manière des petits
serins. Comme on parlait malgache, j’avais des loisirs, et rien ne
m’amusait comme cette petite scène intime se passant auprès d'un évêque
et comme les efforts désespérés des fillettes pour se servir utilement des
couteaux et des fourchettes. A l’arrivée, le bon prince nous avait offert
des rafraîchissements, et il avait un grand soin de laver et de rincer lui-
même les verres « parce que autrement on les casse ».
A la fin du dîner, on photographia. Le portrait du prince fut une de
22
CHEZ LES BETSILÉOS.
mes mésaventures. La famille gigota tellement que j’eus un Ramaharo à
trois têtes, une princesse percée à jour au travers de laquelle on voit la
porte, des enfants en nuage et une fillette passée complètement à l’état de
tourbillon.
La séance finie, il fallut se quitter. Notre excellent premier commu-
niant, tout ému, ne savait comment témoigner sa reconnaissance à
Monseigneur. Il se glissa à deux genoux pour recevoir sa bénédiction et
lui remit son offrande.
En fait d’offrande : un poulet fut offert l’autre jour à un Père qui
était allé dire la messe. Mais l’on n’ose le déranger tant qu’il a le dos
tourné. Enfin, voici l’instant, Orate fratres. Le Père tend les mains, on
lui glisse délicatement l’animal...
22 décembre.
L’église est, pour les enfants surtout, la maison du bon Dieu. Nos
mamans n’ont pas de nounous. Si l’on va à la messe, il faut emporter le
petit. On le campe sur le dos, dans le lamba, et l’on vient. Si le benjamin
est assez grand pour se tenir debout, on le lâche, et alors vive la liberté !
Le petit drôle court d’un bout à l’autre du banc, va rendre visite à ses
amis perchés comme lui, et ce sont des petits cris, des disputes ou des
exubérances de gaieté, qui d’ailleurs ne dérangent personne. Ces courses,
ces visites, ces exercices se font entre deux rangées de chrétiennes pieuse-
ment recueillies qui ne se troublent pas pour si peu. On ne se dérange
que si le bambin s’en va audacieusement, les deux bras étendus et en
trottant, jusqu’au sanctuaire.
Mêmes scènes au confessionnal et même à la sainte Table. La
maman s’accuse, et le bébé pleure; contrition partagée.
23 décembre
Comment se croire raisonnablement au mois de décembre, lorsqu’en
arrivant à l’autel de la Sainte Vierge, on trouve un beau bouquet de
roses, de géraniums et de marguerites au pied de la statue? Il n’en faut
pas plus pour dérouter l’imagination la plus complaisante.
On s’y fera peu à peu, et, après tout, je ne vois pas que nous ayons
trop à nous plaindre jusqu’ici : les chaleurs sont fort modérées, les
orages très pacifiques, les matinées sont presques fraîches, les soirées
délicieuses, les arbres fleurissent continuellement, les rizières verdoient à
plaisir, le soleil se lève dans le rose et se couche dans le bleu ou la
pourpre, les montagnes passent par toutes les nuances de l’arc-en-ciel;
c’est à croire que nous habitons le plus beau pays du monde. Les habi-
PREMIÈRES VISITES.
FÊTES ET SÉANCES.
23
tants eux-mêmes, n’étaient leur teint un peu trop foncé et leurs lèvres un
peu trop saillantes, seraient les plus beaux hommes de la terre !
Ce qui est certain, c’est que leur costume est autrement esthétique
que le tuyau de poêle européen et les deux fourreaux de parapluie où le
blanc, soi-disant civilisé, glisse tous les matins ses deux jambes. Il y en
a parmi ces Malgaches, grands ou petits, qui vous ont une manière de
se draper dans leur lamba à faire pâmer d’admiration un statuaire de
l’antiquité. Des moutards presque microscopiques vous prennent des
poses et des allures de Platon devisant sous les portiques. Le lamba
disparu, il est vrai, c’est autre chose, il ne reste plus que des guenilles
ou une chemise sale, quelquefois moins encore.
24 décembre.
La mission possède, à une vingtaine de kilomètres d’ici, du côté de
l’ouest, un immense terrain quelle essaie de défricher. Là, sous la direc-
tion d’un frère, un certain nombre de Malgaches et de Malgachines
s’occupent des bœufs, des arbres, des rizières, de tout ce qui peut pousser
ou courir dans ce coin perdu. Dire que la propriété a rapporté quelque
chose jusqu’ici serait risqué. C’est à l’avenir et à l’expérience de décider
ce point fort controversé. Les dépenses sont encore plus claires que les
revenus. Rien d étonnant d’ailleurs, puisque tout est à faire.
Donc, pour distraire un peu le bon frère dans sa solitude et lui dire
la sainte messe le dimanche, je me mis en route samedi matin, vers
huit heures.
Le chemin ne manque pas de charmes et d’imprévus. On descend à
travers la ville, on passe la rivière et l’on se trouve tout d’abord en face
d’un immense rocher presque à pic, qu’il s’agit d’escalader. Mon mulet,
qui s’y connaît, ne se fait pas prier, et nous voilà tous les deux inclinés
l’un sur l’autre à 45 degrés, grimpant de caillou en caillou, de roc en roc,
d’escalier en escalier, de talus en talus, jusqu’au sommet, terme de nos
premiers efforts.
La vue est splendide, Fianarantsoa s’étale sur sa colline avec ses
maisons rouge doré perdues dans des bouquets de verdure ou entassées
par groupes irréguliers, sur toutes les pentes, dans toutes les directions.
Par derrière, la grande ligne de montagnes bleuâtres que viennent
caresser de légers nuages gris ou rosés; au fond, tout au fond, les rizières
vert foncé, disposées en étage ou découpées en mosaïque; de tous côtés,
des rochers couleur cendre qui percent çà et là le tapis roux des grandes
herbes brûlées par le soleil; et à mes pieds, en haut de cette espèce de
falaise, un joli petit étang encadré de roseaux et de nénuphars.
24
CHEZ LES BETSILÉOS.
Lorsque je parvins à destination, il était plus de midi, le Frère
commençait à désespérer, car il faut savoir que dans ce pays on déjeune
à" onze heures; le sakafo (dîner) fut vite expédié, et nous partîmes en
chasse et en visite dans la propriété. Visite aux plantations et chasse aux
hérons, canards et autres gibiers qui foisonnent. Je m’en vais donc fier
comme Artaban, avec un joli fusil. Nos compagnons nous signalent
une bande de canards sauvages dans un des étangs. Nous y courons,
ils sont bien une vingtaine, pas du tout effarouchés par notre présence.
Malgré la distance je lâche le coup. Gris de joie d’un côté, battements
d’ailes de l’autre. Deux des volatiles sont atteints. Les moutards se
jettent à l’eau et se précipitent sur les victimes. Excellent pour le
déjeuner de demain.
La nuit venue, « chacun s’en fut coucher ». Je commençais à
m’abandonner paisiblement aux douceurs du sommeil malgré les roule-
ments lointains de l’orage, lorsque, patatras, à quelque cent mètres de la
maison, la foudre s’abat en pétaradant de la belle manière. C’est comme
cela par ici. Mais le nuage soulagé s’en alla et le sommeil rentra au
logis pour jusqu’au lendemain.
Le lendemain de ce samedi était, comme de juste un dimanche. On
prévint le plus possible de chrétiens des environs, Pendant que je me
promenais en attendant l’heure de la messe, j’entendis la trompe qui
résonnait dans la montagne. C’était le signal qui annonçait aux catho-
liques la réuninn pour la prière. J’en eus une quarantaine environ. S’ils
avaient été avertis plus tôt, ils seraient accourus, à plusieurs centaines,
de deux et trois lieues à la ronde.
Je célébrai le saint Sacrifice dans une des petites salles de la ferme,
sur une pauvre table soutenue par deux X en bois. Les chrétiens m’en-
touraient accroupis ou à genoux. Quelle consolation de prier au milieu
de ces braves gens!
La messe terminée, nous partons de nouveau en chasse. Résultat
médiocre. Un canard, deux kitsikitsika. Nos canards devenaient de plus
en plus sauvages. Pour les approcher, il aurait fallu ôter son grand
chapeau blanc, mais comme je ne me souciais en aucune façon d’attra-
per simultanément une volaille et un coup soleil, je dus me résigner à
voir mes amis s’envoler à deux cents mètres devant moi. Je m’en con-
solai facilement en prenant de l’air et de l’appétit. Le déjeuner fut un
festin. Grâce à mes prouesses, grâce aussi aux chrétiens, la table fut
royaletnent servie : l’excellent Frère voulait me faire goûter non seule-
ment de toutes les bêtes, mais aussi de toutes les herbes, salades ou soi-
disant légumes, qui croissent dans son royaume. L’un de ces légumes
PREMIÈRES VISITES.
FÊTES ET SÉANCES.
25
ressemblait à un grand nénuphar. La feuille était mise en purée, la tige
devenait une sorte d’asperge, très appréciée de tel et tel. Malgré les auto-
rités invoquées, j’éprouvai en le goûtant l’impression de gazon cuit.
Je crois que le principe ici, en fait de légumes ou de salades, c’est que
tout est bon, qui n’est pas mauvais, c’est-à-dire trop coriace, trop
empoisonné, trop couvert de poils ou de picots. Mais assez sur ces détails
culinaires.
25 décembre.
La fête de Noël a eu naturellement son contre-coup dans les écoles.
C’est ainsi que nous sommes allés organiser une loterie chez nos bons
normaliens. Rappelez-vous que ces « normaliens » sont pour la plupart
des hommes mariés et pères de famille. Mais ils sont encore si simples
qu’on peut les contenter à peu de frais.
Toutes les richesses de la loterie et de l’arbre de Noël consistaient en
de pauvres images, de vieux chapelets, des scapulaires, quelques menus
jouets d’un sou, des babioles, des riens, des moins que rien. Il faut sans
doute au missionnaire autre chose que des bibelots, mais quelles bonnes
aubaines pour nos fêtes scolaires, pour nos distributions de récompenses,
si l’on glisse dans les recoins de quelques envois sérieux des nichées de ces
bagatelles! Une remarque cependant : ces natures simples ne compren-
nent pas certaines de nos plaisanteries, et de petits chromos représentant
des chats malades ou des caniches en goguette les ont laissés absolument
indifférents. Ils n’y ont pas touché et ont préféré de vieilles gravures de
piété : n’ont-ils pas raison?
Le lendemain, toujours pour fêter Noël, nous avons organisé des
jeux parmi ces grands enfants. On a commencé par tirer sur une grosse
corde en deux camps, successivement divisés jusqu’à extinction des com-
battants. Ensuite, course à la chandelle. Les dames y ont pris part ! Puis
colin-maillard à la poursuite d’un vieux chaudron : voilà pour le matin.
Le soir, nouvelle édition de colin-maillard avec la variante des deux
aveugles qui se poursuivent et dont l’un agite une sonnette. Nos artistes
étaient d’une audace incroyable, couraient à l’aveuglette absolument
comme s’ils y voyaient clair et finissaient par se rencontrer, dans une
bousculade et des rires homériques. Course à la grenouille, jeux de cache-
cache, tout à eu un succès prodigieux. On les aurait laissés à eux-mêmes,
nos hommes se seraient assis et auraient « mipatraqué » (traduisez : fait
le lézard) toute la sainte journée, au détriment peut-être du bon esprit et
de bien d’autres choses.
Mercredi 3i décembre 1902.
Ce matin, récompense spéciale et extraordinaire pour les tout à fait
2Ô
CHEZ LES BETSILÉOS.
bons élèves de l’Ecole normale : sept ou huit. Le Père directeur de l’école
m’avait invité à leur donner une séance de tir. Mon excellent mousqueton
ne demandait qu’à lancer des pruneaux ; je fus enchanté de la propo-
sition. On agrémenterait la séance par des distributions de crêpes, de
raisins et d’eau fraîche assaisonnée de coco. Je bourre mes cartouches, je
dégraisse mon fusil, je graisse ma poêle, je bats mes œufs et nous partons
vers une jolie petite vallée où nous serons à l’abri des curieux et où les
curieux seront à l’abri des projectiles maladroits. Les provisions sont
accumulées dans un arbuste, les cartouches tirées de la sacoche et la
pétarade commence.
Le but se composait d'une vieille boîte en fer blanc devant laquelle 1
on fichait une vieille copie; chacun devait compter ses plombs.
Premier tir à une vingtaine de mètres : deuxième à 40 ; troisième à
5o ou 60.
Les résultats ont varié de o à 70.
Quand le fusil s’échauffait, on le laissait refroidir en réchauffant la
poêle. Nos Malgaches n’ont pas fait la grimace et n’ont eu nullement l’air
de dédaigner la cuisine va\aha (étrangère).
Au retour, je décrochai un joli petit fody ou menamena, oiseau
rouge de la grosseur d’un moineau, perché sur un charmant arbuste vert ;
faites-en autant en France à pareille époque!
Les chrétiens de la ville ont eu aussi leurs distractions.
Dans la grande salle de l’Ecole normale, à sept heures du soir, une
multitude d’assistants s’étalent entassés pour une séance de projections.
Un missionnaire passait les vues dans le cadre, un autre soufflait
l’explication au Malgache chargé du boniment; pour moi, à cheval sur
une grande table et penché sur quatre becs de pétrole, je rôtissais en
dirigeant la lumière et en modérant la flamme. D’ailleurs tout le monde
rôtissait aussi bien que moi. « Serrés comme des harengs dans une
coque, » n’est plus une exagération quand il s’agit de nos Malgaches.
Ils se mettent dix là où ne tiendraient pas quatre Européens et encore
moins deux Européennes.
Les projections comprenaient des mystères de la vie de Notre-Sei-
gneur, quelques sujets de voyage, des monuments et quelques drôleries
qui ont eu grand succès. On a lieu de croire que les spectateurs ont été
pleinement satisfaits.
ier janvier 1903.
De séance en séance, pour le jour de l’an cette fois. En grande
pompe nous nous rendons d’abord chez les chers Frères. Leurs trois
2 Chez les Betsiléos.
Eglise de Fianarantsoa et résidence des Missionnaires.
Le Père Henri Dubois, sur son cheval Trésor ,
PREMIÈRES VISITES.
FÊTES ET SÉANCES.
29
cents élèves sont dans la grande salle. L’orchestre nous accueille à grands
coups de piston et de grosse caisse, dirigé par un Frère Malgache fort
occupé pour le moment à souffler dans un gros instrument en cuivre et
à battre simultanément la mesure : les compliments se succèdent, les
pôésies, les fables, les chants.
Un point à noter, qui donne une idée du caractère sérieux de nos
Malgaches. 11 faut à toute histoire, à toute comédie, à toute fable, une
morale. Sans la morale ils n’y comprennent rien, et bon gré mal gré, si
on leur donne quelque récit à faire, ils voudront en extraire une conclu-
sion, quand ils devraient la tirer par les cheveux.
Des Frères nous passons aux Sœurs. Au fond du local, une crèche
très passable en papier découpé. C’est devant elle, sur un demi-cercle de
chaises que nous nous installons gravement.
Bientôt défilent devant nous un tas de petites bambinettes, qui nous
chantent toutes sortes de chansonnettes. Nous voyons apparaître la Foi,
l’Espérance et la Charité, Papa Noël et toute sa cour, la Cigale et la
Fourmi etc., etc. Rien de plus réjouissant et de plus folichon que cer-
taines de ces petites mines enfumées, rayées de blanc par l’émail de leurs
gros yeux et de leur grandes dents. Quel dommage que je ne puisse vous
envoyer un exemplaire vivant de nos petites négresses! c’est à croquer.
En général, d’ailleurs, et je ne suis pas seul à l’avoir constaté, ces
visages qu’on dirait vulgaires prennent une expression tout à fait vivante
lorsqu’ils parlent ou qu’ils rient. Iis ne sont plus les mêmes et il n’est pas
rare de rencontrer des types qui semblent, comme on dit, pétris de
malice et d’intelligence.
2 janvier.
Les séances continuent; cette fois c’est du sérieux. En très grande
pompe les missionnaires présents se sont rendus hier chez M. l’adminis-
trateur. Les Ministres protestants nous précédaient sur le chemin, vêtus
de leur longue redingote noire. Nous sommes introduits. Ces Messieurs,
luthériens, angélicans, quakers, calvinistes ou autres, se rangent à gauche,
nous passons à droite. En face se tiennent quelques colons. Des miliciens
distribuent des verres de champagne. M. l’Administrateur s’avance et y va
de son petit discours.
Toast d’abord aux autorités de France et de Madagascar;
Toast aux colons;
Toast enfin à ces Messieurs des Missions Françaises (salut de notre
côté) et étrangères (salut du côté des ministres). Sans le chercher,
M. l’Administrateur a jeté une bien grosse pierre sur le dos de notre nou-
veau pasteur calviniste, en le mêlant sans distinction aux étrangers. Le
3o
CHEZ LES BETSILÉOS.
toast porté, l’Administrateur parcourt les rangs de l’assistance, très
aimable pour tous comme il convient.
Le soir, il réciproquait la visite. On a causé beaucoup d’agriculture,
terrain tout à fait neutre. Notre Administrateur est un homme de valeur,
un travailleur, connaissant à fond la langue et le pays. Il se met au
courant de tout et ne recule pas devant les explorations pour étudier et
connaître sa province.
Malheureusement, dans cette réunion, il nous a été trop facile de
nous apercevoir à combien peu de choses se réduit l’élément colon. Les
derniers accidents survenus à la route ne sont pas faits pour faciliter le
mouvement commercial. Dans les plantations, il n’y a guère que le
missionnaire qui puisse arriver à un résultat. Le missionnaire a le temps,
il n’est pas pressé de faire fortune, et quand il disparaît, il est remplacé.
Le colon vient chercher, lui, une fortune rapide. Pour cela, ce n’est pas
ici qu’il faut venir. Le soir, je suis sorti sur nos boulevards, histoire de
jouir du coup d’œil que je vous ai déjà décrit, je n’y reviens pas. Prenez
toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, faites-en un semis artistique sur un
fond éblouissant de lumière dorée et vous aurez une petite idée de ce que
nous admirons ici. Nous sommes entrés dans une sorte de jardin public.
Verdures et fleurs, marguerites, géraniums, verveines ou roses, les allées
ne sont faites que de cela, et je songeais qu’en France vous êtes dans la
neige et dans, la boue, sur la même boule qui s’appelle la terre.
Sur l’une des feuilles, je cueillis au passage une vraie fleur vivante,
un caméléon multicolore. Il semblait couvert de rangées parallèles de
jolies perles violettes et rosées. Je le rapportai suspendu à l’extrémité de
mon parasol. Hélas! il a vécu ce que vivent les rats... Le chat l’a
massacré !
3 janvier.
Autre cueillette, celle d’une légende tanale à la foi naïve et spirituelle.
La voici telle qu’elle nous a été contée :
Au commencement. Dieu créa la Va\aha (blanc), puis le Tanale,
(puis sans doute le Betsiléo). Il leur fit à l’un et à l’autre cette double
proposition :
« Voulez-vous être immortels... ou bien voulez-vous comme le bana-
nier, grandir, produire des rejetons et mourir? »
Le Blanc demanda à Dieu du temps pour réfléchir.
Le Tanale, sans hésiter, s’enfuit à toutes jambes et vint habiter
îa forêt.
Le Tanale était immortel!
PREMIÈRES VISITES.
FÊTES ET SÉANCES.
3l
Un jour, le fils de Dieu s’adressant à son Père lui tint ce discours :
« Voulez-vous que je descende sur la terre, que j’aille chez les Tanales
et si vous me le permettez, j’en tuerai un, pour voir ce qu’ils diront. »
Le Père répondit à son fils :
« Je t’y autorise, je voudrais aussi voir l’effet que cette mort
produira. »
Le fils descendit donc et tua un Tanale.
Ce fut une explosion de cris, de larmes, des désolations sans fin et
sans nombre.
Le fils de Dieu eut pitié d’eux.
« Je vais, se dit-il, remonter chez mon Père et lui demander l’autori-
sation de ressusciter ce mort. Ces gens-là sont trop affligés. »
Ï1 repartit pour le ciel, et obtint l’autorisation désirée; mais le voyage
avait duré un certain temps. Quand le fils de Dieu fut de retour chez les
Tanales, il les trouva riant, chantant et buvant comme autrefois.
« Je vois, s’écria-t-il, que ces gens-là n’étaient que des hypocrites, leur
douleur n’était pas sincère. A quoi bon ressusciter ma victime? Laissons
les choses aller leur train. »
Il remonta près de son Père.
Et depuis ce temps-là, les Tanales autrefois immortels, meurent
comme les Vazaha et comme tous les autres hommes.
Et maintenant veut-on savoir pourquoi les blancs sont plus intelli-
gents que les Tanales? C’est que, ayant demandé du temps pour réfléchir,
ils sont restés plus longtemps auprès de Dieu.
Le dernier trait est d’une profondeur étonnante.
Voici maintenant l’origine des montagnes :
« Un jour, la terre se mit dans l’idée d’atteindre le ciel, le soleil et les
étoiles.
» Pour y arriver, elle s’enfla, se tuméfia tant qu’elle put.
» Elle n’atteignit pas le ciel, mais elle forma ainsi les montagnes. »
4 janvier.
Tout le pays est en remue-ménage, c’est aujourd’hui la grande foire.
Fianarantsoa a deux marchés : c’est au marché extérieur du bas de
la ville que se tient cette foire. Toutes les industries du pays y sont repré-
sentées. Une armée d’hommes se tenant debout porte dressées d’im-
menses perches qui rappellent la forêt marchante de Macbeth. D’autres
ont d’énormes planches amenées de la forêt. Ici des corbeilles et des
nattes, là des cruches, des vases de terre pour porter l’eau. Plus loin, des
régiments de poules et dindons, des escadrons de canards ; sur une émi-
32
CHEZ LES BETSILÉOS.
nence, quelques représentants de la race bovine à bosse et de la race
chevaline sans bosse, etc.
5 janvier.
J’avais été invité à une excursion jusqu’à la campagne des Chers
Frères. Je devais cet honneur à mon titre de professeur à l’Ecole indus-
trielle ! Saluez !
J’enfourche donc ma monture, mais mon cheval s’est mis dans la
tête de ne pas marcher et de faire des bêtises. Pour comble d’infortune,
nous devons passer dans le quartier de son ancien maître. Aussi, en face
de son premier domicile, je dus engager une lutte homérique avec les
caprices de mon animal. Lui, veut entrer dans la maison, moi, je veux
poursuivre ma route : il tourne, il danse, je pressens que d’un moment à
l’autre, un mouvement d’arrière terminera la bataille; en attendant, la
selle va tourner aussi, le mors est déjà passé aux oreilles ; pas d’éperons,
la situation devenait critique; tout se termina heureusement par l’appa-
rition d’un ange sauveur sous la forme humaine du fils de l’inspecteur. Il
prit mon dada par la bride et le força à franchir le Rubicon.
Les Chers Frères ont sur les flancs de la montagne une magnifique
propriété plantée presque entièrement, avec jardin potager, sources et
étangs où les élèves peuvent laver leurs lambas et prendre des bains, et
maison d’habitation suffisante pour loger quelques Frères.
Tous les samedis, leurs pensionnaires s’y rendent pour les nettoyages
précités. Quand nous arrivons, les lambas blancs sèchent sur les buis-
sons, la toilette est terminée, on joue ou l’on « mipétraque. » Quelques
enfants ont construit en branchages une petite crèche, garnie d’images de
toutes sortes, que nous nous empressons d’admirer.
Puis on organise un steeple-chase . On n’a pas un cheval et une mule
pour le roi de Prusse. Quelques audacieux ont la permission de grimper
sur le dos des bêtes, et celles-ci prennent la liberté de les mettre rapide-
ment par terre.
La séance s’achève par un concours de vitesse entre mule et cheval
montés cette fois par des cavaliers plus sérieux.
Mais tandis que les enfants s’amusent, le Frère Directeur m’entraîne
du côté de ses plantations.
Tout le monde en convient, c’est le missionnaire et ce n’est guère que
lui qui arrive à un résultat dans l’exploitation agricole. Le colon n’a pas
le temps d’attendre et n’a souvent personne pour lui succéder.
Ainsi, tandis que d’autres propriétés sont abandonnées, Ambohima -
la{a commence à donner de sérieuses espérances. Sept ou huit bœufs
PREMIÈRES VISITES. — FETES ET SÉANCES.
33
sont dressés à tirer la charme. Plusieurs hectares ont déjà été labourés
et le bon Frère qui dirige le travail, a ensemencé le sol de toutes espèces
de graines qui lèvent et fleurissent à merveille. Il est vrai qu’il ne faut pas
se fier aux apparences. Les fleurs ne sont pas synonymes de fruits, ni en
Europe, ni encore moins à Madagascar. Les pommes de terre en particu-
lier ont souvent à l’extérieur une végétation éblouissante ; en terre, rien
ou presque rien : des noisettes. C’est que le terrain est trop fort et ces
dames ne pouvant grossir par la base se rattrapent par le haut, c’est tout
naturel. On en obtient cependant de fort respectables lorsqu’on a su
choisir une terre plus légère. L’idéal, c’est de s’établir sur l’emplacement
d’un ancien village. On profite alors des dépôts de fumiers variés déposés
par des centaines de générations.
Derrière la campagne des Frères, la Mission possède une autre pro-
priété appelée Marana. Là aussi tout est planté, défriché et embelli. C'est
le séjour de nos quelques lépreux. Le P. Beyzim qui s’est constitué leur
aumônier vient d’obtenir l’autorisation de construire une nouvelle lépro-
serie beaucoup plus considérable, et capable de recevoir 200 malades.
Les plans se font, l’argent se recueille depuis plusieurs années à cette
intention. On va procéder au nivellement afin de commencer les
constructions après la saison des pluies.
Justement, un malencontreux orage, qui venait de notre côté au
triple galop, éclata lorsque j’étais à cent mètres de la maison. Mais en
une minute, on a le temps d’être trempé. Si la foudre n’est pas méchante
depuis un mois, et si nous n’avons pas fait grande collection de coups de
tonnerre, nous n’avons pas perdu du côté de la pluie, ça nous tombe droit
du ciel comme des baïonnettes et chaque goutte est un véritable jet d’eau.
Les toits ainsi bombardés, pleurent à l’intérieur des maisons, les murs
suent par tous les pores, les talus s’en vont à la dérive, les routes se creu-
sent en ravins, et les beaux chemins carrossables, tirés au cordeau et tout
frais de leur jeunesse, se rident en un jour comme de pauvres vieux, en
attendant que la prochaine averse les coule doucement dans le tombeau
tout préparé de la vallée voisine. Avec ce régime-là, je ne comprends
vraiment pas comment il peut y avoir encore de la terre en haut des
montagnes.
6 janvier.
Les bébés malgaches sont vraiment comiques. Il y en a deux ou trois
surtout, à l’Ecole normale, qui sont absolument impayables. L’un d’eux
rencontre un vieux soulier tout éculé. Sa petite tête d’un an et demi est
en travail, et le voilà qui se met en devoir d’insinuer son pied dans cet
34
CHEZ LES BETSILÉOS.
étrange instrument. Où donc en a-t-il appris l’usage? Ni lui, ni papa, ni
maman, ni les voisins n’usent de cet ustensile. Est-ce de l’instinct?
Une seconde fois, notre bout d’homme se trouve en présence d’une
chaussure, mais cette fois la chaussure est plus délicate, il parvient à s’y
maintenir et le voilà parti triomphalement un pied chaussé et l’autre nu
vers la classe où enseigne son papa. Entrée bruyante, le soulier traîne
un peu fort, lui ne s’émeut pas : grave, impassible, il s’en va jusqu’à la
chaire faire admirer son exploit. Fou rire général. Le père le prend par
les épaules et lui fait faire demi-tour, et le bébé s’en va comme il
était venu!
Un autre a trouvé un singulier divertissement. Ne s’avise-t-il pas de
prendre le pied d’un petit ami assis sur les genoux de sa mère et d’en
sucer les orteils! Shocking!
C’est celui-là, si je ne me trompe, qui pendant un discours du Père
imitait sérieusement tous ses gestes. Petit singe! Il a vu aussi comment
faisaient les mamans pour calmer les moutards. Le voilà en tournée
passant dans les rangs, prenant tour à tour l’un ou l’autre mioche, le
posant sur ses genoux et le faisant valser comme les nounous.
/ . .
7 janvier.
Pour nous, le croissant de la lune est à l’envers, l’hiver est en été,
l’été en hiver, l’ouest est le bon côté pour les portes et fenêtres, la vigne
doit être abritée pour donner du raisin : toutes choses au rebours des
choses de France, de sorte qu’il ne faut pas s’étonner si l’on rencontre
des corbeaux blancs, puisque les habitants se permettent bien d’être
tout noirs.
« Tout noirs » n’est pas exact. On pourrait composer une véritable
gamme de couleurs, une échelle chromatique, comme disent les savants
avec les différents teints de nos compatriotes malgaches.
Nous allons du blanc presque Européen, jusqu’à la teinte ébène la
plus obscure. A côté des bébés jaunâtres, capables de produire en pleine
nuit des effets de neige, il y en a de si parfaitement noirs qu’on pourrait
les rencontrer en plein jour sans les apercevoir s’il n’y avait au sommet
de ce petit pot de cirage ambulant une paire de boules blanches qui
roulent toujours. Heureusement tout ce monde s’habille de rose tendre
et de vert pomme et les bains de soleil suppléent pour la propreté appa-
rente aux bains de rivière qui font trop souvent défaut...
20 janvier.
J’aime beaucoup le soir à me promener sur la terrasse et à con-
PREMIÈRES VISITES.
FÊTES ET SÉANCES.
35
templer îa maison voisine, dont le toit n’arrive même pas à hauteur de
notre parapet. Je cueille là, tout en admirant les dernières teintes du
coucher du soleil, ou les dernières lueurs de l’orage qui s’endort, toute
une collection de fleurettes malgaches. Les bébés sont revenus de l’école
maternelle des sœurs, les plus grands même ont quitté la classe : ce sont
des jeux, des cris, des chants alternés suivant la méthode sauvage. Quel-
quefois le coup d’œil est d’un pittoresque parfait. La maman pile du riz
avec sa petite fille : c’est le dîner qui se prépare; la grande demoiselle
vanne le riz pilé : c’est le dîner qui avance vers la perfection ; deux ou
trois gamins jouent au dada, plusieurs autres grimpent sur la rampe de
l’escalier et contre un arbre un écolier plus studieux repasse sa leçon.
Vous me direz : ça se voit partout. — Oui, mais d’abord chez vous
la maîtresse de la maison ne pile pas le riz, ce qui vous représente une
danse violente de quelque dix minutes autour d’une grosse bûche, avec
un gros bâton comme cavalier; et puis vos moutards ne sont pas en
chemise, pans et bannières volants, et votre maison ne fume pas comme
un linge qui sort tout bouillant de la lessive.
La maison fume mais ne brûle pas. Elle fume parce qu’à l’intérieur
on a allumé le kitay pour le sakafo, (ce qui se traduit : le bois pour le
dîner), et parce que les cheminées faisant défaut, la fumée sort par les
trous et entre chaque tuile. Et voyez comme tout se tient : les gens font
la cuisine accroupis ou même étendus à terre, parce que la fumée monte
et que c’est le seul moyen pour eux de ne pas être asphyxiés. Aussi, vous
aurez beau faire, vous pourrez dresser dans votre cuisine tous les tabou-
rets de la création, ériger toutes les tables du monde, planter toutes les
cuisinières et tous les fourneaux. Vos marmitons feront la popote sur leur
base, on relavera les assiettes par terre, on épluchera les salades par terre.
La méthode a au moins cela de bon que les assiettes et les plats ont des
chances de ne pas se casser en tombant.
25 janvier.
Je suis entré dernièrement dans une case et j’y ai trouvé dans
plusieurs corbeilles, des vers à soie qui mangeaient ou filaient. Déjà
quantité de cocons étaient accrochés dans un fouillis de feuilles de fougère
desséchées. La matrone du lieu en avait dévidé quelques-uns. La soie est
d’un beau jaune d’or, mais semble un peu raide. On se demande quelles
occupations lucratives on pourrait fournir à toutes ces bonnes ménagères
malgaches, qui ont tant de temps à perdre et si peu d’argent à gagner.
L’idéal serait peut-être d’introduire ici le métier à tisser, l’ancien métier
à main naturellement, mais... il y a bien des mais. Cependant, si la chose
36
CHEZ LES BETSILÉOS.
était pratique il ne serait pas mauvais que l’initiative vînt des catholiques.
Les Malgaches (et en particulier les femmes malgaches) sont très
imitateurs et certains fort adroits. Vous ne vous imaginez pas ce que nos
ferblantiers arrivent à fabriquer avec les vieilles caisses d’expéditions.
Gouttières, cruches, pots de toutes formes, arrosoirs, rien ne les arrête.
Notre vaisselle de chambre sort de leurs ateliers. Nos menuisiers sont
assez débrouillards pour construire de toutes pièces les grandes cuves à
vin. Ils viennent de « créer » deux brouettes; dans deux ou trois géné-
rations ce seront des artistes.
Dans deux ou trois générations, il y aura aussi bien d’autres progrès
moraux, intellectuels et religieux. A certains jours les administrateurs ou
les missionnaires sont tentés de se demander s’ils ne travaillent pas en
pure perte et si ce peuple est civilisable. Il l’est, et les changements opérés
depuis vingt ans sont extraordinaires. C’est ce que me disait la Supérieure
des Sœurs, une ancienne de la mission où elle a passé quinze ans : « Si
vous aviez vu nos enfants au commencement, raconte-t-elle, quel cos-
tume! quelle tenue! quel caractère! On ne savait comment les prendre.
Pas d’observation, sinon la gamine vous répondait : Puisque c’est ainsi,
je vais chez les Anglais. — Et elle s’en allait. Pour les décider à écrire, on
leur faisait dessiner des bonshommes. »> Et maintenant toutes ces fillettes
travaillent fort bien, prient de même et chantent comme des rossignols.
Que de patience il a fallu! On arrivera peut-être un jour à leur persuader
qu’elles peuvent raccommoder leurs habits. Jusqu’à présent toute déchi-
rure est sacrée, et je vois une petite dont les deux avant-manches sont
complètement séparées de l’habit, ce qui ne l’empêche pas de les enfiler
à ses poignets très religieusement. Pour cela encore elles sont excusables
en partie, puisque pour raccommoder il faut des aiguilles.
3 février.
Le bon Dieu, qui fait des merveilles un peu partout, les prodigue ici
peut-être plus qu’ailleurs. Il n’y a pas à protester, vous n’avez en Europe
ni notre lumière si transparente et si chaude, ni le calme de ces paysages
tropicaux qui, au crépuscule, semblent s’endormir si paisiblement dans
un bain de lumière rose et de vapeurs tièdes.
Le soleil a disparu depuis longtemps derrière le grand écran de nos
montagnes que ses rayons dorent encore le firmament. Au ciel les nuages
violets, frangés de clartés multicolores, prennent des teintes de plus en
plus foncées et dessinent, sur la voûte cristalline aux mille nuances,
comme d’immenses continents fantastiques coupés de golfes et sillonnés
de vallées. Les rochers, aux reliefs si énergiques et si bizarres, s’estompent
PREMIÈRES VISITES.
FÊTES ET SÉANCES.
37
peu à peu, se ramassent sur un même plan et tracent sur l’horizon une
gigantesque barrière noirâtre, irrégulière et dentelée. Plus près, la colline
moutonnée de verdure s’efface dans un fond de velours sombre avec des
effets de moire, produits par les sommets des arbres encore légèrement
éclairés des dernières lueurs du jour. Au fond de la vallée, le petit lac de
Manrija, brillant comme un miroir, glisse doucement, à travers la den-
telle des mimosas, ses rayons d’argent. Les étoiles, au clair scintillement
d’acier, brillent de plus en plus de tous côtés, tandis que ça et là, dans les
cases enveloppées d’une buée de fumée bleuâtre, s’allument les feux aux
reflets rouges. Quelques lambas blancs disparaissent dans l’ombre et la
vie s’éteint peu à peu avec le jour. Tout se fond dans la grisaille uniforme
de la nuit.
Pourtant de ces ténèbres s’échappent encore quelques cris d’enfants
qui jouent en attendant le repas, ou qui chantent en alternant, à la
manière malgache. Derrière les murs, l’aboiement solitaire d’un chien
qui vient de prendre la garde; le bêlement d’un mouton qui rêve déjà
sans doute d’herbe fraîche; le dernier cliquetis de bec d’un oisillon qui se
blottit sous les branches; un dernier courant de brise à travers la feuillée ;
les derniers grondements d’un orage lointain qui s’enfuit, et, dominant
tous les autres bruits, le trémolo métallique, le grelot, aigu et sonore à la
fois, de centaines de grillons dont la sérénade infatigable et fatigante
rappelle assez bien le bruissement des fils télégraphiques secoués par le
grand vent.
> Rien du fracas de nos villes, pas de roulements sur le pavé (les
voitures sont choses trop rares pour circuler à cette heure) ; rien même
du martèlement sourd et confus du passant qui bat le trottoir de nos rues
(les pieds noirs sont nus et silencieux sur la terre amollie par les pluies
de l’après-midi) ; rien surtout de ces vilains ronflements de machines et
de métiers qui roulent sans cesse leurs engrenages et leurs volants.
Bientôt même les foyers s’éteignent tour à tour; pas de gaz, pas d’acéty-
lène, pas d’électricité pour contrarier la nature endormie, plus de souffle,
plus de mouvement, plus de lumière, c’est le calme absolu de tout un
monde animal et végétal qui s’endort, épuisé sans doute par la vie intense
et ardente de la journée.
On dit qu’il faut profiter des premières impressions, que l’on s’habitue
à tout, et qu’il faut se hâter de décrire ce que l’on voit et ce que l’on
ressent, car bientôt l’on ne verra plus rien et l’on ne ressentira plus grand’
chose. Pour mon compte, je ne m’aperçois nullement que je me blase sur
le pays et sur ses curiosités.
Au contraire. Les habitants me paraissent de moins en moins noirs,
CHEZ LES BETSILÉOS. 3
38
CHEZ LES BETSILÉOS.
les enfants de plus en plus intelligents, les rochers de plus en plus pitto-
resques, le climat de plus en plus supportable, et la lumière qui enveloppe
tout cela, de plus en plus belle.
Les Grecs n’avaient vraiment pas tort quand ils considéraient comme
le plus grand de tous les maux d’être privé de la lumière du jour. Ils
disaient cela en grec que j’ai eu soin d’oublier. Ici la lumière nous fait
fête tous les matins. Voilà qui me console facilement de l’absence de tous
les lampions, de tous les becs de gaz, de tous les arcs électriques de France
et de Navarre.
Et je me disais intérieurement que les clartés du Paradis seront
encore bien plus rayonnantes, plus douces et plus variées.
5 février.
Je viens de visiter l’établissement des chers Frères. Si grand que
soit le bâtiment il est bien misérable... pour tant de monde. Songez qu’il
y a plus de cent pensionnaires.
Les dortoirs sont fort curieux. Une série de piquets supportent des
cadres auxquels sont fixées les nattes. C’est peu encombrant. Le lamba
qui sert de tout, sert de couverture pendant la nuit. Décidément ce lamba
est pour le malgache ce que la coquille est pour l’escargot.
Chez les petits les nattes sont même posées directement sur le
plancher. Pas d’oreiller ou de traversin. Il paraît que l’horizontale
absolue ne gêne pas nos moutards. Tout ce monde dort à poings fermés
malgré l’entassement, malgré la chaleur, maigre les parasites. Les moins
heureux, naturellement parlant, sont les bons Frères qui passent la nuit
dans d’étroites cellules ressemblant plus à une boîte disloquée qu’à une
chambrette. Comment respirent-ils là-dedans? je ne sais. Si encore le
plafond se tenait à une distance raisonnable. Mais il suffit de lever le
bras pour le toucher. A tout point de vue ce bâtiment est devenu insuffi-
sant. On y loge tout ce qu’on peut et l’on a dû refuser dans le courant de
l’année plus de cent pensionnaires.
i5 février.
Cette fois j’ai à vous parler d’autre chose que de négrillons, de cuisine,
ou de photographies.
On causait en conversation, de certaine chapelle des environs dédiée
à Notre-Dame de Lourdes. Et tout d’un coup : Pourquoi n’iriez- vous pas
y dire la Sainte Messe un de ces dimanches? me dit le P. Supérieur. Je
saisis la balle au fond, tout heureux de commencer mon ministère par un
acte de dévotion à la Sainte Vierge.
PREMIÈRES VISITES. — FÊTES ET SÉANCES.
3g
Vous croyez peut-être que pour pareille expédition il n’y a qu’à
enfourcher un bidet quelconque, et à pousser sa bête dans la direction,
quitte à l’arrêter à la distance voulue. C’est plus compliqué. Les petites
chapelles des campagnes ne recevant que de temps en temps la visite du
missionnaire ne sont guère pourvues de ce qui est nécessaire pour célébrer
la Sainte Messe. Un autel en briques, quelquefois des chandeliers, plus
rarement encore des bouquets de fleurs en papier défraichi, voilà ce qui
vous attend !
Donc, il faut emporter ses ornements, ses cierges, son missel, etc...
Total : un homme qui chargera le tout sur le sommet de sa tête et qui
vous suivra, s’il le faut, jusqu’au bout du monde. C’est le déca.
Outre la messe, il faut prévoir les baptêmes. Encore quelques petits
objets à réunir et à loger sur le dos de plus en plus complaisant du
premier acolyte.
Je dis premier, souvent ce premier n’a pas de second quelquefois il
a un second et un troisième. C’était le cas pour moi. Le second a son
utilité lorsqu’on doit emporter, indépendamment de la nourriture spiri-
tuelle, quelques modestes provisions de bouche.
Le troisième, vous avez pu le deviner, c’était mon interprète. Ah !
celui-là, il était d’une indispensabilité absolue. Je commence seulement à
étudier la langue malgache. Il s’en suit que pour le moment je patauge
d’une façon désespérée dans les flots oratoires de ce bel idiome. Quand
j’ai pu réunir deux mots, je triomphe, ni plus ni moins que Démosthène
après ses beaux succès d’éloquence.
Pour en finir avec la question des dêcas , je vous dirai qu’ils ont des
fouies de qualités. La première, c’est d’être Infatigables. Jarrets minces,
nerveux, n’ayant rien de nos jarrets d’Europe, plus ou moins flasques
et bouffis. Ils peuvent fournir des trottes invraisemblables ; des bambins
vous enfilent les kilomètres les uns au bout des autres tout aussi facilement
que d’autres enfilent les perles. Huit à dix lieues ne leur coûtent rien.
Bref, j’ai beau faire comprendre à mon suivant qu’il peut aller son petit
bonhomme de chemin et se contenter de me rejoindre pacifiquement
au but, il s’obstine à trotter, si je trotte, à galoper, si je galope et à me
déclarer au bout du compte qu’il n’est pas fatigué.
La seconde qualité du déca, c’est la sobriété. Elle lui est commune
avec le reste des Malgaches. Une bonne assiette de riz bien campée dans
le creux de l’estomac avant le départ, c’est tout ce qu'il faut pour
alimenter la machine pendant un jour. Voilà des gens qui ne perdent pas
leur temps à table.
40
CHEZ LES BETSILÉOS.
J’ai assisté dernièrement à un déjeûner chez les chers Frères. Sous
un grand hangar cent vingt enfants se pressent munis chacun d’une
écuelle et d’une cuiller. L’écuelle est bien garnie de riz et le riz surmonté
d’un modeste chaperon de viande pêché à la fortune du pot dans une
marmite. Nos bonshommes en présence de leur écuelle, de leur riz et de
leur morceau charnif engagent le combat classique des « Voraces » et des
« Coriaces. » La bataille ne dure pas longtemps car on n’y va pas de
main morte. Les cuillers prennent des charges pyramidales qui s’enfour-
nent dans des bouches gargantuesques. Les petites bouchées ne sont pas
encore entrées dans leur éducation. Lorsque tout a disparu, l’écuelle et la
cueiller font une plongée extrêmement rapide dans une cuvette pleine
d’eau... qui ne change pas(!) jusqu’à la fin de l’opération. Un point
c’est tout.
La troisième qualité du déca , c’est la bonne humeur qu’il partage
encore avec la plupart de ses compatriotes. Je n’ai encore aperçu qu’une
dispute publique (je ne parle pas des querelles de ménage). Le plus
curieux de la dispute, c’est qu’elle provoquait chez tous les assistants un
rire inextinguible. Le Malgache a vraiment un heureux caractère. Si on
ne le voit presque jamais en colère, on l’entend continuellement plai-
santer. Un rien l’amuse. Grand enfant, mais bon enfant, d’humeur
joyeuse, il ne comprend pas qu’on se fâche, et tout son mécontentement
s’exhale dans une sorte de petit grognement significatif, sans que
d’ailleurs sa figure fasse plus de grimaces ou que son regard soit plus
vivant. Expressifs et vivants, figure et regards le sont quand il rit. Par
bonheur, c’est l’ordinaire.
Le déca par-dessus le marché est cuisinier à condition que l’on ne
soit pas trop difficile en fait de cuisine.
Le déca enfin a le précieux avantage de ne pas demander grand’chose
pour son habillement. Un lamba de 2 fr. 5o renouvelé de temps en
temps fait tous les frais de sa toilette. A vrai dire, ce dernier point est
plutôt défectueux et je me souviens d’avoir été une fois accompagné par
un pauvre diable littéralement vêtu de dentelles. Je n’en étais pas plus
fier pour cela.
Tout ceci soit dit pour la mise en scène de mon expédition
matinale.
A sept heures, fièrement juché sur mon Bucéphale et suivi à distance
de ma nombreuse escorte, je franchissais le seuil de la résidence, traver-
sant les groupes nombreux de nos bons chrétiens, accourus pour la pre-
mière messe. Des « bonzours mon Père » me bombardaient continuelle-
PREMIÈRES VISITES. — FÊTES ET SÉANCES.
41
ment. Je ripostais de mon mieux tâchant de rendre coup pour coup, salut
pour salut. Quelquefois, une bande moins sympathique passait silencieuse
en me lorgnant avec curiosité.
J’enveloppe ma figure d’un masque d’indifférence, mais je plains au
fond du cœur ces pauvres adeptes de l’anglicanisme, du norwégianisme,
du quakérisme ou du calvinisme, moins heureux dans leurs beaux
lambas bariolés que les braves campagnards qui m’attendent là-bas pour
la Sainte Messe. Souvent aussi, je croise quelque bonne vieille païenne
reconnaissable à l’amulette ronde et blanche piquée d’un point rouge
quelle porte sur la poitrine. Pour celle-là aussi, une petite prière, qui lui
obtienne la grâce de la vraie foi.
Tant que je reste dans la ville, la route est superbe, récemment
empierrée par les soins d’une administration aussi... que... Cent mètres
après l’octroi (s’il y en avait un), c’est une autre chanson; les cailloux et
les rochers sortent de terre, les routes se gondolent, les collines se
tortillent en escaliers invraisemblables, les ruisseaux se jettent à la tra-
verse sans dire gare, les descentes ou les montées passent subitement de
l’angle aigu à des inclinaisons qui se rapprochent de plus en plus de
l'angle droit. Impossible de maintenir la verticale sur le dos de ma bête.
Je me résigne à déserter la selle. Nous piquons une tête dans une sorte de
vallée où coule un modeste ruisseau. Un ruisseau dans un paysage n’a
rien de choquant ; sur une route, cela a des inconvénients quand le pont
qui le traverse ne se compose que de deux poutres dont l’une se cache
dans la vase et l’autre se fend par le milieu sans arriver à rejoindre les
deux rives. Mais ces surprises-lâ ne surprennent plus surtout depuis la
grande tempête d’il y a deux mois qui a fait une rafle complète de toutes
les piles et pilotis de la contrée.
A ce propos, les Va^ahas feraient bien d’apprendre des indigènes
qu’il n’est pas toujours bon d’établir des bacs, des pirogues ou des ponts
sur n’importe quelle rivière sans avoir consulté les anciens. D’après
ceux-ci, il y aurait un traité conclu de temps immémorial entre les habi-
tants et messieurs les crocodiles. Ces derniers s’engagent à respecter la
viande humaine noire ou blanche à une condition : c’est qu’on respec-
tera leur domaine et qu’on ne viendra pas les troubler dans leur domicile
par des constructions insolites. On viole le traité, pourquoi les caïmans
se gêneraient-ils de leur côté? Tant pis pour les victimes.
Le passage du deuxième ruisseau fut un événement de même impor-
tance que les précédents.
Ici, c’est plus franc. Il n’y a même plus de simili-pont. Les deux
42
CHEZ LES BETSILÉOS.
talus qui se donnaient autrefois la main, se regardent maintenant par-
dessus l’eau qui leur a joué le vilain tour de les séparer et qui se contente
de chuchoter sournoisement à leurs pieds. Ma force en équitation ne me
permettant pas un saut de plusieurs mètres, j’enfile un petit sentier
pointu qui émerge tant bien que mal du marécage et qui doit me con-
duire au gué.
C'est le moment de songer à toutes les hypothèses possibles, car les
gués de ce pays en admettent de toutes les sortes. Il y a l’hypothèse du
crocodile... grâce à Dieu ce n’est pas le cas. Il y a l’hypothèse du gué qui
ne l’est plus, parce qu’il est tombé une pluie torrentielle la veille au soir
ou pendant la nuit, ce n’est pas le cas aujourd’hui, mais c’est le cas fré-
quent et trop fréquent. Il y a plusieurs autres hypothèses possibles
comme celle du trou où l’on s’enfonce, de gros rochers sur lesquels le
cheval se bute ou s’étale, mais il y a surtout l’hypothèse classique, et trop
connue du cavalier novice, qui peut se résumer ainsi : le dada entre
dans l’eau jusqu’au poitrail, s’arrête paisiblement au milieu du passage,
penche gracieusement la tête jusqu’à l’onde limpide ou bourbeuse, tire la
langue et pompe. Votre bon cœur le laisse faire. La pauvre bête, il fait si
chaud! Malheureusement, en trouvant l’opération un peu longue, on
donne le signal du départ. Le signal n’est pas compris. La bête renifle,
relève un instant le naseau et se tient coi. On s'indigne, on réitère
l’injonction. Mutisme, immobilité, à moins que ce ne soit hennissement et
demi-tour. Quelquefois, c’est encore pis. Bucéphale a son idée à lui : il
frappe le sol à coups redoublés, c’est sa manière de faire son lit et lors-
qu’il juge l’opération suffisamment avancée, une, deux, il se couche tout
joyeux dans l’eau, oubliant totalement qu’il a sur le dos une proéminence
intelligente et raisonnable qui n’a nulle envie de prendre un bain.
Vous voyez d’ici la position du cavalier et du cheval pataugeant à qui
mieux mieux au milieu de la mare et dans quel état ils pourront se pré-
senter tout à l’heure aux populations empressées et ébahies.
N’avais-je pas raison de vous annoncer cette seconde traversée
comme un évènement de grande importance? César n’était pas plus ému
au passage du Rubicon. Dans la circonstance présente tout se fit correcte-
ment. Mon cheval but, mais ne me fit pas boire. Il s’arrêta bien au
milieu du gué, mais le devoir l’emporta sur la tentation et il continua
pédestrement son petit bonhomme de chemin.
De là, j’aperçois le but de mon pèlerinage : un gracieux bouquet
d’arbres sur une légère éminence au milieu de la plaine ; dans le bosquet,
un petit clocher qui campe modestement sur une tour de terre rouge sa
pyramide de tuiles surmontée d’une croix : à droite et à gauche de
PREMIÈRES VISITES.
FETES ET SÉANCES.
43
l’église, quelques cases enfouies dans la verdure, et çà et là des lambas
blancs qui se détachent sur les buissons au vert foncé comme les
premières pâquerettes du printemps sur nos gazons de France !
Vous allez dire que je suis parti encore pour la poésie et pour la
gloire. Avrai dire, je trouve tout beau ici, la lumière est si belle ; le bon
roi Midas de mythologique mémoire était certainement moins habile que
notre soleil à transformer tout en or.
En avançant, je constate de plus en plus que les pâquerettes ou
lambas se multiplient d’une façon extraordinaire. C’est tout un peuple
qui attend le Père ou plutôt l’envoyé du bon Dieu. Ils sont là i5o, 200,
peut-être plus, formant la haie devant la porte de l’église des deux côtés
du chemin.
Je salue tous ces braves gens de mon meilleur sourire, je descends de
ma monture aussi dignement qu’il est possible et je pénètre dans la
chapelle suivi de tout mon monde.
L’édifice est suffisamment propre, mais aussi magnifiquement
pauvre. L’autel, comme presque partout, est en briques revêtues d'un
crépi plus ou moins badigeonné. Tout le luxe est dans la statue de
Notre-Dame de Lourdes qui domine l’autel.
Pendant qu’aidé d’un de mes décas, je prépare les ornements pour la
Sainte Messe, les gens continuent à s’entasser. La chapelle a beau être
petite, tout le monde arrivera à se caser. Il est vrai que les sièges ne
tiennent pas de place, que les jambes des uns et des autres se croisent
dans un fouillis invraisemblable (j’en suis à me demander comment à la
fin, ils retrouveront celles qui leur appartiennent), et que les bébés
n’occupent même pas demi-place, puisqu’ils logent sur les genoux de la
maman ou dans son dos.
La messe commence, les cantiques s’entonnent coupés de prières. Il
n’y a guère d’arrêt durant tout le Saint-Sacrifice et c’est vraiment le seul
moyen d’occuper pieusement ces bons chrétiens, qui pour la plupart ne
savent pas lire et encore moins méditer. La messe dite, je fais demander
s’il y a des baptêmes.
C’est là que je reçus, pour ma part, mon premier baptême de patience
apostolique.
Y a-t-il des baptêmes? Première réponse : non. C’est bien! je range
mes affaires.
Tout à coup : « Si, il y a un baptême », et pour preuve, un gros bébé
qui piaille à tour de gorge s’approche, gigotant comme un vrai diable
dans les bras de sa maman.
44
CHEZ LES BETSILÉOS.
Pas de doute, celui-là a encore le diable au corps. Par précaution,
je réitère ma question en la modifiant légèrement ; y a-t-il d'autres
baptêmes?
Réponse : non.
Je donne le baptême à mon négrillon qui me fait une vie durant
toute la cérémonie, une vie... infernale. Quand je l’approche pour les
onctions, ce sont des hurlements. Enfin, j’arrive au bout non sans avoir
les oreilles écorchées.
J’allais me retourner vers l’autel :
« Mon Père, encore un baptême! »
Je fronce les sourcils, de manière à montrer que je ne suis pas con-
tent et reprenant mon calme :
« Est-ce bien sûr, dis-je, qu’il n’y en a plus d’autres? »
Réponse : c’est sûr !
Nouvelle cérémonie tout au long.
Vita (fini), pensais-je en achevant. Pas du tout! Un troisième se
présente. Un premier exercice de patience m’ayant fortifié dans cette
vertu, je ne bronche pas et je me dispose à aller ainsi jusqu’à la fin du
jour. Après tout, je n’aurai pas perdu mon temps quand j’aurai
chassé, même un par un, une trentaine de diablotins de chez ces petits
Malgaches.
Le quatrième baptême cependant ne vint pas. Ma tâche est accom-
plie, je n’ai plus qu’à rentrer.
On vient me prévenir alors que l’on a préparé pour le Père
un sakafo (repas). Dans une chambrette, on m’installe avec mon inter-
prète et on nous met tête-à-tète, l’un et l’autre, avec une assiettée formi-
dable de riz agrémentée d’une cuisse formidable de poulet et d’un vase
rempli d’eau. Une autre fois, j’emporterai une fourchette, car ce n’est
pas pratique de décarcasser, armé d’une simple cuiller en bois. Après
tout, la poule au riz ce n’est pas mauvais, pourvu qu’elle ne revienne pas
invariablement tous les jours.
i5 février.
Une pauvre petite fille que je rencontre, est fort absorbée dans
l’extraction d’une chique logée malencontreusement à l’extrémité sud du
gros orteil de son pied ouest.
Il faut savoir que dans ce pays, on ne dit pas gauche ou droite,
devant ou derrière, mais sud , nord, est, ouest. Quelle dent vous fait mal?
— La dent de l’est. — Où sont les surplis? demandait-on à notre Frère
sacristain. — Au sud. Et le plus fort, c’est que personne ne s’y trompe. Le
PREMIÈRES VISITES.
FÊTES ET SÉANCES.
45
malgache a une orientation instructive, quelque chose comme de
l’aimantation au bout du nez.
26 février.
Le travail abonde. Il est tel missionnaire qui a baptisé dans une
journée plus de cent enfants. La fréquentation des sacrements est extraor-
dinaire. On ne revient pas de la moindre tournée sans avoir recueilli des
heures et des heures de confessions. Voilà la partie écrasante de la
besogne que ne connaissent pas ministres et ministresses.
A ce propos, ne vous étonnez pas trop de voir souvent revenir les
allusions à ces messieurs et à ces dames. Ici, le protestantisme fait partie
de l’air qu’on respire. On le trouve partout, on le combat partout et grâce
à Dieu, on le démolit partout. Il est pour nous ce que la politique est
pour vous en France.
D’ailleurs, j’avoue qu’il est pour moi un sujet fort curieux d’étude et
d’observations. Nos bons apôtres n’ont-ils pas l’idée en certains endroits
de distribuer les Gendres tout comme les catholiques? Expliquez ce méli-
mélo de doctrines et de pratiques contradictoires. Le premier lundi de
chaque mois, ils tiennent leur grande réunion de la manducation du pain.
Le manioc et le jus d’ananas remplacent le pain et le vin pour ces fidèles
et scrupuleux imitateurs de la première Cène. Ce serait risible si ce n’était
si triste. Je n’ai point entendu dire qu’ils se soient mis à confesser. Il est
douteux qu’ils s’y mettent, c’est un peu trop absorbant.
Mais laissons les Anglais pour revenir à nos chrétiens. Le sujet est
bien plus consolant.
Le jour des Gendres, notre église était trop petite pour la foule qui
cherchait à s’y introduire. C’est que les païens ont ce jour-ià l’occasion
unique de s’approcher du chœur et de recevoir quelque chose de la main
du Prêtre. Pour rien au monde, ces pauvres gens ne voudraient manquer
la cérémonie. Quel sens y attachent-ils au juste? je ne sais. Donc, pendant
quarante minutes, le prêtre a distribué les cendres et je vous assure qu’il
passait rapidement. C’est là surtout qu’il y a eu floraison de bébés noirs
dans le dos et explosions multipliées de cris de tout calibre. Entre
autres, certain petit négrillon voyant approcher le prêtre le regardait
d’abord curieusement par-dessus l’épaule sud de sa maman. Lorsque
le Père voulut avancer la main de son côté, ce fut une volte-face
instantanée, le bambin se rejeta sur l’épaule nord avec une telle rapidité
et une telle grimace quil fallut tout le sérieux de l’endroit pour
m’empêcher d’éclater.
46
CHEZ LES BETSILÉOS.
i5 mars.
En attendant que j’aie à vous envoyer un morceau de style
malgache, voici une lettre créole :
Ma bonne Sœur, t
Ah! bonjour donc ma vieille! Comment ça va hein!
Ah! mi (moi) dis à vous, donne à nous souplet (s. v. p.) in gros poignet de main.
Lé ti longtemps que moné l'a vè lenvi causé avec vous hein!
Ah! mon zamie, la ti longtemps aussi que moué mazine (pense) à vous va!
Quoi ça vous n’ana (avez) hein ?
Vous l’a fini mort (Etes-vous morte), que depi beaucoup banane (d’années), vous
n’a pas sourment (seulement) crire in ptit mot, l’a pas vrir (ouvrir) in ptit brin vot
li bec pour dire là à vot viée zamie que vous lé pas mort, que vous repose toujours en
paix bien tranquille à Tamatave! ... Ah! bon Dié... Sainte Vierge Marie! Mon patron
Saint Joseph!... ça lé pas ben ça, mon zamie, parce qué moué la fini loin de vot li zié
(vos yeux), vot cœur n’a pi mazine (pensé) à moué. Pa faire ça, mon zamie; moué
pourtant il aime à vous touzours, vous li camarade à moué, vous li touzours la parcelle
de mon l’àme. Oui, mi aime à vous bien, gros comme tout le ciel de la carte de
Madagascar. Crire souplé (s. v. p.) à vot zamie pour faire revenir son li car dans son
assiette, son l’estomac.
Ma santé lé bien.
Vot zamie qui lé bien attassée à vous, fort comme le sien dent (chiendent).
X.
En somme, le créole est une espèce de français simplifié à la mal-
gache, qui ne manque pas de charmes.
20 mars.
Une curieuse scène de tribunal s’est passée à Fianarantsoa. Le plai-
gnant était chinois, le témoin français, le juge malgache et un ami du
plaignant savait un peu de latin. Le plaignant s’expliquait en chinois à
son ami qui traduisait tant bien que mal en latin au témoin qui tradui-
sait en français et qui aurait dû traduire en malgache si le juge n’avait
été capable de comprendre notre belle langue.
21 mars.
J’ai donné pour la fête de saint Joseph, mon premier sermon
malgache dont je suis très fier. C’est à Ilalazana que ce premier-né a vu
le jour.
Je m’étais embarqué sur le dos du vieux Mouton. C’est un vétéran,
une vénérable et antique bête qui a les dents tout usées par quatre ou
PREMIÈRES VISITES. — FÊTES ET SÉANCES.
47
cinq lustres de service et qui cependant conserve quelques caprices de la
première enfance, avec une dureté de trot qui ne l’a jamais quittée. Peu
importe, d’ailleurs les routes sont belles de ce côté, il n’y a qu’un gué très
ordinaire, le pays n’est pas loin, le soleil brille, les alouettes chantent,
tout est bien, inutile de courir.
Au sortir de la ville je côtoie des champs de bananiers, de manioc,
de maïs et des rizières vertes de toute nuance, les unes en herbe à la
teinte foncée, les autres déjà presque mûres et jaunissantes. La récolte du
riz ne se fait pas à époque fixe, comme chez nous celle du seigle, de
l’avoine ou du blé ; on plante et par suite on moissonne durant
plusieurs mois.
Nous croisons continuellement de braves noirs écrasés et enfouis sous
leur énorme botte de kitay (bois à brûler ou herbe sèche). Plus loin des
porteurs sakaiaves chargés de lourds paquets enfermés dans des nattes,
par ci, par là, une cruche qui revient de la rivière en équilibre sur une
tête rieuse qui jase, remue, tourne et se retourne sans avoir l’air de se
préoccuper de ce quelle porte. Les chrétiens me saluent profondément,
les autres me regardent sans sourciller et je parviens presque sans m’en
douter en vue de la petite église où je dois dire la messe.
On m’a vu : vite, tout le monde se range sur le côté droit de la route.
Un vrai bataillon bien aligné. Gomme à un signal donné, les bouches se
déclanchent, les poitrines s’abaissent et avec la précision d’un chœur
allant en mesure, l’assemblée me salue d’un formidable : Bonjour , mon
Père. Dès lors je puis me décider et répondre à mon tour, ce que je
fais, vous pensez bien, avec l’amabilité qui me caractérise !
Dans l’église mes gens s’accroupissent et s’entassent comme toujours.
Ce fut alors!... que... je sortis... mon papier et mon premier discours .
Ai-je été compris? C’est ce qu’on saura au jugement dernier lorsqu’il n’y
aura plus de formules obligatoires de politesse. Evidemment, si j’avais
posé la question à mes auditeurs, ils se seraient exclamé, et n’auraient su
comment dépeindre la clarté éblouissante de mon sermon.
Lorsque je sors, tous sont en cercle pour me présenter leurs hom-
mages. Ces hommages se traduisent de trois façons : i° des saluts jusqu’à
terre; 2° une formule malgache qui veut dire qu’on vous fait ses com-
pliments... Bien! je déclare à ma façon que je suis très, très content.
Tous les adverbes superlatifs y passent; 3° trois superbes oies que l’insti-
tuteur vient déposer humblement à mes pieds, sans les lâcher, car elles
sont vivantes.
J’eus un frisson. Trois oies, c’est bon. Merci! mais que vais- je en
faire? Voilà une compagnie pour rentrer en ville! Heureusement, un
48
CHEZ LES BETSILÉOS.
excellent jeune homme, ancien élève de la normale, s’en empare et s’offre
à les porter à domicile. Enchanté. Mes oies le sont moins peut-être car
elles ont l’air de protester. Malgré leurs cris et leurs gesticulations déses-
pérées nous partons tous.
24 mars.
Voici deux jours que la tempête fait rage. Un vent à décorner les
bœufs. Les toits s’en vont, les arbres se couchent, les paratonnerres
dégringolent pour se ficher en terre; nos chambres s’inondent malgré
fenêtres et volets, la maison tremble sur ses bases et au moment où je
vous écris, ma table elle-même semble saisie d’un trémolo perpétuel.
Que de ruines encore pour ces pauvres Betsiléos! Nous saurons
peut-être plus tard le nombre des ponts emportés et la quantité de kilo-
mètres de routes anéanties par le cyclone. Ruines aussi pour la mission,
car il y aura des chapelles à relever, des réparations à faire de tout côté.
On relèvera ce qui sera tombé, et l’on continuera avec la grâce
de Dieu.
28 mars.
Je vous avais laissés en pleine tempête, ou plutôt c’est vous qui m’y
aviez laissé.
Le cyclone ne s’est vraiment calmé qu’après deux jours et deux
nuits. Quel vent! Les maisons en tremblaient sur leurs fondements.
Quant aux arbres! quant aux toits! quant aux tuiles! c’était bien autre
chose. L’un des trois arbres qui composent notre parc s’est couché de
tout son long, rompu net à ras du sol. On a découronné ses deux com-
pagnons pour leur éviter le même sort. Certains toits en zinc se sont tout
simplement envolés à quelque cent mètres de leur domicile habituel. Un
des auvents de nos clochers est venu tracer sa parabole à quelques pas
du professeur de menuiserie lorsque celui-ci se rendait pacifiquement à
sa classe. Un des paratonnerres a fait flèche au milieu de la place.
Pendant ce temps les tuiles prenaient leur essor à tour de rôle, les
gouttières dégringolaient le long de la charpente et la pluie chassée par
le vent trouvait moyen de pénétrer, malgré volets et fenêtres coalisés,
jusqu’au milieu des chambres. Chez les Chers Frères le dortoir était
transformé en pomme d’arrosoir. Et dire que ni le sifflement de la tem-
pête, ni la chute des tuiles et les douches multipliées ne parvenaient à
troubler le sommeil de nos bons enfants malgaches. Oh! les belles âmes
et les bonnes consciences!
Mais je ne vais pas prolonger outre mesure la description de cette
I
V
PREMIÈRES VISITES. — FÊTES ET SÉANCES.
nouvelle tempête. Les mêmes causes produisent les mêmes effets et vous
pouvez vous faire une idée des dégâts occasionnés de tous côtés, aux ponts,
aux routes, aux chapelles, aux plantations. Voilà des journées qui
coûtent cher et qui creusent de fameux trous dans la caisse déjà fort
transpercée de la mission. Pauvre caisse ! elle ressemble fort à une
écumoire dont le métal se ronge jusqu’à ce que les petits trous réunis
n’en fassent bientôt plus qu’un grand qu’il est bien difficile de boucher.
Si la bonne Providence ne s’en mêlait ce ne serait pas toujours gai.
Une autre conséquence a été l’inondation des rizières. Tant que les
tiges sont en herbe les plantations ne souffrent pas beaucoup d’un séjour
plus ou moins prolongé sous l’eau. A l’époque de la maturité il y a plus
d’inconvénients, car la moisson risque de pourrir dans la boue. Nos
pauvres Betsiiéos n’avaient pas besoin de la ruine de leurs récoltes pour
être dans la misère. Tout le monde s’accorde à penser (le gouvernement
en tête) que la rentrée des impôts se fera très difficilement. Où trouver
les 4 piastres demandées? (20 francs par an).
Et par-dessus tout, la fièvre se promène dans tous les villages. C’est
l’époque sans doute, ce n’en est pas moins triste. D’autant plus que nos
noirs ignorent totalement les moindres pratiques de la plus simple hygiène
et en sont encore, en fait de soins à donner aux moribonds, à se tenir le
plus nombreux possible autour de lui, de manière à l’étouffer. Lui offrir
du lait, des œufs, de la tisane, ou ils n’en ont pas, ou ils n’y pensent pas.
Tout au plus le bourreront-ils d’un riz indigeste qui hâtera le départ du
malheureux pour l’autre monde.
Il y aurait certainement quelque chose à faire de ce côté. Ce ne
serait pas du temps perdu que d’insinuer aux maîtres d’école actuels ou
futurs quelques principes élémentaires de médecine pratique.
3 avril.
Qui ne verrait que la ville avec ses lambas roses et ses habits
pimpants, se tromperait beaucoup sur la situation générale du Betsiléo.
Ici tout comme en France on trouve moyen de s’amuser. Nous avons eu
hier la Grande Fête des Enfants.
Dès le Dimanche précédent, l’école officielle s’y préparait en défilant
dans les rues, tambour et trompette en tête. C’était d’ailleurs assez
modeste. Quelques garçons, quelques grandes filles et une douzaine de
petits drapeaux voltigeant au-dessus du groupe.
La fête elle-même heureusement comprenait d’autres éléments. En
somme, comme spectacle curieux, c’est assez réussi.
Ne vous étonnez pas de voir des missionnaires au milieu de cette
5o
CHEZ LES EETSILÉOS.
fête profane. Autre pays, autres mœurs. En notre qualité de « père
et mère » de ces grands enfanfè noirs, il convient que nous montrions de
l’intérêt à leurs plaisirs tout comme à leurs misères. Ces messieurs les
Pasteurs, pour la même raison étaient là au complet avec leur frac, leurs
dames et leurs enfants.
Voici le programme de la fête :
FÊTE DES ENFANTS.
Jeudi 2 avril igo3.
Grand défilé des enfants de la ville et des cantons. Départ place
du Roua.
A 2 heures de l’après-midi.
Fête enfantine au Zoma (marché) avec le concours de la musique et
de la police régionale.
Première partie.
Mât de cocagne.
Jeu de ciseaux.
Jeu de la pièce enfarinée.
Courses d’enfants.
Courses en sac.
Jeu de l’ogre.
Prix divers.
Distribution de livrets aux familles indigentes ayant le plus grand
nombre d’enfants.
Deuxième partie.
Jeu de la plus belle et de la plus laide grimace.
Concours de danses.
Concours de chant.
Jeu de soldat.
Noce enfantine malgache.
Prix divers.
Kabary (discours) du Gouverneur Principal Ratovonany.
Distribution de vêtements aux enfants nécessiteux.
Ascension de Montgolfières.
Retraite.
PREMIÈRES VISITES. — FÊTES ET SÉANCES. 5l
La queue du cortège était plutôt lamentable. Après les jolis groupes
bien habillés qui venaient de passer, le spectacle d’une troupe de pauvres
gens portant de pauvres bébés en haillons n’offrait pas un contraste des
plus réjouissants. Ceux-là étaient venus pour les distributions finales et
avaient d’ailleurs intérêt à se montrer dans l’état le plus déguenillé
possible. A vrai dire beaucoup n’avaient rien à changer à leur
ordinaire.
Les jeux se sont succédé ou plutôt mêlés. Il eut été difficile de faire
passer à leur tour toutes les bandes d’enfants. Quelques-uns sont grimpés
au mât, quelques-uns ont couru, d’autres ont fait les grimaces, d’autres se
sont blanchi le nez, les joues et les oreilles, d’autres, etc., etc. Tous ont
été enchantés, espérons-le. Le jeu de la grimace a eu apparemment un
certain succès. Mais allez traverser des rangées de spectateurs de plus en
plus pressées et de plus en plus condensées. Les pauvres barrières en
bambou avaient été depuis longtemps enjambées par le peuple. C'est à
peine si à coups de police et à grand renfort de gestes le directeur de la
séance a pu dégager assez d’espace pour les couseurs de courses et
les danses.
Y a-t-iî eu concours de danses? Je crois qu’à la fin des fins on est
arrivé à faire défiler les rangées de fillettes qui piétinaient sur place
depuis deux heures. Je suppose que tout le monde a eu des prix, car on
n’a eu ni le temps, ni l’espace nécessaire pour juger et comparer.
Ces danses betsiléotes sont tout à fait spéciales. Ne vous figurez pas
des mouvements, des entrecroisements, des allées et venues à la façon
des danses européennes. C’est beaucoup plus calme et pourtant, à mon
avis, fort joli. Les enfants sont rangées sur deux files, habillées de blanc
et couronnées de roses (en papier). Devant elle un chorège (comme disaient
les Grecs) marque le mouvement et la mesure. Entre les files, ou sur le
côté, un violon, un tambourin accompagne de quelques notes cadencées
indéfiniment répétées; et gracieusement, sans heurt, sans un instant
d’arrêt, sans qu’on puisse percevoir où l’ondulation commence et où elle
finit, les deux rangs de fillettes s’élèvent, s’abaissent, se penchent à droite,
à gauche, avec un ensemble étonnant, avec un sentiment de la mesure
absolument prodigieux chez des petites de 5 ou 6 ans qui par derrière
imitent leurs grandes sœurs. Il m’a semblé que pour arriver à ce
« glissement » du corps, il fallait ou un exercice ou des dispositions
'extraordinaires et que dans sa simplicité la danse betsiléote était au moins
aussi difficile que toutes les valses et toutes les polkas européennes.
Le concours de chant a été réduit à sa plus simple expression. Les
bambins ont entonné tant bien que mal un chant patriotique où l’on
52
CHEZ LES BETSILÉOS.
parlait de mourir pour la France et auquel les pauvres mioches ne com-
prenaient rien..
La noce enfantine se composait d’un petit homme sur palanquin et
en gibus suivi de « plusieurs » fillettes en palanquins aussi avec voile ou
couronne. On les a « apportés » du centre, ils se sont assis à une petite
table où ils ont grignoté je ne sais trop quoi et sont repartis après avoir
figuré, je sais encore moins quoi.
Quand? comment? où? par qui et à qui les prix furent distribués, je
le sais de moins en moins. La police devenait de plus en plus indulgente,
l’autorité fermait les yeux sur tous les envahissements progressifs et la
distribution des récompenses fut, dit-on, quelque peu aveugle comme
l’autorité. L’organisateur principal a avoué lui-même ce manque d’ordre.
Il faut être indulgent car il y a certainement des difficultés spéciales, et
sauf ce point-ci que je cite ici l’ensemble de la fête a été plutôt réussi.
Ratovonany, gouverneur principal de Fianarantsoa et, entre paren-
thèses, fort bon catholique, fit le kabary ou grand discours final. Il a
une voix superbe, articule à se démonter la mâchoire, prononce à
s’arracher le gosier, parle lentement mais... parle un bon malgache qui
ne ressemble pas au malgache triplement nègre dont je me sers jusqu’ici.
Son discours fini, je lâchai pied et pris mon vol vers la maison, sans
attendre que les montgolfières prissent le leur vers les régions de l’azur.
Elles s’y sont d’ailleurs formellement refusé, à ce qu’on m’a dit, et cet
échec n’a pas pu donner aux malgaches une haute idée de la hauteur à
laquelle peut s'élever un ballon.
L’écho de la fête s’est prolongé et se prolonge encore. Voilà plusieurs
soirs que je vois ou entends défiler quelques groupes de garçons armés de
sabres de bois et de fillettes en blanc couronnées de roses. C’est abusif.
Que les moutards en liesse aillent encore le lendemain glaner quelques
récompenses ou reliefs de festin, passe; mais continuer à exhiber ces pauvres
petits pendant une semaine, ce n’est guère les former au sérieux de la vie.
5 avril.
Dimanche des Rameaux. Je sors d’une cérémonie autrement belle
et autrement empoignante dans sa simplicité qüe tout le tam-tam et tout
le clinquant de jeudi dernier.
La nef de l’église était bondée : écoliers, paroissiens de tout âge et de
toute taille se pressaient comme savent si bien le faire nos Malgaches.
Après la bénédiction des palmes (figurées ici en général par de grands
roseaux, car nous ne sommes pas au pays des palmiers) la foule se met
3
Chez les Betsiléos.
Jeunes gens catholiques de Fianarantsoa.
A l’Ecole normale. Procession du T. S. Sacrement.
[
.:■)
PREMIÈRES VISITES.
FÊTES ET SÉANCES.
55
en branle. La seule sortie du parvis dure un quart d’heure. Enfin le
clergé peut sortir à son tour suivi encore des autorités catholiques en
grande tenue (prince Ramaharo) et d’un chœur formé par les Normaliens.
Sur la place, à peine quelques curieux, pour deux raisons : c’est qu’une
bonne partie de la population était dans le cortège et que les pauvres
protestants avaient été soigneusement mis sous cloche dans leurs temples
respectifs, leurs excellents pasteurs prévoient trop bien le « déplorable »
effet que produirait sur leurs ouailles la vue de cette foule immense
défilant à perte de vue, chantant des cantiques et priant comme on ne
doit guère prier chez eux.
De fait, le spectacle, tout restreint qu’il soit, est encore magnifique.
Le trajet est relativement court. Jardin de la Normale, cour de la
Normale, boulevard. Les deux extrémités de la procession se rejoi-
gnent presque. Mais dans cette lumière limpide du matin, au milieu de
cette verdure encore toute vivace des dernières pluies de la saison, ce
blanc défilé, rayé de toutes nuances et de toutes couleurs, ondulant len-
tement en suivant les sinuosités du chemin, se projetant tantôt sur un
fond d’épines sombres, tantôt sur la tranchée rouge du talus de la route,
apparaissant et disparaissant le long des taillis, se laissant çà et là deviner
derrière la dentelle transparente des arbustes, ces chants qui semblent se
répondre, voix d’hommes, d’enfants, de jeunes filles se croisant dans un
désordre charmant, tout un ensemble de prière et de recueillement qui
élève presque malgré elle l’âme vers le bon Dieu, voilà bien de quoi
produire une impression plus forte, plus saisissante que n’en produisent
le tapage, le tohu-bohu, les cris et les coups de grosse caisse des fêtes
laïques et obligatoires.
En cheminant avec ce bon peuple, une pensée attristante me vient
naturellement à l’esprit. Combien de temps encore aurons-nous la liberté
de parcourir ainsi les rues, et ne viendra-t-il pas un moment où certains
yeux plus ou moins malades s’offusqueront d’un spectacle qu’ils ne com-
prennent pas? On ne pourra certes pas ici invoquer le beau prétexte de
l’empêchement apporté par les processions à la libre circulation des
voitures. Si Fianarantsoa en possède quatre, c’est bien tout le bout
du monde.
Le défilé fut suivi de la messe. Curieux coup d’œil que tous ces
fidèles tenant en main leur grand roseau. Dire que toutes les palmes sont
arrivées intactes au domicile serait téméraire et je vois d’ici certains petits
bonhommes s’amuser à « effilocher » la leur et à la transformer en
longues ficelles. Tel autre, sans doute, pour accentuer sa profession de
foi, l’avait coupée et changée en croix de procession.
CHEZ LES BETSILÉOS.
4
56
CHEZ LES BETSILÉOS.
i5 avril.
Je vous dois le récit de certaine séance organisée par la jeunesse
catholique et donnée le jour de Pâques dans la grande salle de l’Ecole
Normale.
Cette séance avait pour but de lancer ce que nous appelons ici le
Vokatra ou contribution volontaire des chrétiens en faveur des œuvres
de la mission. Le Vokatra est déjà parfaitement établi dans l’Imérina.
Mais il faut essayer de l’introduire dans le Betsiléo. La. grosse difficulté,
c’est la pauvreté générale des habitants, pauvreté accrue depuis quelque
temps par la perception des impôts, l’insuffisance du commerce, les
cyclones et les fièvres. Cependant on a pensé, malgré les circonstances,
devoir marcher de l’avant tant, pour initier nos catholiques à la pratique
nécessaire de la charité, que pour venir en aide au budget de cette partie
de la mission, écrasée par toutes sortes de charges.
11 convenait que Fianarantsoa donnât le branle. Donc nos bons
leunes gens se sont rais à l’œuvre et n’ont rien trouvé de mieux, pour
annoncer la chose, que de transformer en séance les appels à la générosité.
Ils y ont mis beaucoup de cœur. La pièce, si l’on peut appeler pièce une
série de dialogues plus ou moins rattachés, se composait de trois actes et
avait pour nœud la conversion d’un protestant. A la fin, les jeunes gens
sont venus sur la scène déposer leur offrande. L’un d’eux appelé Michel,
élevé par les Pères, et parvenu, grâce à ses études, à une jolie position,
a fait une belle protestation de foi et de reconnaissance.
Autre scène édifiante qui s’est passée chez le prince Ramaharo. Son
petit-fils vint à mourir. A l’enterrement, Ramaharo prit la parole. Voici
en résumé son kabary : « Joseph est mort, mais j’ai l’espérance de le
revoir un jour. Autrefois je n’avais pas cette confiance comme je l’ai
aujourd’hui. Il faut que plus tard nous tous qui sommes ici, nous soyons
de nouveau réunis. Mais si vous voulez que nous soyons ensemble, il
faut que vous preniez le chemin qui conduit au Ciel, que vous receviez
le baptême sans lequel on ne peut y aller. »
L’impression produite par ce discours fut telle que le Père s’étant
écrié : « Qui veut se faire inscrire pour le baptême ? » une trentaine de
personnes donnèrent aussitôt leur nom.
ier mai.
La pensée qui s’impose, hélas! trop vite au nouveau venu, lorsqu’il
a pris un premier contact avec les œuvres de ce pays, est que la charge
est écrasante, le travail immense, et que nous n’y suffisons pas! Les
PREMIÈRES VISITES. — FETES ET SÉANCES.
5?
missionnaires se multiplient, dépensent sans compter leur temps et leur
énergie, suppléent de toutes façons à ce qui leur manque de ressources,
et, malgré leurs efforts, ils sont obligés d’avouer qu’il leur est impossible
de récolter tout ce qu’ils voudraient, tout ce qu’ils pourraient mois-
sonner si...
Ah ! ce si en dit long. Ce qui manque, ce ne sont pas tant les bras
qui doivent travailler que les instruments nécessaires à ce travail. Pour
trancher le mot et parler franc, les ressources pécuniaires sont par trop
au-dessous, non seulement de1 besogne possible et à espérer, mais de la
besogne nécessaire et à accomplir dès aujourd’hui.
Si l’empressement des Malgaches à devenir catholiques console d’un
côté le missionnaire, d’un autre côté que peut-il y avoir pour lui de plus
navrant que de ne pouvoir y répondre efficacement?
Le grand moyen d’assurer l’avenir, ce sont les écoles.
Or, pour les écoles comme pour bien des choses, le zèle, le dévoû-
ment, l’activité ne peuvent suppléer au manque de ressources! C’est que
pour une école il faut un local, il faut un instituteur, il faut quelques frais
d’installation et d’entretien.
Sans doute, nos huttes indigènes n’ont rien de commun avec les
palais scolaires de France, nos maîtres d’école se contentent pour la plu-
part de 5 francs par mois. Avec 200 francs par an on peut fonder et
entretenir dans un village une école qui fera un bien immense, mais
multipliez ce chiffre par nos 1.400 écoles et vous verrez quel gouffre se
creuse dans notre maigre budget !
Et de temps en temps des cyclones viennent, comme je l’ai déjà vu
deux fois en six mois, démolir les chapelles, enlever nos toits, détruire
les récoltes et accumuler les ruines !
Outre les écoles de campagne, nous avons les écoles régionales, plus
coûteuses. Les cinq cents élèves de Fianarantsoa ne vivent pas d’air pur
et d’eau claire : si quelques parents paient une minime pension, prati-
quement la mission doit se charger de presque tous les frais. Il y a de
plus les écoles professionnelles, indispensables, et les écoles normales
absolument nécessaires pour former les instituteurs chrétiens. Ajoutez,
chez les Sœurs, une école maternelle, un ouvroir, des ateliers de couture,
de lavage, de repassage, etc. Additionnez, multipliez, comptez 25 francs
par tête d’enfant, de 60 à 100 francs par tête d’instituteur, quelques sous
par tête de chrétien, et vous serez comme moi effrayés du total.
Aussi voudrais-je voir nos petits blancs d’Europe adopter en masse
leurs petites sœurs et leurs petits frères noirs. Si 25 francs par an dépas-
sent les ressources de la tirelire, qu’on s’unisse, qu’on se partage le
58
CHEZ LES BETSILÉOS.
négrillon à adopter. A quatre ou cinq on finira bien par en attrapper un
tout entier.
ier juin.1
Les baptêmes d’adultes in extremis sont consolants, mais que l’on
serait plus heureux encore de baptiser tous ces païens qui nous entourent!
Il n'y a pas à se faire d’illusions. Grâce aux fausses manœuvres du parti
qui travaille en France, la conversion du peuple malgache a été forte-
ment enrayée. Beaucoup qui ne demandaient qu’à se faire inscrire se
sont retirés et sont retournés à leurs superstitions. Sur le chemin de
Fianarantsoa, tant que je suis à une certaine distance de la ville, je ne
croise guère que des hommes et des femmes munis de leurs amulettes.
Aux approches de la ville, les Bonjour, mon Père et les médailles se
multiplient, mais si je fais le total des uns et des autres le paganisme a
encore la majorité. Il est vrai que de ces païens un grand nombre encore
se convertiraient si l’on pouvait s’occuper d’eux. Il est vrai aussi que la
plupart de ceux qui sont à portée du missionnaire font baptiser leurs
enfants. Somme toute, le travail ne manque pas, et la première impres-
sion est toujours la vraie : ce n’est pas la moisson qui manque, mais les
moissonneurs et les instruments.
ier juillet.
Je suis dans un charmant poste en construction, fondé l’année
dernière par le P. du Coëtlosquet et destiné à devenir Notre-Dame de
Boulogne de Talata. Ce sont les Anciens Elèves du Collège de Boulogne
qui en font et en feront tous les frais.
Essaierai-je de vous dépeindre ma nouvelle vie? Cette vie, ce n’est
pas un tableau, c’est une mosaïque. Il y a de toutes les couleurs : du
bleu, du rouge, du rose et même du noir, lequel n’est là que pour faire
ressortir le reste.
Actuellement, je fais la visite de mon petit district, petit encore,
puisqu’il ne compte qu’une douzaine de postes. Le matin j’enfourche
mon trésor de petit cheval, qui s’appelle Trésor, et nous trottons vers un
village. Visite des écoles, examen des élèves, baptêmes... Vers midi, nous
réintégrons notre domicile, consolés et affamés. Là les occupations ne
manquent pas. Quand on a des maçons, on n’a pas le temps de dormir.
Et que dire des maçons malgaches! Les inspections réitérées sont néces-
saires, car les lignes droites étant fort rares en ce pays, il faut à chaque
instant aider ses hommes à retrouver celles qu’ils ont perdues.
Allez expliquer à vos artistes, dans une langue qu’on ne manie
encore que difficilement, qu’ils doivent pour rejoindre deux murs les
PREMIÈRES VISITES.
FÊTES ET SÉANCES.
5g
faire entrer l’un dans l’autre en dents de scie! que leurs lignes ne sont
pas parallèles, perpendiculaires! etc... On s’en tire comme on peut, par
les gestes, le dessin, les grimaces quand on n’est pas content, le sourire
quand on est satisfait ou qu’on doit faire semblant de l’être.
Enfin, grâce à la générosité boulonnaise qui ne se dément pas, nous
j allons finir la deuxième maison du poste. Si les courriers continuent à
nous apporter le secours attendu, on attaquera aussitôt l’école et, dès que
l’on pourra, l’église de Notre-Dame.
I,
III
Talata. — Entrée en ménage.
Talata, i3 mai 1903.
Regardez bien sur la photographie, au fond de la vallée1; vous ne
verrez rien : iQ parce qu’il y a du brouillard ; 20 parce que la photographie
est ratée ; 3° parce que de fait il n’y a rien.
Rien , c’est beaucoup dire. Il y a un pays qu’on appelle Talata ; à
côté de ce pays il y a une colline; en haut de la colline, un bois d’euca-
lyptus et un superbe emplacement, et sur l’emplacement, une maison-
nette debout et une autre maisonnette par terre. Voilà ! tel est mon chef-
lieu, ma capitale, mon avenir, mes espérances, ou pour parler plus
simplement, le pays que je dois cultiver pour le bon Dieu, et qu’avec la
grâce du ciel et le secours de Notre-Dame, je dois transformer en un
district nouveau et florissant.
La Sainte Vierge devra bien s’en mêler pour que cela marche ; mais
n’y est-elle pas obligée par simple et légitime amour-propre? car (c’est le
beau côté de l’affaire), ce Talata , c’est Notre-Dame de Boulogne, com-
mencée par le P. du Coëtlosquet, et qui va rappeler à deux mille lieues
de distance, notre pèlerinage si aimé.2
Mais comme tout n’est pas rose dans ce bas monde, même à Mada-
I
(1) Nous n’avons pas cru devoir reproduire cette photographie : le texte expli-
quera suffisamment pourquoi.
(2) L’auteur, avant d’être missionnaire à Madagascar, avait été professeur au
Collège Notre-Dame de Boulogne-sur-Mer, et le P. du Coëtlosquet, dont il est ici
question, avait été recteur du même collège.
TALATA. — ENTRÉE EN MÉNAGE.
61
gascar, il faut bien que j’avoue les modestes desiderata de mon diocèse. La
cathédrale fait totalement défaut. Le P. du Coëtlosquet a déjà réuni quel-
ques fonds, mais cela ne me dispensera pas de battre le rappel de la cha-
rité. La case du Père est debout, non sans avoir été déjà renversée pendant
un ouragan; la maison du maître d’école s’est raplatie à son tour
pendant le dernier cyclone. L’école ressemble pour le moment, à s’y
méprendre, à l’église; elle est toute en espérance. A côté de ces bâtiments
réels ou possibles, on entrevoit — par l’imagination — une série de magni-
fiques cases confortables où logeront les chrétiens. En attendant, je
vivrai en compagnie des eucalyptus et de la belle nature.
Pour ne pas tarder à faire connaissance avec mon nouveau compa-
gnon (mon cheval Trésor ) et mon nouveau domicile, je suis parti hier en
expédition préliminaire. Juste l’aller et le retour. A vol d’oiseau
la distance doit être d’une dizaine de kilomètres. Le terre à terre d’une
route presque carrossable qui serpente sur le flanc de la colline et en
« épouse » toutes les sinuosités, nous vaut deux ou trois kilomètres de
supplément.
A mesure qu’on avance, la contrée devient de plus en plus fanîas-
tisque. Les rochers se détachent en masses gigantesques et' monstrueuses.
Le pic d’Ialamalaza se dresse comme une immense muraille de granit
grisâtre. Derrière lui, un autre bloc bizarre, droit d’un côté, s’incline de
l’autre en pente presque douce, sorte de tremplin énorme d’où les géants
de l'âge préhistorique se lançaient sans doute pour piquer des têtes verti-
gineuses dans le Mandranofotsy, qui se tortille désespéré au milieu de
tout ce chaos.
Enfin, après cinq ou six tours et détours, nous apercevons, sur une
colline arrondie, un bouquet d’eucalyptus, et derrière, une maison et une
ruine. 11 n’y a pas à s’y tromper, c’est Talata.
J’y restai jusqu’au soir et rentrai en ville « au clair de la lune. »
Or, voici le bilan de ce qui est fait et de ce qui reste à faire. Ce qui
est fait, vraiment fait, c’est la maison du missionnaire : deux salles en
bas, deux chambres en haut; une véranda permettant de goûter la
fraîcheur des belles soirées ou d’atténuer les atteintes du soleil du midi.
Ce qui n’est pas fait : une maison vis-à-vis pour nos maîtres d’école ;
— l’école elle-même; — l’église. /
Le mobilier viendra un jour ou l’autre. L’indispensable m’est bien
fourni ; mais pour tout le reste, débrouille-toi, mon ami, fabrique un autel
avec deux tréteaux, bricole quelques rayons et quelques étagères, garnis
ta chapelle de quelques fleurs en papier, utilise ton intelligence et tes dix
doigts, arrange ton pot-au-feu à ta guise et fais comme les oiseaux du bon
CHEZ LES BETSILÉOS.
62
Dieu qui picorent par-ci par-là, qui recueillent un brin de mousse ou un
flocon de duvet, et qui chantent toute la journée. Je vais planter quelques
poules pour avoir des œufs, quelques herbes pour avoir de la salade.
Fianarantsoa me donnera du vin, le Mandranofotsy ou ses affluents
l’allongeront; les bœufs ne sont pas loin, on leur taillera quel-
ques morceaux de chair; les rizières s’étendent à perte de vue/on leur
demandera quelques grains de riz : bref, c’est un avenir tout plein
de charmes, d’imprévus, d’improvisations culinaires, administratives et
linguistiques.
Pour nos braves chrétiens en effet, le missionnaire est tout et fait
tout. Administration spirituelle et matérielle, direction des écoles, forma-
tion des instituteurs, construction ou réparation de bâtiments, surveillance
des plantations, consultations pour les cas les plus simples ou les plus
pressants : prêtre, médecin, maçon, architecte, jardinier, professeur, viti-
culteur, distillateur, etc.... en voilà des titres pour mes cartes de visite
quand on s’en servira ici !
i5 mai.
L’impression que l’on ressent en passant subitement de la vie d’étude
à la vie nomade, du silence de la chambre au brouhaha des kabary de
toute espèce, est très complexe.
| Représentez-vous un homme collé il y a une semaine à son pupitre,
maintenant chevauchant les deux tiers de la journée; un homme hier
habitant la grand’place de la capitale, ayant pour chapelle une cathédrale,
pour voisins le Résident, le service topographique, les gendarmes et toute
l’administration(!), et maintenant perdu, comme le chameau de la chan-
son, « dans un désert immense », ayant pour vis-à-vis un tas de briques en
déconfiture, pour église rien du tout et pour voisins les rochers muets de
la montagne. N’importe! je ne suis pas trop à plaindre. Un bon matelas
vient de m’arriver. On me soigne comme une chétive santé. Les autres
missionnaires ne se paient pas tous un pareil luxe. A quoi servirait sans
cela le lit de camp? Je vais donc, ce soir, dormir prosaïquement comme
en Europe.
Comme menu, j’oscillerai perpétuellement du poulet aux œufs, des
œufs au poulet. On pourrait plus mal.
Les œufs sont au prix de deux pour un sou; une marmite vaut
quatre sous! mais mon pétrole! mes cuillers! mes casseroles! et
autres objets d’Europe. Voilà qui fait filer prestement mes maigres
revenus !
Vous ririez de me voir installant mon ménage. Il me faut penser
TALATA. — ENTRÉE EN MÉNAGE.
63
aux allumettes, au pétrole, au sel, au sucre, aux balais, aux
chandelles, au riz, au pain, à l’eau, aux casserolles, aux assiettes,
à mes constructions, à mes plantations, à ma future basse-cour, à mon
futur jardin, etc... moi que la vie de famille, de collège ou de commu-
nauté avait habitué à recevoir tout cela à point nommé, comme des
alouettes toutes rôties !
18 mai.
Je rentre tout fourbu, mais c’est bien de ma faute. Personne ne me
forçait d’aller poursuivre les hérons au fin fond des rizières. Avouons
cependant que les circonstances m’y ont poussé. Voici comment. Ce matin
dix heures sonnant au cadran de ma montre, j’enfourchais Pégase (mon
Trésor ) pour me rendre à Andakana où je devais célébrer la Messe.
Je trouve mes gens en nombre. La cérémonie terminée, je convoque mon
monde devant la maison et je montre quelques vieilles photographies.
Extase! Or, voilà que sur Je toit en espérance de la maison en ruines,
vient se poser un gros oiseau. Mes succès m’éblouissent; la poudre que je
viens de jeter aux yeux des bons Malgaches me grise comme de la poudre
de guerre. Je ne sais comment mon fusil fut décroché, chargé, mis en joue
et déchargé sur le malheureux volatile, qui tomba pesamment derrière
le mur. ,
Mes gens de trépigner, de bondir de joie, ce que voyant, je ne pus
résister à la tentation de provoquer leur bonheur par de nouveaux
exploits, et, suivi d’une petite caravane, nous partîmes à la poursuite des
hérons. Le malheur est que ces oiseaux ont, comme le loup du Chaperon
rouge , de grands yeux qui voient fort loin, un grand nez qui renifle le
danger à une distance prodigieuse, de grandes pattes qui leur servent
d’observatoire, et même de grandes ailes qui se déploient au moment cri-
tique et font voile vers des régions inexplorables.
Lorsque je rentrai, je m’aperçus que les kabary netaient pas finis.
Je dus y couper court. Après m’être assuré que mes gens n’avaient rien à
me dire, je les priai poliment de passer la porte.
19 mai.
A un moment libre, je m’étais mis à feuilleter le livre de cuisine que
j’ai emporté : histoire d’apprendre à varier mes menus quotidiens. Mais le
refrain perpétuel de chacune de ces pages ne tarda pas à exciter mon
hilarité :
« Vous prenez un demi-litre de lait. » — Où?
« Faites frire des oignons. » — Et quand on n’en a pas?
« D’une main prenez une bouteille d huile... jusqu’à concurrence
64
CHEZ LES BETSILÉOS.
de... Mettez indifféremment du vinaigre ou du citron. » — Or, ici la bou-
teille d’huile, la concurrence et l’indifférence n’existent pas.
« Mettez un demi-kilogramme de farine. » — Suffit. Me voilà
renseigné.
J’ai fermé le livre en disant à l’auteur, comme V Avare à feu Maître
Jacques : « C’est bien malin de faire quelque chose avec du lait, de la
farine, de l’huile, etc... mais ce qu’il fallait m’apprendre, c’est à faire un
bon dîner avec rien. »
22 mai.
On m’avait parlé d’un bébé malade à baptiser; j’en trouve ni plus ni
moins que vingt-sept et pas malades du gosier, je vous assure. Deux ou
trois de ces petits diables ont fait une véritable vie d’enfer. Leurs cris et
leurs vociférations ne m’ont pas empêché de les bien et dûment baptiser.
Mais quelle séance! dans une minuscule chapelle de cinq à six mètres de
long sur trois de large. Pour y voir plus clair, il fallut faire deux four-
nées. Avantage qui eut le désavantage de prolonger sérieusement la céré-
monie. Or, après le baptême, il fallait inscrire tous les bambins, le nom
de leur père, de leur mère, se débrouiller au milieu des marraines,
noter l’âge, enfin remplir tous les paragraphes de leur état-civil. Au bout
d’une heure ce n’était pas fini. Mais quelle bonne besogne! et comme les
bons anges de ces petites créatures ont dû être contents! A la sortie, je
suis envahi. Qu’y a-t-il? Ce sont des fiévreux qui réclament des remèdes,
de la quinine. Distribution générale. Oh! les médailles, les scapulaires,
la quinine, voilà le bagage indispensable du missionnaire en ce pays. Où
trouverai-je de bons cœurs qui consentent à m’en assurer une petite
rente annuelle?
Ces pauvres gens m’offrent quelques fruits et je les quitte ravis de ma
visite. Le maître d’école semble zélé. Les enfants sont nombreux et
savent bien leur catéchisme; j’en ai trouvé sept qui savaient lire. Sept,
c’est peu et c’est beaucoup, car nous sommes en plein pays perdu.
26 mai.
Voici une liste de mes petites dépenses : histoire de vous distraire.
27 œufs
. o,65
3 nattes
2 porteurs ........
. 0,80
1 corbeille de petits pois ....
1,00
2 kilos de viande
. 1,00
4 savons malgaches .....
. 0,40
1 paquet de sucre de i5o morceaux
. 1,00
TALATA. — ENTRÉE EN MÉNAGE.
65
Admirez et exclamez-vous que tout est bon marché! Je vous attends
ià. Il est vrai que j’ai déjà répondu à l’objection. Quand j’aurai l’air de
vous dire des choses absolument contradictoires, ne vous récriez pas trop
vite. J’ai lu dans certain livre que Madagascar était la terre classique des
contradictions. Rien n’est plus vrai. Ainsi, notre cathédrale de Fiana-
rantsoa est un bijou, elle a des verrières, un autel en cuivre doré, des orne-
ments magnifiques; cela n’empêche pas nos églises de campagne d’être
d’une pauvreté complète. La raison, c’est que la cathédrale et toutcequ’elle
renferme sont un don princier d’une généreuse chrétienne qui y a mis
toutes ses ressources et tout son cœur. Et elle a fait une œuvre vraiment
apostolique. Son église fait figure de reine au milieu des autres édifices et
domine tous les temples protestants. En pays noir, cette prédication par
les yeux n’est pas inutile.
Lorsque je vous raconte ma visite dans lin bazar, j’ai l’air de croire
qu’on y trouve tout. Oui! tout et rien, tout à des prix fabuleux et rien à
bon marché.
Quand on vous décrit les beautés du paysage, dites-vous bien qu’il y
a du subjectif, et que ces beautés sont surtout sauvages. Les rochers sont
beaux, à condition qu’on ne les compare pas à autre chose. Si vous
voyez dans les livres que le pays Betsiléo est absolument dénudé, affreux,
hideux, c’est vrai, et si je vous parle de soirées fantastiques, de couchers
ou de levers de soleil à rêver tout éveillé, c’est encore vrai. Encore une
fois, cela dépend du point de vue.
27 mai.
Ayant besoin de consulter mon vénéré doyen pour certaines ques-
tions, je prends le train Trésor n° 1 et unique, lequel me dépose sans
accident et sans rencontre malheureuse à Vohimarina, où est située la
belle et intéressante installation du P. Geneaud.
Je trouvai le propriétaire encombré du sous-gouverneur, de ses
adjoints, de ses scribes et de sa caisse; ce monde-là est venu recevoir
l’impôt; et de plus, c’est jour d’examen pour les cent et quelques enfants
de l’école. Je tombe par conséquent au milieu d’une foule. Faisons
cependant une rapide visite aux travaux déjà exécutés à Vohimarina. Le
P. Geneaud n’a pas perdu son temps, et « pour un homme industrieux,
c’est un homme industrieux! » Il n’a pas attendu le général Galliéni et les
fonds du gouvernement pour avoir son chemin de fer. Chemin de fer est
un terme impropre puisque les rails sont en bois et fabriqués avec des
manches de bêches mis les uns au bout des autres. Les wagonnets, fort
bien conditionnés, ont des roues en bois cannelées très fortement « pour
66
CHEZ LES BETSILÉOS.
maintenir les rails dans le devoir. » Les essieux sont en manches de bêche
comme les rails, et l’ensemble est assez fort pour enlever la charge d’une
trentaine d’hommes. Les roues méritent une mention spéciale. Elles
sont formées d’un noyau central assez épais et de deux couvercles
en bois suffisamment résistants pour ne pas lâcher prise, au moins du
premier coup.
28 mai.
Séance des plus amusantes avec mes décas. Deux d’entre eux sont
déjà presque des savants. Ceux-là savent lire, écrire et compter.
Le troisième est un type d’une espèce très divertissante. Jules, c’est
son nom, n’a pas inventé la poudre, en quoi il n’a pas eu tort; il n’inven-
tera rien, en quoi il aura raison. Notre ami Jules est venu prendre sa
leçon de lecture. A genoux près de ma table, sa bonne frimousse à
hauteur du syllabaire ouvert à l’endroit ou à l’envers, peu lui importe, il
s’escrime de son mieux à démêler les différentes voyelles a, e, i, o, u. Je
les lui nomme dix fois, vingt fois. Je les lui fais crier, je les lui fais chanter :
a, e, i, o, u. Plus fort, encore plus fort! Il pousse des hurlements. Bien.
11 n’y a pas de mal, nous ne dérangeons pas les voisins. Il reprend,
il rehurle, il rechante. Laissons-le aller seul. Hélas! tout s’embrouille :
a, ou, iê.
J’invente des moyens mnémotechniques à sa portée. Regarde bien :
cet i est maigre ; l 'a a un petit bedon en bas ; Yo est tout rond. Système des
assonances, rythme musical, tout est mis en jeu. Ses deux amis se tordent
de rire. Je me paie pour ma part une tranche de jubilation qui fait digérer
tous les menus tracas de ma nouvelle existence.
29 mai.
J’ai vingt-quatre ouvriers sur les bras à qui je dois distribuer la
besogne. Facile, pensez-vous; pas toujours lorsqu’il s’agit de tracer au
grand soleil de midi d’immenses lignes à perte de vue. — Pour quoi
faire? — Dame, pour y faire des trous. — Pourquoi des trous? — Pour
y mettre des arbres. — Pourquoi des arbres? — Pour qu’ils poussent. — -
Oui, mais pourquoi des arbres qui poussent? — Tout simplement pour
garder mon domicile : i° contre la foudre ; 20 contre le vent ; 3° contre
l’administration. Cette dernière surtout est à prévoir. Le terrain a été
concédé provisoirement pour trois ans à condition quil soit cultivé et
exploité. Déjà un an de passé. Il est temps de s’y mettre, sinon un beau
jour je serai mis à la porte sous le prétexte plausible que je n y fais rien.
Telle est la raison majeure qui m’oblige à faire des trous de o m. 70 de
TALATA. — ENTRÉE EN MÉNAGE.
67
côté dans une terre dure comme le roc, au prix modique de o,o5 par trou
fait. Ah! s’il n’y avait que ces dépenses-là!
La semaine prochaine, j’aurai les maçons. Avoir les maçons
chez soi c’est presque aussi grave qu’un incendie ou une inondation. On
sait quand ils viennent, on ne sait jamais quand ils s’en iront, pas plus ici
qu’ailleurs.
3 1 mai.
Trésor, de plus en plus civilisé, m’accueille d’un regard et d’un dos
bienveillant. Il a totalement perdu l’habitude de lever les pattes de der-
rière. Je l’enfourche et me dirige vers Andakana, escorté d’un essaim
joyeux de bambins et bambines, que les allures de mon « coursier »
mettent en jubilation. Par prudence, je recommande de ne pas se tenir
trop près derrière du idem de l’animal, et comme le sentier peut avoir
au grand maximum o m. 25 de large, voilà mes moutards obligés, s’ils
veulent m’accompagner, de bondir à travers les hautes herbes, de sauter
les fossés, de se dépêtrer au milieu des tiges de manioc qui leur fouettent
vigoureusement bras et jambes nus. N’importe. Ils passent au-dessus de
tout comme les sauterelles, leurs compatriotes. C’est charmant à voir
courir, et délicieux à entendre piailler, ni plus ni moins qu’une troupe
de poussins qui suit Maman Poule. Et puis quel plaisir de passer
la rivière! Pas de bottines à enlever, pas de vêtements à relever. Quelle
jolie flottille de petits crapauds! La berge est escarpée : nos crapauds
deviennent de petits rats. Ensuite la prairie : les petits rats deviennent
des lapins! Exprès, je lance Trésor au trot, presque au galop; les lapins
deviennent des moineaux qui volettent, et tous ensemble, eux soufflant à
faire tourner les moulins, le cavalier, lui, droit comme un I et fier
comme Artaban, nous nous abattons sur la grande place de l’église.
Après la messe, je regagne Talata avec mes négrillons. Arrêt d’un
ipstant pour y cueillir mon mousqueton, et aussitôt dégringolade vers les
rizières. Trois victimes : deux kitsikitsilca et un grand diable de héron
noir. Dire l’entrain de ma petite meute (ce sont des toutous maintenant)
serait difficile : ça vous saute les rizières malgré les trous, malgré la boue,
malgré les buissons, malgré tout.
Au fond, ce que je désire, c’est de gagner ces pauvres petits. Ceux qui
me suivent aujourd’hui sont des nôtres, mais il y en a tant à côté, à
Talata en particulier, qu’il faut attirer pour les donner au bon Dieu! Je
ferai l’impossible pour cela et j’espère bien que la Sainte Vierge
m’aidera. Ce Talata n’a ni plus ni moins que quatre écoles : officielle,
anglaise, norvégienne et catholique. C’est beaucoup trop. Bien des projets
68
CHEZ LES BETSILÉOS.
me trottent en tête, mais ce qu’il faut, c’est la grâce de Dieu : aidez-moi à
l’obtenir.
2 juin.
Hier un cheval blanc s’échappa de Talata parce que son maître était
gris. Dans son ivresse, celui-ci promet une piastre (5 fr.) à qui lui ramè-
nera la bête. Mes gens saisissent l’occasion par les cheveux et, après une
course folle, le cheval par la crinière. Le propriétaire refuse de se dessaisir
de sa piastre, mais pas sots, nos Malgaches! Ils tiennent le fugitif et le
lâcheront si le maître ne lâche pas sa piastre. Finalement, on a l’idée de
m’appeler comme arbitre. Réunion des intéressés et de nombreux
curieux sur la colline. On commence par me faire un kabary des plus
éloquents, auquel je coupe court en répondant que je n’y comprends rien,
que ce Rossinante n’est pas mon Bucéphale, que tout ce que je désire,
c’est la paix et la corde qui a servi de lazzo pour attraper le délinquant.
En désespoir de cause, nos plaideurs convoquent un interprète, et à ce
moment, je vois déboucher le maître en personne... et en goguette. Pas
fier cependant, puisque sans dire un mot il me tend la piastre. Voilà une
piastre qui va servir d’auréole à mon autorité. Il a eu peur, disent les
gens. De quoi? de ma barbe? je ne sais. Le cheval blanc est rendu au
maître gris; et je procède à la distribution exacte et scrupuleuse du salaire
qui revient à chacun des six poursuivants.
îoo sous divisés par 6 donnent 16 + 4 de reste; ce sera pour l’inter-
prète. Or, 16 sous pour un Malgache, c’est une fortune. Quand on pense
que la journée d’un pauvre diable qui peine de 6 heures du matin à
6 heures du soir se paie o fr. 40 !
3 juin.
Avec nos Malgaches, il faut entrer absolument dans les détails les
plus infimes. Si Ton ne fait pas sa tournée tous les mois (chose impossible
lorsqu’on a soixante ou quatre-vingts postes) les maîtres d’école se laissent
aller à une bonne petite routine qui ne donne pas grand résultat. Au con-
traire, surveillés de près, ils peuvent beaucoup et sont vraiment les aides
et les suppléants du missionnaire. C’est une des contradictions de
Madagascar. Les Malgaches sont-ils paresseux? Oui, laissés à eux-
mêmes. Sous l’impression de la crainte ou de la surveillance, ils
travaillent « comme des nègres », c’est le cas de dire. Abandonnez-les à
leur inspiration, ils passeront la journée à « lézarder » sur le gazon. Un
signe, et ils vous suivent pendant 40 ou 5o kilomètres sans témoigner ni
humeur ni fatigue.
TALATA. — ENTRÉE EN MÉNAGE.
69
4 juin.
Dernière nouvelle du jour : Jules est arrivé à distinguer Va, ïi et l’o.
Ce qu’il triomphe ! Du coup, son syllabaire ne le quitte pas et j’entends
de temps en temps dans la journée le refrain a, i, o qui devient réellement
de plus en plus distinct. Nous mettrons six mois pour l’alphabet. Enfin,
si l’on arrive.
5 juin.
En attendant que le lait pousse dans ce pays inondé de vaches, je
compose généralement mon déjeuner du matin d’une omelette aux œufs
de poule ou de canard. A midi :
Lundi. — Soupe à la poule, sauce grand air.
Mard .. — Friture à la poule, sauce appétit.
Mercredi. — Fin de la poule, sauce estomac creux.
Jeudi. — Deux sous de bœuf, sauce ventre affamé.
Vendredi. — Œufs sur toute la ligne, sauce vide absolu.
Samedi. — Re-poule ou re-bœuf, sauce faim canine.
Et quand c’est fini, on recommence.
Avec un peu de café et le grand vent que nous avons ici, Jous ces fes-
tins passent comme une lettre à la poste.
‘ Apprenez entre parenthèses que le café qui, jadis, de l’avis de tous les
médecins, était regardé comme un poison lent, est devenu, de par la
docte et infaillible Faculté, un fébrifuge et un fortifiant. Nous sommes
tombés au bon moment : de fait, le café est indispensable ici. Nous
buvons d’ailleurs notre café, ce qui est une économie et une satisfaction
d’amour-propre et d’estomac. v
Dans quelque temps, je vous enverrai un tas de recettes culinaires
merveilleuses. Avez-vous déjà mangé de l’omelette au citron, à l’eau et au
sucre? C’est inédit, mais délicieux.
Et dire qu’il ne me reste que trois œufs! En viendrai-je à la triste
extrémité des vieux grognards de la retraite de Russie, et me faudra-t-il
manger mon cher Trésor ?
9 juin.
Quel est le maire du village qui n’a pas rêvé de doter sa commune
d’une fontaine publique pour remplacer « l’eau impropre à tous les
usages », comme on lit dans une ruelle d’E***?
Je ne suis pas maire de village, et pourtant j’ai voulu doter mon
Talata , sinon d’une fontaine puisqu’elle existait déjà, du moins des faci-
lités et commodités pour y aborder. Voilà pourquoi, ce matin, suivi de
7°
CHEZ LES BETSILÉOS.
deux acolytes armés d’outils de terrassiers, je dévalais sur le flanc de la
colline jusqu’à la petite mare où jusqu’alors venaient patauger toutes les
dames du pays.
Le travail fut plutôt sale, mais combien utile! Des pierres, un peu de
terre glaise, ont fait tous les frais de la construction, un bambou sert de
tuyau, et maintenant les ménagères pourront remplir leurs grandes
cruches sans s’embourber comme autrefois.
Tout était fini, quand mes gens m’interpellent : « Il y a beaucoup de
protestants qui viennent ici, » avec un air de dire que cela ne convenait
pas puisque c’était sur un terrain catholique. A quoi je répondis que
c’était justement parce qu’il venait beaucoup de monde à cette fontaine,
et en particulier des protestants, que je m’étais empressé d’arranger la
fontaine. Et sur ce, un petit sermon en quatre mots sur la charité et sur
le zèle : « Je ne suis pas venu, ajoutai-je, pour les chasser, mais pour les
attirer et les convertir. »
Tout cela aura-t-il quelque écho dans le pays et Notre-Seigneur fera-
t il couler sa grâce par le trou de ma fontaine? C’est son secret. Pourtant
à moins de provocations et de chicanes injustes, nous aurons bien soin
d’éviter toute querelle. C’est la tactique du bon Dieu et de ses mission-
naires, quoi qu’en disent les feuilles et les récits de l’autre bord.
On vient de m’acheter un syllabaire (o fr. 10) en m’offrant quatre
œufs. Nous voilà revenus à l’époque primitive des échanges en nature,
17 juin.
Fini le tour de mon petit diocèse, mais fini pour recommencer et
rerecommencer à perpétuité, si les événements ne viennent pas troubler
le cours de nos tournées pastorales.
L’horizon est bien noir en France, mais hélas! les gros nuages com-
mencent à franchir l’équateuF et à nous arriver jusqu’ici. L’avenir n’est
pas rassurant. Les gens intelligents voient bien que la disparition de nos
écoles et de nos œuvres serait un appoint formidable apporté à l’influence
anglaise encore trop grande en ce pays. S’arrêtera-t-on devant pareille
considération?
19 juin.
Je ne vous aï pas encore appris la grands nouvelle. J’ai fini par
dénicher une vache qui donne du lait! Elle m’en sert un bon litre tous
les jours. Grâce au lait, je puis me mettre au riz, et grâce au riz je puis
me dispenser d’autres légumes plus chers.
Mais voici que mon homme au lait, ou plutôt l’homme de la vache
TALATA. — ENTRÉE EN MÉNAGE.
7*
au lait, m’arrive un matin aveç la bienheureuse bouteille paternellement
abritée sous son lamba. Le liquide transvasé, mon Malgache attend,
quoi? « S’il vous plaît, prononce-t-il alors, je vous apporterai encore du
lait. — Eh! oui. — Mais à trois sous le litre. — Ah! non. » En Europe,
on céderait ou on enverrait promener son marchand. ïci, c’est différent.
11 faut subir le kabary ou discours du vendeur. On y répond par un non
plus accentué. Gela peut durer longtemps, mais je « kabarise » à mon
tour : « Voyons est-ce que ta vache mange plus depuis deux jours? —
Non. — Si elle ne mange pas plus, je ne vois pas pourquoi je paierai son
lait plus cher. » Que répondre à pareil argument? Or couper la réponse
à un Malgache c’est l’avoir dompté. — « Soit; pour deux sous comme
auparavant. — Bien; comme cela nous sommes bons amis. >» — Et il s’en
va en riant, tout aussi satisfait apparemment que s’il avait eu gain de cause.
Ce n’est pas toujours aussi facile. Mon principal maçon avec qui j’ai
commencé à avoir des démêlés, trouvait moyen d’échapper continuelle-
ment à mes syllogismes. Je l’acculais dans une impasse : il enjambait les
raisons. Aujourd’hui il veut être payé au mille, le lendemain à la journée
suivant ses fantaisies du moment ou les rêves de la nuit passée. Je
l’attaque à coups de dilemmes plantés devant lui comme les cornes d’un
bœuf prêt à embrocher sa victime, il trouve moyen de filer entre les
pattes et de filer si bien qu’il disparaît. Dans ces circonstances-là il faut
avec nos noirs prendre la contenance d’un homme absolument désinté-
ressé. Si l’on laissait voir le moindre regret, le moindre dépit, on serait à
leur merci. — Mais non : * Tu ne veux pas travailler, tant pis pour toi,
moi ça ne me gêne pas du tout » (au contraire).
Autre exemple : Vous êtes très pressé de partir, les porteurs arrivent,
tâtent les caisses, se plaignent : Trop lourdes. — Fâchez-vous. Ils vous
plantent là. — Dites : « Ah! les caisses sont trop lourdes, je partirai plus
tard, avec d’autres. Rien ne presse » et l’on dit son bréviaire. Cinq minutes
se passent, les gens vous observent, bientôt ils s’interpellent, vous inter-
pellent et tout est réglé selon vos désirs.
23 juin.
Hier soir tandis que j’étais absolument submergé d’occupations, on
vient me chercher pour une pauvre malade qui désire Je baptême.
Evidemment l’on plante là tout le reste et on court à cette pauvre âme
en détresse.
On n’a pas idée de ces visites avant de les avoir faites. Après maint
et maint détour dans les misérables ruelles qui séparent chaque maison-
nette, on se trouve en face d’une sorte de trou carré percé dans le mur
5
CH); Z LES BETSILEOS.
72
CHEZ LES BETSILÉOS.
à une cinquantaine de centimètres du sol. C’est la porte, paraît-il. Le
grand chapeau colonial dans ces occurrences doit baisser pavillon. Je me
glisse par l’ouverture. L’intérieur de la case est noir comme une cave.
Quantité de gens l’encombrent accroupis sur des nattes. Quantité d’autres
pénétrent à ma suite. Nous sommes plus qu’il n’en faut pour nous
asphyxier réciproquement et achever la moribonde. Les yeux finissent
par se faire à l’obscurité, je distingue dans un coin une pauvre vieille
toute décharnée. Je m’accroupis auprès d’elle assisté de mon maître
d’école. Courte exhortation. L’essentiel en fait d’instruction, quelques
actes de foi et de contrition; voyant la bonne disposition du sujet, je
n’hésite pas à lui conférer le baptême et je me retire, non sans avoir
donné quelques centigrammes de quinine à la plupart des assistants. L’un
d eux veut à toute force que je lui arrache une dent qui branle. J'échappe
à grand’peine à ses instances. Si j’avais mes tenailles!
5 juillet.
Nouvelle visite à ma vieille moribonde récemment baptisée. Comme
toujours, grands et petits me suivent et s’entassent dans la case, histoire
de regarder ce que va faire le Père, et de lui extorquer quelques centi-
grammes de quinine.
Ma bonne vieille allait un peu mieux. La consultation est vite ter-
minée. Au tour des bébés. En voici un qui a un abdomen trop proémi-
nent, un autre est couvert de petites plaies, un autre a la fièvre, un
autre tousse, etc. On a heureusement appris les rubriques nécessaires
pour les cas ordinaires. Le calomel, la santonine, l’émétique et la quinine
composent le fond de ma petite pharmacie.
Je constatai dans ma visite que tous les enfants étaient baptisés (ce
qui se voit ici à la médaille), mais par contre que presque tous les
adultes portaient l’amulette traditionnelle, je me permis donc un petit
kabary : « Si le baptême est bon pour les enfants, pourquoi serait-il
mauvais pour les grandes personnes? Si l’on n’est pas baptisé on n’est pas
enfant du bon Dieu. » Une bonne femme répondit qu’ils désiraient le
baptême.
Quand pourrai-je m’occuper entièrement de tout ce monde? Pour le
moment je suis dans le mortier et je n’ai pas le droit d’en sortir... toute
une journée. Quand je rentre, tout est à refaire, témoin le carrelage de la
salle fait en dépit du bon sens et avec des carreaux pas cuits.
8 juillet.
Une course à Ranomena doit me faire revoir un vieux païen baptisé
\
TALATA. — ENTRÉE EN MÉNAGE.
?3
qui se meurt tous les trois jours, mais ressuscite dans l’intervalle ; et aussi
un autre qui demande le baptême parce qu’il est tourmenté par le démon.
Le démon lui colle les bras et les jambes ensemble, dit-il.
Le fait est qu’il y a par ici quelquefois des diableries. Le P. Geneaud
m’a raconté une histoire arrivée à Andakana même à ses décas.
Près de la maison il y a dans un pli de terrain une sorte de marais
maudit. Personne ne veut y travailler. Le Père veut essayer de rompre
le charme. Or il arriva qu’après ces essais, ses malheureux décas se
virent poursuivis la nuit par une grêle de pierres et de terre. On surveille,
on examine, c’était pour le moins insolite et étrange. La persécution ne
cessa que lorsque le Père eut fait partir un de ces décas qui était la cause
ou la victime de tout ce tapage.
9 juille*:.
J’en reviens... de Ranomena.
Je n’ai pas vu le diable. Mon pauvre malade a l’air disposé à
recevoir le baptême. Le maître d’école me dit qu’il y a beaucoup de
personnes tourmentées le soir. Est-ce vrai? C’est fort possible, vu le
nombre d’amulettes et de superstitions.
10 juillet.
Voici que je tourne au Robinson suisse. Pas encore d’autruche
apprivoisée, mais les bêtes de la création commencent à se donner
rendez-vous sur mon plateau. Je me suis payé un beau coq avec quatre
poules qui logent et chantent maintenant dans le palais préparé pour eux.
Se lever au chant du coq, quelle jouissance ! Le mien a une voix passable.
Les envieux l’accuseraient peut-être d'enrouement. J’aime mieux voir
dans son râclement de gosier final, un jeu d’orgue supplémentaire appelé
généralement trémolo. J’arriverai à découvrir un jour ou l’autre dans son
kokoriko un peu de voix céleste.
20 juillet.
N’ayant pas de réunion dimanche, je jugeai à propos de me
mettre à la disposition de mon doyen, le P. Geneaud, et celui-ci, homme
aimable, jugea opportun de m’offrir une journée de délassement à
Vohimarina...
Pour aller à Vohimarina, Trésor met, sans courir, à peu près quatre
heures. A quoi pense-t-il pendant ces quatre heures? Je ne sais. Au fond
je crois qu’il ne pense à rien. Son cavalier fait de même, à moins qu’il
ne prie ou qu’il ne rêve.
De fait cela m’arrive. Il me vient, lorsque mon gentil Bucéphale
74
CHEZ LES BETSILÉOS.
m’emporte légèrement de son petit trot sur les grandes routes rocailleuses
de la vallée, et que le soleil levant ou couchant accroche d’immenses
ombres au flanc déchiqueté des montagnes, de ces pensées poétiques dont
je voudrais vous envoyer la primeur. Rien ne me repose du tran-tran
prosaïque de la vie d’entrepreneur en bâtiments, comme ces chevauchées
à la recherche de mes malades ou de mes élèves. Sur la route, tout me
parle, jusqu’aux énormes boeufs bossus qui me regardent passer en fixant
sur moi leur œil méditatif, jusqu’aux grands oiseaux de proie qui planent
au-dessus des rizières, jusqu’aux oisillons qui criaillent au milieu des
hautes herbes, jusqu’aux petits rats effarouchés qui se réfugient à mon
approche derrière la haie de cactus épineux, jusqu’aux tout petits insectes
qui travaillent silencieusement sur le bord du sentier pour bâtir leurs
fourmilières pyramidales. Tout cela me parle à la fois et du pays que
j’habite maintenant et de celui que j’ai laissé; de Madagascar et de la
France, par ce simple phénomène de comparaison ou d’association
d’idées, qui fait instinctivement rapporter ce qu’on voit à ce qu’on a vu.
Et derrière le buisson de roses, derrière les grandes plaines au-delà
des horizons où le soleil descend pour aller vous éclairer à votre tour, je
vous revois les uns et les autres, chers amis, et je me laisse entraîner à
remonter une autre route parcourue, déjà longue et toute semée des
bienfaits du bon Dieu. Loin de se serrer, alors, le cœur se dilate et se
retrempe dans la confiance. Pourquoi douter de l’avenir, lorsque la
main de Dieu a si bien conduit le passé? Les épreuves ont toujours leur
terme dans la vraie consolation; notre rosier commence ordinairement
par donner des épines ou un feuillage un peu sombre, mais toutes les
branches finissent par s’épanouir en boutons et en fleurs.
Tout en songeant ainsi, les kilomètres passent les uns après les
autres. Nous descendons pendant près de deux heures la vallée du
Mandranofotsy. A Andranovorivato, l’on abandonne la route du Sud
pour prendre franchement la direction de l’Ouest. On grimpe indé-
finiment. Nous quittons les basses régions pour entrer dans cette espèce
de tohu-bohu rocheux qui ressemble à un restant de chaos. C’est beau,
parce que ce n’est pas ordinaire; c’est beau, parce que la définition du
beau étant prodigieusement élastique, on peut y faire rentrer même
d’immenses tas de cailloux. L’esthétique ici doit modifier ses principes.
Adieu la symétrie, l’ordre, la proportion. Plus c’est entassé, plus c’est
bousculé, plus c’est renversé et renversant, plus ça ne ressemble à rien,
plus c’est admirable; du moins plus l’effet produit est saisissant.
Lorsqu’on a bien serpenté à travers l’avant-garde des mamelons
dénudés et les torrents remplis de casse-cous, quand on a sauté ou franchi
I
TALATA. — ENTRÉE EN MÉNAGE.
75
deux ou trois ponts en déconfiture, on vient se heurter à la première
ligne des vieux rocs, grenadiers antédiluviens dont le bonnet à poils est
à peine hérissé de quelques brousses. Ils ont tous un air de parenté, ces
énormes blocs. Ronds ou carrés, ils ne varient guère de couleur; tous
sont sillonnés de longues traînées blanches et noires, car les larmes du
temps coulent depuis des siècles sur leurs fronts chenus. Cependant,
jeux de lumière ou lignes d’ombre, détails au premier abord inaperçus,
aspect bizarre de telle ou telle crevasse, villages perchés de ci de là dans
des positions ravissantes, que sais-je? il n’en faut pas plus pour donner à
chacun d’eux sa physionomie particulière. Et puis, îournez-les, examinez-
les aux quatre points cardinaux; ils s’allongent, se rétrécissent, s’élèvent
ou s’abaissent de façons surprenantes, au point de perdre leur identité.
On ne les reconnaît plus.
Regardez Ambatovory. Que dites-vous du rocher, du hameau perché
à mi-hauteur? Là le sentier devient horriblement dur. A Trésor de s’en
soucier. Pour moi, je contemple, j’admire, je dévore des yeux, jusqu’au
moment où je suis rappelé au prosaïsme de l’existence par un soubresaut
involontaire de mon dada qui vient de glisser dans quelque ornière.
Entre ce rocher et le massif de Vohimarina qu’il me reste à con-
tourner, le paysage est d’un sauvage parfait. A droite, à gauche, des
éboulements de roches. On comprend qu’un de nos missionnaires,
ramené à la côte par les ennemis pendant la guerre, ait eu quelques
frissons en traversant ce désert. Le roc de Vohimarina, quand on arrive
de ce côté, a quelque peu l’air d’une forteresse avec tours et murailles. -
Bientôt cette forteresse devient une porte monumentale. Le chemin
se contourne en désespéré pour éviter les blocs monstrueux. On devine
là-bas, derrière un de ces blocs, quelques modestes toits de chaume et
une maison en construction. Déjà à droite et à gauche se manifestent
quelques signes de civilisation européenne sous forme de conduites d’eau
recouvertes de grosses pierres unies avec de la boue. Un dernier détour
et nous sommes au but. Tout est prêt pour nous recevoir, les gens, la
maison et surtout le cœur du missionnaire.
Admirons son installation :
Grâce à d’ingénieux travaux d’irrigation, le P. Geneaud est arrivé à
capter deux ou trois sources et à amener l’eau jusque près de sa maison.
Que de soupirs j’ai poussés en face de cette fontaine ! Voilà, hélas! qui ne
sera pas possible à Talata.
Notre après-midi est consacrée à une excursion dans l’ancienne ville.
Il faut savoir qu’avant la conquête française (cela ne remonte pas fort
loin) nos Betsiléos avaient la curieuse et nécessaire habitude d’aller se
?6
CHEZ LES BETSILÉOS.
nicher à des hauteurs invraisemblables, sur les cimes des montagnes. Ici
le rocher étant un peu exagéré, on s’était arrêté à moitié route. D’en bas
c’est à peine si l’on devine une crevasse. Lorsqu’on est là-haut, on trouve
que l’endroit est très suffisamment spacieux et que la place ne manque
pas, même pour une petite ville.
La raison de ce « perchement » c’était tout simplement la crainte
des Bares, honnêtes brigands qui avaient pour unique métier de venir
détrousser, rançonner ou piller les Betsiléos, pour pourvoir aux besoins
de leur propre existence. Par conséquent, toujours en chasse, ils étaient
le cauchemar de leurs paisibles voisins. De là la nécessité de se mettre
hors de portée. Vohimarina leur a toujours échappé. L’on ne s’en
étonne pas quand on a grimpé l’étroit sentier rocailleux et tortu qui y
donne accès.
Cet ancien emplacement de Vohimarina est actuellement envahi par
les ronces et les arbustes de toute espèce. Il faut se défier, en y circulant,
de certaines grandes feuilles, qui sont les orties de ce pays, mais des
orties qui piquent comme il convient aux tropiques, à rendre enragé si
l’on s’y fait mordre. (Histoire d’un Anglais qui crut bon de s’en servir
après une opération intime!) En fait d’habitants nous ne rencontrons
que des boeufs et leurs gardiens. Encore bienheureuses, ces bonnes bêtes,
de n’être plus obligées comme autrefois de descendre et de remonter
régulièrement matin et soir.
Pour en finir avec nos Bares barbares, leurs incursions étaient telle-
ment incessantes et imprévues que lorsque nos gens se risquaient dans la
plaine, ils avaient bien soin de laisser des vedettes chargées d’inspecter
continuellement le voisinage. A la moindre alerte, bœufs et gens n’avaient
qu’à se précipiter au plus vite du côté de leur retraite. Un jour, après une
visite de leurs gênants voisins, nos Betsiléos s’aperçoivent que trente
Bares se sont égarés dans la vallée et ne peuvent facilement rejoindre le
gros de la troupe. La résolution est bientôt prise et l’exécution suit de
près. Les trente Bares n’ont jamais revu leur pays.
La confiance et la sécurité sont venues avec l’occupation française,
et la ville, descendant de son perchoir, est allée se morceler en une
multitude de hameaux. L’un d’eux est blotti entre deux grosses pierres.
La plate-forme sert de pâturage. C’est là, comme je l’ai dit plus haut, que
l’on conduit les troupeaux ; c’est là aussi que l’on conduit des chiens qui
infestent la contrée et dont on veut se débarrasser sûrement. On les
pousse en haut de la montagne et on les force à se précipiter dans le
vide : le résultat est immanquable.
Sur la route, à mi-hauteur de la première partie de l’ascension, j’ai
TALATA. — ENTRÉE EN MÉNAGE.
77
rencontré les sources, les digues et les wagonnets du P. Geneaud, dont
j’ai déjà parlé.
Au retour de cette charmante excursion, je plante là mon escorte
pour rentrer au plus vite. Il est bon de se figurer, lorsqu’on revient chez
soi, suivant le conseil de Molière, qu’on y trouvera tout bouleversé, tout
démoli, tout perdu. Cela permet de regarder comme un gain tout ce
qu’on retrouve. A part la disette de briques qui va nous causer un ou
deux jours d’arrêt, rien à regretter à Talata. L’école pousse à vue d’œil.
25 juillet.
A ma messe il est venu deux mariages. J’en attendais quatre, mais
l’un est arrivé trop tard et l’autre n’est pas venu du tout.
Un Père a fait cette année i5oo baptêmes d’enfants. Je suis arrivé
pour ma part, en deux mois, à no ou 120, et je ne viens qu’en dernière
ligne, les autres missionnaires ayant presque tous des districts plus consi-
dérables que le mien.
Je n’exagérais donc pas en disant que la moisson est sur pied, et que
ce qui manque ici, ce sont les instruments nécessaires pour la recueillir.
Ne font baptiser leurs enfants que ceux qui sont avec nous. Or, combien
seraient avec nous, ou pour mieux dire avec le bon Dieu, si l’on pouvait
s’occuper sérieusement d’eux et les détacher de leurs superstitions! mais
cela suppose des hommes, du temps, de l’argent, des écoles, des chapelles,
le tout avec quelques centimes de liberté. Hélas! il est fort à craindre que
sur ce dernier point, on ne nous ruine complètement ici... tout comme
dans la mère-patrie.
4 août.
Je comptais vous faire le portrait de Jules. Eh bien ! je suis volé, car
mon ami Jules s’est envolé! Nous avons fini par nous brouiller sur le
chapitre du travail-, lui, voulant mettre le point final au bout de chaque
phrase, et moi, prétendant, arbitrairement peut-être, aller jusqu’au bout
du sujet, c’est-à-dire de la besogne quotidienne.
Le divorce d’ailleurs a été prononcé sans éclat. Il arrive : « Mon
Père, donnez-moi de l’argent s’il vous plaît. — Soit, je te dois encore
o fr. 5o, les voilà. — Je voudrais bien 5 francs. — Hein! Pourquoi? Mon
habitude n’est pas de payer d’avance. Je ne paye pas quand je ne dois
rien. C’est clair. — Alors je m’en vais. — Va-t’en, cependant examine
bien, demain il sera trop tard et si tu me quittes tu ne rentreras jamais. »
Mais je m’aperçois que j’ai oublié de vous raconter la petite scène
78
CHEZ LES BETSILÉOS.
qui servit de prélude à cette entrevue solennelle. Vous ne seriez pas au
courant des mœurs du pays si je la passais sous silence.
Jules donc était venu une première fois me tâter dans la matinée,
histoire de prendre la poudre d’escampette sans dire gare. « Mon Père,
je voudrais aller chez moi, mon père est très malade. — Qu’est-ce qu’il a?
— La fièvre. — La fièvre, tout le monde l’a en ce moment. — Oui, mais
je voudrais aller le visiter. — Soyons raisonnable, est-ce que tu es
médecin? — Non. — Alors qu’est-ce que tu feras à ton père? — Il est
très malade. — Ce n’est pas vrai, et la preuve c’est que ta mère est venue
ici aujourd’hui. Est-ce qu’une femme abandonne son mari lorsqu’il est
très malade? » Silence.
Mon homme avait piteusement battu en retraite. Il ne pouvait plus
cacher la véritable raison de ses instances et il avait pris son parti de
dire carrément son intention. Je l’invite à bien réfléchir avant de se
décider. Hélas! il n’a guère de quoi réfléchir; en tout cas il n’en prend
pas le temps, et s’en va illico.
Pauvre diable qui, lorsqu’il aura usé les vêtements que je lui ai
donnés, aura à peine un lambeau d’étoffe pour se couvrir, et qui sera
bientôt réduit à la condition de l’Enfant prodigue.
Au fond, ce départ me jette au cœur un grain de mélancolie, non
pour moi qui ne suis nullement embarrassé d’avoir un remp>açant, mais
pour cet infortuné Jules. Il n’a pas su apprécier son bonheur!
O fortunatum nimium sua si bona norit !
De plus j'y perds une étude de mœurs parfois très divertissante. La
leçon de lecture avec lui n’avait rien de banal ; les exhortations sur la
propreté avaient des conséquences inattendues. Il m’époussetait avec une
vraie délicatesse de plumeau et avec des doigts sales. Ces jours-là je
n’avais plus le droit d’avoir un brin de paille dans la chambre ou un
bout de fil sur les habits. Il s’approchait respectueusement et extirpait
subtilement le corps du délit. Les marmites, la poêle, les casseroles
étaient explorées avec des soins méticuleux. C'était à qui serait le plus
luisant du Père ou de la batterie de cuisine.
Ce zèle, il est vrai, durait ce que durent les roses, et même un peu
moins. La propreté s’en allait à la dérive dans des flots de poussière ou
s’ensevelissait sous une couche de crasse et de suie. La coquetterie seule
surnageait ou survivait.
Eh! oui, Jules était coquet. Sa raie du milieu, d’une rectitude irré-
prochable, divisant en deux forêts parfaitement égales ses cheveux crépus
fut plus d’une fois l’objet de nos plaisanteries. Avec le plus grand sérieux
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4
Chez les Betsiléos.
Fanfare des Frères.
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Une représentation chez les Frères.
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TALATA. — ENTRÉE EN MÉNAGE.
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je lui demandais ce que signifiait cette grand’route. Et ses compagnons de
renchérir. Jules ne s’émouvait pas et gardait ses avantages. Un jour je
jette au fumier je ne sais quel bout de lustrine rouge plus que malpropre.
La bonne fortune de Jules voulut qu’il en fût témoin. Depuis lors le
ruban au rebut constitue l’un de ses plus beaux ornements et devint sa
ceinture obligatoire et quotidienne.
Mais où Jules fut sublime, ce fut à certain jour où par suite de
circonstances imprévues j’en fus réduit à lui faire servir la messe. De
répons, point n’en lut question évidemment, mais par contre les Amen
tombèrent dru comme grêle. Pas moyen de respirer : Y Amen inexorable
prit la place de tous les points et même de toutes les virgules. La sonnette
eut entre ses mains des fantaisies et des inspirations inimaginables. Jules
savait en principe qu’il fallait sonner... mais quand? L’Elévation était
finie et j’en étais au Pater , lorsqu’il se souvint du principe et, pris de
remords, se crut obligé de restituer tous les coups de sonnette dont il
s’était dispensé. Peu importe, la bonne volonté y était et jamais enfant de
choeur n’apporta plus d’attention pour produire en moins de temps plus
de bévues.
Maintenant Jules ne sonnera plus de travers, Jules ne trouvera plus
de ruban rouge dans les débris de coquilles d’œufs, Jules ne recevra plus
de beaux bérets multicolores comme celui que j’avais rapporté pour lui
de Fianarantsoa, Jules n’aura plus de quoi se payer « une culotte »
comme celle que lui avaient fabriquée ces dames de l’école normale,
bientôt Jules n’aura plus de chemise ni de lamba ; il retournera à la
malpropreté et à la disette. Lui si fier, le dimanche matin, de la blan-
cheur éclatante de ses habits redevenus propres grâce au savon du Père,
devra se contenter de quelques haillons d’un gris de plus en plus accentué.
Pauvre Jules! J’ai fait ton oraison funèbre, alors que je ne voulais
faire que ton éloge. Et malgré tous mes serments, qui sait? S’il y a place,
si tu me le demandes, je suis capable de me laisser attendrir par ta misère
et tes promesses. Qui sait si je ne te reprendrai pas?
6 août.
Je commence à mieux connaître les qualités et les défauts de nos
bons Betsiléos.
Docilité, facilité d’assimilation, civilisation relative, endurance, gaîté
habituelle, le Betsiléo a toutes ces qualités en proportions différentes sui-
vant les individus. Mais il a au plus haut degré le don d’inertie, de résis-
tance passive, qui caractérise les peuples faibles. S’il ne veut pas quelque
chose, ce n’est pas qu’il veuille autre chose, mais il ne veut pas et cela
82
CHEZ LES BETSILÉOS.
suffit pour que vous n'en puissiez venir à bout. Le missionnaire s’y bute
en mainte circonstance. Pour moi, je viens d'être battu, archi-battu dans
la question du lait.
Je triomphais d’être parvenu à me faire apporter un litre de lait
chaque jour. Mon estomac jubilait, mon amour-propre, au fond, exultait.
Là où mes prédécesseurs avaient échoué, j’arrivais du premier coup à la
victoire. La modestie allait bientôt prendre sa revanche. Le litre de lait
devint vite intermittent et la source finit par se tarir tout à fait. Investi-
gations, examens : d’où provient cette sécheresse? Après maint interro-
gatoire où mon fournisseur rejetait la faute continuellement sur le dos
des veaux qui avaient trop soif, je découvris que la vraie raison était qu’il
ne voulait plus m’en donner. La raison de cette raison, on ne la saura
jamais, pas même au jugement dernier, car je crois qu’elle n’existe pas.
Mais le fait était là. Pour ne pas me laisser vaincre sans combat, je
déclare que vu sa mauvaise volonté j’interdis à tous ses bœufs et vaches
de venir paître sur mes terrains, et pour affirmer ma résolution,
j’enfourche Trésor , je descends dans la prairie et j’expulse sur-le-champ
les bêtes et leurs gardiens. Puis j’envoie notifier l’ukase au propriétaire.
Croyez-vous que celui-ci se soit rendu? Nenni. Ses bœufs n’auront que
du bo\aka (herbe sèche) à grignoter et le Père tâchera de digérer sa
bouteille vide. Quant au lait, il restera pour les veaux.
Solution finale : je vais acheter une ou deux vaches auxquelles je
réserve toute mon herbe et qui me donneront du fumier et... peut-être...
du lait, si elles veulent.
Ne croyez pas que ces disputes altèrent en rien les bonnes relations.
Nullement. Il est convenu que sur tel ou tel point l’on n’est pas d’accord.
On continue à dire oui d’un côté, non de l’autre, tout aussi contents
de garder intacte son opinion personnelle que si l’on était parvenu à
s’entendre.
Quand mes vaches seront ici, Talata aura tout l’air d’une ferme.
Mon rêve qui, espérons-le, deviendra réalité, ce serait de créer
autour de la future église un village chrétien. Pour le moment, le grand
travail se fait en bas, dans le marais qu’il s’agit de dessécher, d’assainir
et de transformer en superbe jardin.
Pour sortir de la vase (à certains endroits elle a i mètre 20) j’ai fait
creuser deux immenses canaux longeant une future allée centrale
exhaussée de tout ce que l’on a extrait des deux canaux. On peut déjà y
circuler à pieds nus sans enfoncer jusqu’aux genoux.
TALATA. — ENTRÉE EN MÉNAGE.
83
7 août.
Le maître decole de Salonjo accourt précipitamment et m’avertit
qu’un enfant est très gravement malade... Très gravement malade ne
veut pas dire ici « à la mort », car nos Malgaches n’ont guère en fait de
maladies la notion des nuances. « Très gravement malade, » cela veut
dire quelquefois être enrhumé. Mais ce sont choses qu’on ne peut
débrouiller à distance. Interroger mon homme, c’est inutile. Lorsque je
leur demande si le malade est près de mourir, ils me regardent avec un
air eiïaré et me répondent invariablement : « A sa : Je n’en sais rien. »
Comme si on pouvait deviner qu’un homme va mourir. Oh! ces blancs!
Bref je file grande vitesse vers Salonjo, traverse la foule assemblée
pour le paiement de l’impôt, jette en passant quelques saluts et quelques
mots, franchis la rivière sans permettre à Trésor déconcerté d’y plonger
le bout du nez suivant son habitude, bondis faute de chemin à travers un
fourré d’arbustes enchevêtrés en diable et parviens ainsi rapidement au
vala (hameau) indiqué. Mon petit malade a une fièvre carabinée, c’est
clair, mais il est loin d'être mort. N’importe, je lui administre de la
quinine pour le corps et une absolution pour l’âme.
Là-dessus accourent foule de quémandeurs de remèdes. C’est une
scène que j’ai déjà racontée.
Le maître d’école m’entraîne dans d’autres maisons. Je trouve un
bon vieux que mon arrivée semble toucher profondément. Il veut se
mettre à genoux pour me recevoir et me prend la main pour me la
serrer. Que me raconte-t-il? je ne sais trop : les vieux Betsiléos ont une
manière de parler qui déroute même d’anciens missionnaires : il y a sans
doute un peu .d’auvergnat dans leur idiome. Je propose à mon homme
de purifier son cœ ir. Il accepte. Les gens se retirent, inutilement,
car mon pénitent se dispense absolument de parler à voix basse. Lorsque
je le quitte, il me serre de nouveau la main.
Je sors pour courir à d’autres malades. On me prévient qu’il y a une
personne qui se meurt. Cette fois c’était clair. Chemin faisant, j’interroge.
« Est-elle baptisée? — Non. » Introduit dans la case, je trouve sur une
natte un paquet de chiffons. On me découvre un coin du paquet et je
finis par deviner une tête. Est-ce un enfant, un homme, une femme? Que
faire? Le moribond n’a plus guère de connaissance. On essaie de lui
parler et l’on n’obtient qu’un grognement inarticulé. Comment trancher
le cas? « Avait-il sa connaissance ce matin ? — Oui. — A-t-il demandé le
baptême? — On le lui a proposé et il a consenti. — Ah! nous sommes
84
CHEZ LES BETSILÉOS.
sauvés. » Il n’y pas de temps à perdre. Le mourant a une respiration qui
ressemble déjà au râle. Je m’apprête à le baptiser. « Quel nom? dis-je au
maître d’école. Il hésite. Je propose Paul. — Hein, hein... c’est une
femme! — Marie. — Marie je te baptise. » Le soir même, la pauvre
femme expirait. Le bon Dieu semble l’avoir envoyée près de moi pour lui
donner le ciel. Elle habitait ordinairement un autre village où personne
n’aurait songé à lui donner le baptême. *
Dans cette seule journée, j’ai récolté au passage 20 baptêmes.
8 août.
J’étais roulé par mon ami Jules... depuis hier soir je suis... déroulé.
L’enfant prodigue est revenu. Il paraît que l’aspect par trop austère du
clocher paternel comparé aux riante sperspectives de Talata a suffi pour
l’amener à une contrition sincère. Hier donc, tandis que je développais
des clichés en essayant de virer une légère migraine, j’entends près de la
maison un galop forcené. Est-ce une visite? Je sors le nez par la fenêtre.
Qu’aperçois-je? Trésor qui gambadait en narguant mes décas , et, spec-
tacle plus merveilleux encore : Jules! Jules ! ! lui-même!!! appuyé contre
la muraille dans une posture suppliante et humiliée.
Je fis semblant de ne pas l’apercevoir. Le soir, même mutisme de
ma part à sa seconde apparition. Au fond de mon être, lutte violente
entre la miséricorde et la justice. Finalement toutes les deux ont triomphé.
Voici comment :
Jules, ce matin, bien convaincu qu’il était rentré en grâce, vient pour
me servir au déjeuner. Ce fut l’heure de la justice : « Va-t-en! » Le
malheureux se retire penaud. Lorsque le déjeuner fut fini, je le fais
revenir : l’heure de la miséricorde! « Si tu veux rester avec moi, lui
dis-je, voici mes conditions : Tu n’es plus déca pour deux raisons
i° parce que j’ai juré (?) de ne plus te recevoir si tu te sauvais; 20 parce
que j’en ai pris un autre et que je n’en ai pas besoin de quatre (voix de
la justice ). Cependant (voix de la miséricorde) tu peux demeurer avec les
décas, je te donnerai du riz... pas un sou pour ce mois-ci (pour la bonne
raison que sans y prendre garde, je l’avais payé d’avance) mais tu seras
mpiasa, c’est-à-dire ouvrier à la journée. » En somme la justice a gardé
sa part encore belle. Il le faut, non tant pour Jules que pour les autres,
afin de leur enlever ces fantaisies d’école buissonnière qui leur prennent
un beau matin et dont ils sont les premiers à se repentir.
TALATA. — ENTRÉE EN MÉNAGE.
85
9 août.
Hier soir, petite variété dans l’existence.
Nous finissions la prière en commun, lorsque dare-dare arrivent
deux estafettes d’Antetinampano, le poste le plus éloigné de mon district :
« Père, on vous appelle là-bas, le maître d’école est « très gravement
malade, » sa femme nous a dit de venir vous chercher. » ,
A cette heure-là, vu l’obscurité et vu aussi les exagérations malgaches,
on est tenté de se donner le temps de la réflexion. Cependant je remets
l’examen au lendemain. Puisqu’on me demande rapidement, je file
rapidement. C’était ma première sortie nocturne. Plus de charmes
d’ailleurs que de désagréments. La lune semble glisser légèrement derrière
des flocons de nuages mousseux, tantôt voilée, tantôt brillante comme un
plat d’argent. Elle s’amuse malicieusement à découper nos silhouettes
mouvantes sur le talus du chemin. Les grands rochers se dressent à
droite et à gauche plus fantastiques dans cette demi-lumière qu’en plein
jour. Les arbres prennent des allures de géants bizarres attardés dans
leurs promenades. Çà et là dans un pli de terrain, derrière un bouquet
de cactus, deux ou trois chaumières encore éclairées des dernières lueurs
du foyer et le grand silence troublé seulement par les plaintes de quelque
hibou effarouché, par le bruissement du vent à travers les herbes dessé-
chées et par le rythme cadencé des sabots de nos chevaux.
La route n’a guère d’accidents, heureusement. Un gentil saut-de-loup,
puis la rivière, puis un sentier fort convenable qui grimpe en désespéré au
flanc d’un massif de montagnes. Nous montons et nous montons. Il est
près de huit heures quand nous sommes au but. La case est petite, une
vraie taupinière, les portes sont de simples trous de poulailler. Je me
glisse, et dans le fond de la cabane, contre le mur, je trouve mon
malade fort en peine de s’habiller à peu près, pour recevoir son
visiteur. Les efforts dont il est encore capable me prouvent que je
ne suis pas en présence d’un agonisant. Je commence donc par le
rassurer, par lui administrer une bonne dose de quinine, puis les
gens s’étant retirés, nous faisons nos petites affaires. Une simple
mèche trempée dans la graisse éclaire la chambre. Voyez-vous cette
scène : le malade étendu sur une natte, moi à genoux près de lui, autour
de moi sept ou huit Malgaches noirs en haillons noirs et un misérable
lumignon faisant danser des ombres plus noires encore sur le mur strié
de larges crevasses.
/
86
CHEZ LES BETSILÉOS.
16 août.
Nous l’avons eue, malgré tous les diables et tous les vents du diable,
notre fête du i5 août.
Dès la veille, sur l’emplacement bien déblayé, les perches avaient été
dressées, sur les perches les oriflammes étaient fixées et aux pignons de
nos deux maisons flottaient deux immenses drapeaux tricolores.
Comme nous dominons ici les quatre points cardinaux du voisinage,
cela se voyait à plusieurs lieues à la ronde. On en parlait dans tout
Landerneau.
Mais le jour même, ce fut bien pis. Ma petite cloche à force de s’égo-
siller et de se battre les flancs, faillit attraper une extinction de voix et
une fêlure de crâne. Faute de canon, mon fusil tempêta pour la circons-
tance. Les gens et les échos se réveillèrent en sursaut et tout le monde
bientôt dût s’apercevoir que nous faisions du tapage, en vertu du fameux
principe, formulé, dit-on, par Napoléon, à savoir : qu’un seul homme
qui crie fait plus de bruit que mille hommes qui se taisent.
Le rendez-vous général pour la messe était à 1 1 heures.
Du haut de la colline ensoleillée et s’émaillant de plus en plus de
lambas verts, blancs ou roses, se pointillant deci delà de têtes noires et
rieuses, je puis voir de tous côtés se profiler les longues bandes de nos
paroissiens, traînées éclatantes qui semblent glisser le long des ondula-
tions de la plaine rousse ou dans les sentiers de la montagne grise. Près
de moi, les conversations et les rires battent leur plein, tandis qu’au loin
retentit gravement, profond comme la vallée, le son de la trompe qui
appelle les fidèles à la prière.
Les enfants, comme de juste, sont les premiers arrivés. Les uns folâ-
trent dans les hautes herbes, les autres sont accrochés par grappes aux
moindres saillies des murs en construction.
Bientôt. les derniers groupes sont signalés. L’assemblée est vrai-
ment imposante. Les confessions sont finies, la messe commence. Chants
fournis et bien enlevés.
Après la messe devait avoir lieu le grand concours de chant annoncé
depuis un mois.
Chaque village s’installe sur des nattes, bien séparé des autres. Coup
d’œil curieux et charmant que ces tas de lambas blancs entassés irréguliè-
rement, d’où émergent à peine les joyeux minois de mes amis foncés,
Quand ils mivetraka (terme qui veut dire s’asseoir et surtout flâner), ils
s’enfouissent dans leur grand drap, jusqu’à la tête inclusivement, pour
TALATA. — ENTRÉE EN MÉNAGE.
87
peu qu’il fasse de vent, comme aujourd’hui. Et je préside gravement,
mon mpiadidy (inspecteur) à droite, mon « chef de mille » à gauche,
dominant de toute la hauteur de ma chaise et de ma dignité la foule
accroupie et silencieuse.
C’est que l’instant solennel est venu. Talata engage la lutte. Pas nom-
breux, les chanteurs, mais chants en somme fort bien exécutés. J’aurais
déjà félicité mon excellent maître d’école, si je ne savais que les compli-
ments donnent le vertige aux plus fortes têtes.
Après Talata, Ampano. On sent un chœur de premier choix. Des
murmures d’approbation circulent dans les groupes pourtant un peu
jaloux. C’est franc comme attaque, net comme mesure, nourri comme
voix. Au moins trois parties, alternances réussies... un triomphe!
Andakana, avec son vieux et original maître d’école enfoncé
jusqu’au cou dans son grand Panama, avec ses garçons tout gaillards qui
chantent en balançant la tête et crient d’autant plus fort qu’ils ont la voix
plus ferrailleuse, mérite sur ce point comme sur tous les autres le premier
prix de bonne volonté. L’ensemble n’est pas mal, mais je ne puis m’em-
pêcher de me baisser vers mon voisin et de lui insinuer qu’il y a un peu
trop de fumée dans les gosiers. Je n’avais pas trouvé d’autre expression
pour lui faire comprendre que les voix n’étaient pas claires. J’ai constaté
que l’idée était saisie, car mon brave homme est entré à ce simple propos
dans une jubilation extraordinaire.
Inutile de vous faire passer en revue toutes les chorales. Plusieurs
ont déraillé majestueusement. Je vois d’ici certain maître d’école pas
malin, bonne tête de paysan, chapeau en loques, s’agiter et se démener
avec la conviction la plus admirable au milieu de son chœur en pleine
débâcle. On rit, il ne s’émeut pas. Et il a raison, car il se rattrape par
ailleurs : c’est un de ceux qui savent le mieux conduire leurs chrétiens.
Certains donnent, sans doute à mon intention, des chants européens.
J’ai voulu savoir de mon mpiadidy s’il trouvait belle la musique euro-
péenne. Impossible d’obtenir d’autre réponse que celle-ci : « C’est tout
different de la musique malgache. »
Un premier tour est suivi d’un second et aurait été suivi de
plusieurs troisièmes si le temps l’avait permis. Mais il y avait un ballon
à lancer.
Oh! ce ballon, il était d’un tempérament essentiellement narquois et
farceur. Jugez-en vous-même. La veille (le 14), nous décidons sagement
que pour garantir le succès certain du lancement, il est bon d'essayer
l’opération et d’étudier les moyens les plus pratiques de la conduire à bon
terme. Comme de juste, plusieurs tentatives infructueuses : les braises ne
88
CHEZ LES BETSILÉOS.
suffisent pas, l’alcool est trop capricieux, etc., nous revenons tout simple-
ment au feu de paille. On chauffe, premier départ. Mon gros bêta s’en va
sottement s’aplatir à quelques mètres du foyer. On rechauffe. Enfin, il
monte, passe au-dessus de l’école et s’échappe dans la plaine. Je dis en
riant à mes décas de ne pas laisser mon citoyen divaguer trop longtemps,
et eux de courir en gambadant à sa poursuite. Mais Dame Montgolfière
mise en appétit de promenade prend de plus en plus son rôle au sérieux.
Elle monte, elle monte et poussée par un bon vent, file, file, file. La
rivière est franchie, va-t-elle s’abattre sur la montagne voisine? Turlututu,
je ne vois bientôt plus qu’un point blanc dans le ciel... puis plus rien...
Le ballon, les décas tout a disparu dans le lointain. Pour vexé, je l’étais.
Et mon exhibition de demain!
Une demi-heure après, revient un des poursuivants, puis un
second. Je n’ai plus d’espoir que dans le troisième, qui, de fait, est un
excellent coureur. Ce n’est qu’après une heure d’attente que nous le
voyons rentrer suivi, il est vrai, d’une troupe de joyeux compères : « Mort
le ballon? — Non, le voici, » et se tournant, il me montre une énorme
proéminence sur son dos. Le fugitif n’était pas même blessé. Brave Paul,
il mérite une médaille de sauvetage! A demain.
Le lendemain, au moment où nous avait amené mon récit de la fête,
maître aérostat est préparé, chauffé, gonflé dans les mêmes conditions.
J’escompte un triomphe. Il peut aller s’abattre comme hier à 6 ou 7 kilo-
mètres d’ici, aujourd’hui pas d’inconvénient. Ce fut bien d’une autre
affaire. Pas fier aujourd’hui, mon drôle. Il s’élève, c’est vrai, et c’est déjà
suffisant pour convaincre la foule de la possibilité de son ascension, mais
quant à courir la campagne, il n’en est pas question. A peine a-t-il
dépassé la zone protégée par les murailles, que le vent l’empoigne, vous
le retourne et vous le raplatit comme une vulgaire crêpe. Tous les essais
pour arriver à mieux restent infructueux et mon triomphateur d’hier
rentre au domicile dans un état plutôt lamentable.
28 août.
Ma première vache. — Elle m’a coûté exactement 35 fr. avec son
veau. Ce n’est pas moi qui l’ai achetée, d’abord parce que je n’y connais
rien et ensuite parce que si j’avais commis l’imprudence d’aller moi-même
au marché on m’aurait fait payer en proportion de ma dignité d’Euro-
péen. J’ai donc, comme pour toutes les grandes circonstances, dépêché
mon homme de confiance. Je venais à peine de lui lâcher les piastres que
je me mettais en route à mon tour pour voir de loin le marché. Or,
TALATA. — ENTRÉE EN MÉNAGE.
89
qu’aperçois-je du haut de mon observatoire? une belle dame cornue à
robe grise qui paissait paisiblement le gazon de mon marécage. L’achat
était terminé et je me trouvais en moins de quelques minutes père et mère
d’une nouvelle variété de citoyens.
Ah! cette vache, c’était une revanche! c’était une victoire! J’allais
donc avoir du lait, malgré tous les entêtements et tous les têtements.
Cette vache, c’était l’aurore de la fertilité pour mon plateau dénudé quelle
allait féconder de son fumier; cette vache, c’était le noyau d’un immense
troupeau futur, c’était la santé! l’espérance! la fortune! et le bonheur
parfait! Aussi, dès que je l’aperçus, je l’enveloppai d’un regard affectueux
et je me hâtai de songer à son avenir.
Il fut donc convenu que Madame logerait provisoirement chez un
voisin et que son bébé élirait domicile dans un des compartiments inoc-
cupés de ma seconde maison. Ainsi fut fait. Lorsque le soir vint, et tandis
que mes nouveaux protégés ruminaient leur foin, je m’endormais de mon
côté en ruminant mille projets de félicité lactée : crèmes, riz au lait, cho-
colat du matin, café... que sais-je?
Je fus tiré subitement de ces beaux rêves par de longs mugissements
attristés. Lugubres comme la plainte du vent dans les grands arbres,
puissants comme les appels de la sirène un jour de brouillard, pério-
diques et réguliers comme les coups de piston d’une machine à vapeur,
les accents désespérés de mon jeune pensionnaire, désolé de sa réclusion,
se suivaient sans interruption, sans variété et sans miséricorde.
Mais, chose merveilleuse et incompréhensible, voilà tout à coup que
ces accents se multiplient. Ils résonnent au nord, au sud, à l’est et à
l’ouest. Est-ce que je rêve? Je n’ai acheté qu’un veau et j’en entends
trente-six de tous les côtés à la fois. Je repasse instinctivement les théories
de l’hallucination, de l’acoustique, de l’écho en particulier. Pas d’expli-
cation adéquate au phénomène. Les principes de la transmission simul-
tanée de plusieurs dépêches sur un même fil ne suffisent pas à m’expliquer
comment et pourquoi mon veau, mon unique veau, gémit au même
moment aux quatre angles de ma maison. Force m’est de remettre le
sommeil à la nuit suivante et la solution du problème au retour
de l’aurore. Dès que la clarté naissante d’un jour brumeux me permet de
distinguer entre un arbre et un animal, je cours aux informations.
O dieux hospitaliers! Ils sont là debout, couchés, groupés par
bataillons, non pas un, mais sept, huit, dix, non pas veaux, mais bœufs
et vaches de taille respectable qui entourent mon domicile d’une ligne de
circonvallation vivante, hérissée de cornes? Que nous veulent-ils? Est-ce
un siège? est-ce une famille qui réclame un de ses membres enlevé de
6
CHEZ LES BETSILÉOS.
90
CHEZ LES BETSILÉOS.
force? Non, c’est tout simplement un voisin qui a laissé échapper son
troupeau. Décidément rien n’est prosaïque comme l’explication des choses
les plus merveilleuses. Moi qui commençais à croire que mon veau était
endiablé ou ventriloque. J’en suis pour mes frais d’imagination nocturne
et d’insomnie passagère.
Mais j’ai une vache... qui me donnera du lait??? Heu! Elle est du
complot. Donner du lait à l’Européen! Tout ce que j’ai pu en tirer jus-
qu’ici, c’est un gros tiers de litre tous les matins après objurgations,
menaces, sommations, ultimatums de toute espèce, avec prodigalité
d’herbe, de manioc, de délicates attentions de tous genres. O Madagascar,
tu n’es pas encore la terre où coulent le lait et le miel !
"SS
Installations et progrès.
ier septembre 1903.
Qu’est-ce que Talata?
A deux heures de Fianarantsoa, vers le sud, s’élève dans la vallée du
Mandranofotsy (1 rivière blanche ) un village auquel ses maisons en briques
rouges, entourées de vérandas, donnent un aspect peu banal. C’est Talata.
La petite ville est sillonnée presque continuellement de caravanes de
porteurs. Les Rares aux cheveux disposés en macarons y passent de plus
en plus nombreux. Sur le pas de leur porte se tiennent accroupis les mar-
chands de savon, de sel, d’allumettes et de bibelots. Plus graves, les ven-
deurs d’étoffes et de lambas attendent la pratique derrière leurs comptoirs.
Les vendeurs de viande s’abritent sous de minuscules cases en terre et
débitent à trois ou quatre sous la part, le porc tué la veille ou le matin.
Les morceaux sont taillés d’avance avec une exactitude scrupuleuse et
souvent enfilés bout à bout à de longues herbes, prêts à être emportés.
C’est devant l’étal de ces boucheries en miniature que se tient
l’assemblée perpétuelle des sages, des oisifs du pays. Là se rédige la
gazette vivante de la ville et des environs. On y parle de tout, voire
même de religion. Aussi presque tous les soirs vais-je leur rédiger à ma
laçon un petit article supplémentaire. Au milieu de causeries indifférentes
ou de plaisanteries à gros calibre, je leur glisse quelques réflexions sur la
prière ou les vérités religieuses. Manière de prêcher qui nous ramène
quelque peu aux usages de l’ancien temps; manière fort pratiqué et même
unique moyen de faire parvenir la vérité à certaines oreilles.
Hors de la ville proprement dite, la mission est située au nord, un
9 2
CHEZ LES BETSILÉOS.
peu à l’écart de la route, à quelques mètres d’un petit bois d’eucalyptus.
Les bâtiments ont été commencés en l’année 1902.
En quelques mois la première maison, celle du Père, était terminée,
mais les pluies qui survinrent surprirent la seconde, celle des auxiliaires,
sans son toit. On peut encore résister sans toit même à nos ondées : un
peu de chaume au-dessus de murs inachevés et un peu de bonne volonté
suffisent... quelquefois, mais que faire contre un cyclone qui trouve
moyen de renverser des maisons parfaitement finies et entièrement
couvertes et surtout s’avise d’appeler à la rescousse pour achever son
œuvre de destruction un second cyclone encore plus humide et par con-
séquent plus perfide que lui? Lorsque la deuxième trombe se retira,
Talata-ville comptait six maisons par terre et Talata-Notre-Dame ne se
composait plus que d’une bâtisse et d’une ruine.
Il ne s’agissait pas de se décourager. L’hiver amena la sécheresse, et
dès le mois de mai l’on reprenait en sous-œuvre les travaux détruits ou
endommagés avec la ferme intention de les conduire à terme.
Dire que nous arrivâmes au faîte sans encombre, serait inexact.
Malgré tout, nos grands toits semi-chaume semi-tuiles font triomphante
figure, et il n’est pas de Malgache qui ne se soit arrêté devant les maisons
sans s’exclamer : « Tsar a loatra. Que c’est beau ! »
Après la maison des auxiliaires on attaqua l'école : 12 mètres de long,
4 mètres de large.
On la crépit, on la blanchît; en même temps qu’école elle devint
chapelle. Les murs se garnirent de tableaux et d’images. Quelques brim-
borions de clinquant, quelques bouts de lustrine garnirent l’autel, l’une
des fenêtres vitrées devint niche lumineuse pour une jolie statuette du
Sacré-Cœur. C’est là que se font les deux classes quotidiennes, là que je
célèbre la sainte messe en semaine.
L’école finie, on passera à un quatrième bâtiment devenu indispen-
sable par la création d’une école régionale.
C’est le moyen surtout de préparer à chaque poste des chefs de
famille plus instruits et par suite plus influents, des recrues pour l’école
normale et le professorat.
De 3 à 400 enfants examinés, on prit la « fine fleur » et de cette fine
fleur on forma le noyau de la nouvelle école supérieure.
Pour cette école comme pour toute bonne œuvre, il y eut des
moments difficiles. J’ai cru un instant que ma petite école en formation
allait fondre comme un morceau de glace au soleil. Je m’absente deux
jours; résultat : deux fuyards. Pourquoi? Pas de raison. L’un d’eux a
rêvé que son père était malade. Les autres oiseaux ont des airs d’avoir
(
INSTALLATIONS ET PROGRÈS.
93
une patte levée. Il faut couper les ailes aux fugitifs et couper court aux
velléités de fuite. Injonction est faite aux déserteurs de réintégrer sinon...
Suivait un chapitre de menaces abracadabrantes destinées à frapper les
imaginations les plus récalcitrantes. De fait on s'exécute, mais une demi-
journée ne s’écoule pas qu’un de mes moineaux récidive!... Qu’on selle
le cheval! Nous piquons en ligne directe vers le hameau du fugitif. On
me l’amène et de force plutôt que de gré il reprend avec nous le chemin
de Talata. Premier kilomètre : pleurs et grincements de dents. Deuxième
kilomètre : les yeux se sèchent. Troisième kilomètre : calme absolu.
Quatrième kilomètre : gaieté relative. Au retour, l’oiseau est de toute
la volière le plus joyeux, le plus babillard et le plus chanteur. Le lende-
main il s’offrait (merveille d’initiative en ce pays) à se charger d’un petit
sac dont j’étais embarrassé. O reconnaissance!
Aussi, plus de fuite, régularité d’un collège européen : classes, jeux,
travaux se suivent ponctuellement, sauf le samedi, jour où on lave le
lamba et le dimanche où l’on passe la journée à prier et à chanter.
La présence de ce petit monde nous a obligés à construire un mur de
clôture. Grâce à ce mur, mes écoliers sont à l’abri des invasions étran-
gères de toutes sortes et des visiteurs plus ou moins bien intentionnés.
10 septembre.
Personnellement, je ne suis pas encore mort. J’ai couru toute la
semaine, mais c’est mon cheval qui est fatigué. Pauvre Trésor! Tous les
jours, sans arrêter, il a fait plusieurs heures « de cheval. » Dans ces
visites, j’ai fait une bonne récolte de petits anges. J’en suis au deux cent
dixième pour le moment.
i5 septembre.
Ces feuilles de mon journal devraient être encadrées de noir. La
terrible fièvre qui décime depuis six mois les districts de l’Est gagne peu
à peu mon territoire. On m’appelle ici ou là pour de pauvres petits
enfants que je trouve affolés, et comme écrasés entre les bras de leur
maman. Ils font pitié à voir, avec leurs grands yeux brillants et leur air
de souffrance angoissée. On dirait qu’ils cherchent à se raccrocher à la
vie en étreignant tant qu’ils peuvent les mains de leur père ou de leur
mère. Quelquefois ils sont encore capables de comprendre et de parler.
J’en profite pour leur administrer les remèdes de l’âme avec ceux du corps.
Assez sur ce chapitre funèbre. Les beaux jours vont revenir qui
ramèneront la santé en chassant la maudite fièvre.
94
CHEZ LES BETSILÉOS.
19 septembre.
Le soir, comme cela devient de plus en plus mon habitude, je vais
faire mon petit tour de boulevard. Histoire d’apprivoiser ma paroisse. Il
y avait une sorte d’ostrogoth qui s’était permis à mon égard une attitude
peu civile. Il est sur son balcon. Attends un peu, je démasque une pièce
d'artillerie, mon vérascope; je le braque sur l’individu agreste et je fais
mine de prendre son portrait. C’est ainsi que sera puni tout individu
insolent ou malappris. Si je ne me trompe, mon bonhomme m’a
salué profondément ce matin. A-t-il entendu répéter que j’allais faire
paraître son minois dans les journaux illustrés d’Europe sous la rubrique :
« Dernier sauvage de Madagascar? »
20 septembre.
Je n’ai pas été content des premiers arrangements de ma fontaine
publique. Je l’ai transformée, embellie, encadrée. Une immense marmite
en terre et enterrée, sert de réservoir supérieur; cinquante briques cuites
font un cadre qui serait monumental si les proportions étaient agrandies;
un canal souterrain évite aux gens un barbotage exagéré; le tout, avec
quatre journées d’ouvriers, a coûté 3 francs et quelques sous; mais en
revanche j’ai pour 200 francs de popularité.
Le sentier qui conduisait à la source était trop raide ; il a été trans-
formé en escalier. Du coup toutes les cruches qui y passent, jusque-là
indifférentes ou hostiles, s’abaissent dans un profond enclin tout pétri de
reconnaissance.
Je médite un pont-passerelle. Eh! pourquoi?... parce que, en réflé-
chissant, j’ai constaté que toute ma paroisse, sans exception, était de
l’autre côté de l’eau, ce qui ne gêne pas quand il n’y a pas d’eau, mais
gênera beaucoup quand la saison des pluies sera venue. Voyez d’ici les
ouailles et le pasteur se regardant béats et désolés d’une rive à l’autre
sans pouvoir communiquer! En outre, je cherche de l’eau au sommet de
ma colline. Un puits à cet endroit rendrait service à tout le monde; et
comme ce sont mes aides qui le creusent au lieu de flâner, c’est déjà un
puits de moralité.
J’ai bâti là un autel en briques de terre, style « briques sèches, » qui
sera un chef-d’œuvre, avec lucarnes, effet de jour, statue du Sacré-Cœur
dans les reflets rouges, ni plus ni moins qu’à Saint-Sulpice de Paris. J’ai
taillé ma vigne, je surveille mon veau, je soigne ma vache, j’ai coupé la
crinière de Trésor , j’ai semé les graines envoyées de France et bouturé
des sarments. La prospérité matérielle s’est élevée au niveau de la tasse
de café au lait quotidienne. J’ai tous les éléments du bonheur parfait, à
INT ALLAT IONS ET PROGRÈS.
95
condition de savoir me passer de ceux qui me manquent, ce à quoi vous
pourvoirez par vos bonnes prières.
27 septembre.
On donne un coup de collier formidable à tous les travaux. Tout
marche de front : les toits, le chaume, les tuiles, le crépissage, les
charpentes.
Remarquez simplement le génie de mes couvreurs qui commencent
leur toit de tuiles par le haut! Jugez quelle rapidité de travail, lorsqu’il
faut soulever chaque tuile pour y insinuer la suivante. Pour le chaume,
c’est autre chose, ils y sont passés maîtres. Aussi n’ai-je garde d’aller
mettre mon nez dans leur travail, si ce n’est pour constater qu’ils ne
dorment pas tous ensemble.
Ce chaume du toit m’amène à vous parler des grands feux qui com-
mencent à illuminer la campagne chaque soir et qui promettent des
spectacles merveilleux pour un nouveau venu. A part les rizières et
quelques maigres plantations, tout le pays n’est pouvert que de ce
chaume, actuellement passé à l’état de grande herbe jaunâtre, malpropre
et parfaitement desséchée. Chaque année au mois de septembre, nos
indigènes ont l’habitude de brûler tout ce qu’ont épargné les troupeaux
de bœufs. Quand ils ont la bonne idée d’attendre la nuit pour mettre le
leu, c’est tout simplement superbe. Il semble que leur méthode soit
d’allumer simultanément deux lignes parallèles, à moins que ce ne soit
simplement une conséquence de la flamme se propageant dans les deux
sens. Si le feu est assez rapproché, on a absolument l’illusion de l’éclai-
rage d'une rue de grande ville prolongé indéfiniment. Mais les plus
beaux effets sont produits surtout par les feux plus éloignés ou caché ;
derrière les grands rochers. Ceux-ci alors se détachent en masses noires
monstrueuses et fantastiques sur un ciel embrasé de lueurs rouges. Il y a
incendie de différents côtés : toute la campagne s’éclaire plus ou moins, et
l’ensemble est un mélange étrange d’ombres heurtées et de lumières vives.
Avec un peu d’imagination on peut y voir du sinistre ou du grandiose.
Pour hâter la fécondité du jardin, j’ai envoyé une douzaine
d’hommes chercher des bananiers en certains pays voisins, où, m’a-t-on
dit, il y en a toute une collection, vacante de propriétaire. Il faut prendre
les occasions par les cheveux dès que ceux-ci commencent à pousser. Mes
porteurs m’ont ramené plus de cinquante bananiers que nous nous
sommes empressés de dresser le long d’une grande allée. Transfor-
mation à vue.
96
CHEZ LES BETSILÉOS.
10 octobre.
Le bon Dieu veut y mettre du sien dans la fondation de Talata.
L’épreuve y tombe drue comme grêle depuis un mois. Voici la plus
terrible. Mon pauvre inspecteur perd ses deux bébés, à deux heures
d’intervalle, de diarrhée infantile.
Depuis assez longtemps l’excellent homme se plaignait de la santé de
ses enfants. Ils ont toujours la fièvre, me répétait-il. Et moi de lui
répondre en lui fournissant la quinine et autres remèdes nécessaires. De
visiter mes petits voisins, je n’avais cure, les rencontrant ici ou là dans le
lamba maternel. Gela m’empêchait de m’apercevoir de leur dépéris-
sement. Or, il y a quelques jours, mon bon Florent m’avoue que son
benjamin souffre de diarrhée perpétuelle. Je visite le malade. Je fus
littéralement épouvanté. En écartant les nattes et les lambas qui les
couvraient, j’aperçus deux squelettes. Les os faisaient saillie d’une façon
effrayante. Dès ce moment, je pensai qu’à moins d’un miracle les deux
enfants étaient perdus. Cependant je résolus d’employer tous les moyens
pour les sauver : courrier sur courrier au docteur pour avoir des
remèdes; achat d’une seconde vache pour avoir du lait en abondance, etc.
Sur ce je fus appelé à Fianarantsoa. Je ne partis qu’en faisant
promettre à Florent de m’envoyer des nouvelles quotidiennes. Le
premier bulletin m’inquiéta, et le lendemain, sans attendre mon
cheval, je pris, après la messe, la route de Talata. Chemin faisant, je
rencontre l’un de mes aides avec ma monture. Je compris : c’était
l’annonce de la mort. Je continuai ma route. Je venais de traverser la
rivière, lorsque m’aborde le maître d’école d’un village voisin : « Mort »,
me répète-t-il. « Oui, je le sais, mais comment va Joseph, l’aîné? » car
dans ma pensée, la victime, c’était le plus jeune, Jean- Baptiste, que
j’avais trouvé plus atteint. Silence! Je répète ma question. « Morts tous
les deux », fut la réponse. Je reprends mon chemin écrasé par ce double
malheur, et je gagne l’habitation où sont couchés les deux petits cadavres.
Beaucoup de monde aux alentours. La nouvelle a déjà couru tout le
pays. C’est à peine si je puis pénétrer dans la case. Là, quelle scène
navrante! Ce ne sont que gémissements, mélopées plaintives et cadencées,
sorte de poésie lugubre, qui jaillit naturellement de ces cœurs brisés. Le
père fait peine à voir. Suffoqué de larmes, il gémit, appelant ses enfants
et redisant sa tristesse. Mon arrivée provoque un redoublement de
plaintes lamentables. Je laisse mes pauvres gens se soulager et glisse,
tout érnu moi-même, quelques mots de consolation. Florent se calme
un peu, nous commençons le chapelet. Il faut l’interrompre bientôt au
INSTALLATIONS ET PROGRÈS.
97
milieu des sanglots. Je reste un certain temps dans la case et me retire
tout bouleversé par ce spectacle de désolation...
Il me semble que le bon Dieu veut bâtir grand et solide,
puisqu’il jette dans les fondations de si belles pierres et de si terribles
épreuves. Lorsque tout va mal, c’est alors qu’il faut surtout espérer
pour l’avenir.
1 1 octobre.
Nous avons enterré les deux petits. J’ai prononcé quelques mots
avant la messe au milieu des larmes de toute l'assistance. Les deux
enfants reposaient sur une sorte d’estrade que j’avais ornée de mon
mieux et encadrée de roses. Au pied se tenait le pauvre père en habits
de deuil (vêtement violet) et les parents, leurs cheveux en désordre.
Après la messe, un chrétien de Talata prend la parole. Un vrai
discours, et un discours de vrai Malgache. D’ailleurs fort juste, comme
pensée dominante : « Dieu est le maître. » Vous n’avez peut-être jamais
vu deux enfants frappés du même coup, ne cherchez pas d’autre expli-
cation : Dieu est le maître. Suivait un rapprochement qui nous fait
sourire, mais qui n’en est pas moins vrai. Notre-Seigneur ayant besoin
d’un ânon dit simplement à ses apôtres : « Allez à la ville, vous trou-
verez un ânon, déliez-le. Et si quelqu’un vous demande : que faites-vous?
dites que le Seigneur en a besoin. » Pourquoi? parce qu’il est le maître.
Point de cris, point de lamentations! Tout s’est passé simplement et
chrétiennement.
Pour mon école, je suis en quête d’images, cartes murales, plani-
sphères, collections scientifiques, toutes choses qu’on peut exhiber ou
afficher. En ce moment, je rajeunis quelques vieilleries avec du papier
d’affiches. Dès demain, ma petite école sera, pour mes concitoyens, une
merveille.
Ici rien n’est perdu, et tôt ou tard vous apprendrez les prodiges
enfantés par les plus minimes cadeaux. Ainsi, j’ai une grosse poupée qui ?
va se métamorphoser en un ravissant Enfant Jésus. Les cheveux
ramenés sur le front, une crèche en terre glaise, et c’est fait.
22 octobre.
Un certain samedi, comme mes pauvres gens étaient sur le point de
« cracher » leur quatrième piastre (5 francs) au gouvernement, je pensais
qu’ils ne seraient pas fâchés de régler leurs comptes avec moi, et je les
convoquai. Ma salle de réception est envahie. Ma liste préparée porte
une soixantaine de noms. C’est effrayant sur le papier, plus effrayant
98
CHEZ LES BETSILÉOS.
encore quand j’ai devant moi l’assemblée noire accroupie en rangs
pressés et dévorant de ses gros yeux blancs les piles de sous et de
piécettes accumulées sur ma table.
L’appel commence : « Un tel! Combien de jours de travail? —
Onze. — Ma liste n’en porte que neuf. — Oui, mais l’inspecteur a
oublié de me marquer tel jour. » L’inspecteur fronce les sourcils et
recueille ses souvenirs, puis s’adressant au réclamant : « Quel jour as-tu
commencé? — Mardi. » Silence. — Tous les deux comptent sur leurs
doigts. — Total dix. — Ce n’est ni neuf, ni onze. — Nouveaux efforts de
mémoire. « Ah! c’est quand j’ai porté une caisse à Fianarantsoa. — Quel
jour? — Jeudi. — C’est vrai ! s’écrie l’inspecteur. Je me suis trompé, c’est
bien onze jours. » Je n’ai qu’à m’exécuter et à payer les onze jours.
D’ailleurs pour cela mes gens sont la probité même. La présence de leurs
compagnons est là aussi pour les retenir dans les sentiers de la vérité.
Quelquefois j’interviens dans la discussion. « Tu prétends avoir
travaillé six jours. Comptons : Mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi.
Halte-là! mon gaillard; ce samedi-là tu as passé la moitié de la journée
à te disputer avec moi à l’occasion d’un autre paiement. » Mon bon-
homme baisse la tête.
23 octobre.
Le règne des chiques et des orages est revenu. Avant-hier on a retiré
quinze petites bêtes de mes deux pieds, cinq aujourd’hui, la proportion
est suffisante. — Quant à la foudre elle s’est mise en mouvement depuis
deux jours. Hier soir elle dégringolait prosaïquement à cent mètres d’ici
sur quelques malheureux eucalyptus. Au point de vue esthétique, le soir
surtout, c’est splendide. Les éclairs ne discontinuent pas, et les gronde-
ments du tonnerre prennent dans le creux de nos rochers une intensité et
une profondeur extraordinaires.
Ayant dû m’absenter deux jours, quand je rentrai, j’appris qu’un
voleur avait cherché à pénétrer dans la chapelle. Mes aides avaient été
réveillés par le bruit de la porte que l’on déplaçait. Tout effrayés qu’ils
étaient eux-mêmes, ils avaient mis en fuite le voleur plus effrayé qu’eux.
Vu les circonstances et les interrogations faites, je suis persuadé que
le voleur n’est autre qu’un de mes travailleurs. Eux seuls pouvaient
savoir ce que j’avais laissé ce jour-là dans la chapelle. Il n’y avait guère
qu’eux aussi qui pouvaient savoir que je venais de m’absenter. Aussi
dans un kabary général, leur ai-je déclaré qu’il y avait parmi eux un
brigand, et que j’invitais le drôle à ne pas s’y frotter une deuxième fois.
INSTALLATIONS ET PROGRÈS.
99
24 octobre.
La persécution religieuse est à l’horizon et se rapproche de plus en
plus. Différents bruits circulent qui ne sont rien moins que rassurants.
Les journaux de la colonie protestent, mais à quoi servent les protes-
tations? Si on nous frappe, et si l’on nous chasse en gardant les étran-
gers, l’influence française baissera singulièrement. Et pourtant nous
n’avons pas besoin de cela pour être dans le pétrin.
25 octobre.
Depuis longtemps le désir de voir Tandrokazo et ses habitants
mijotait en moi. Ce que j’avais entendu dire des plantations, des vignes,
des pêchers, des cerisiers, de toutes les richesses de l’endroit, était bien
fait pour m’allécher. Un premier essai de visite avait manqué. Le temps,
les constructions, et « quelque brin de fièvre aussi s’en mêlant »,
m’avaient empêché de connaître la huitième merveille de ce pays-ci.
Mais voici que de ce district un fiangonana, celui de Maneva, est détaché
pour m’être confié. Il devient nécessaire d'aller régler les questions
d’héritage et de recueillir de vive voix les renseignements indispensables.
Donc, par un beau matin, Trésor et son cavalier prenaient une
direction toute nouvelle, celle du Sud-Est. Trésor semblait poser à
chaque pas, des points d’interrogation multipliés. « Ah! ça, se disait-il,
sans doute mon maître perd la tête ! Nous a-t-on jamais vu errer dans ces
contrées?... il se trompe. » Il faut vous dire que mon animal a une
mémoire prodigieuse et une connaissance des chemins absolument
merveilleuse. Si, comme cela peut arriver, je me laisse aller à la rêverie
en passant près d’un poste, mon dada ne manquera pas d’enfiler de lui-
même la direction convenable.
Me voici arrivé dans ma seconde capitale.
Maneva , après tout, ne manque pas de charmes. Sa petite maison-
nette blanchie à la chaux, son modeste fiangonana abrite de grands lilas
en fleurs, son tokotany (terrain) planté d’eucalyptus et de bibassiers aux
feuilles lancéolées, tout cela vous a un petit air de presbytère rural, qui
ne déplaît pas. La maison n’a pas d’étage. 11 y a un semblant de
grenier, quartier réservé aux rats. Mes appartements se composent d’une
salle unique où je lirai, prierai, mangerai, dormirai, et surtout recevrai
sans fin de sempiternels visiteurs.
Pour aujourd’hui, je n’ai que le temps de jeter un coup d’œil de
propriétaire satisfait sur l’ensemble, donner une bonne parole au maître
d’école qui me reçoit aimablement, et aiguiller Trésor de plus en plus
désorienté vers l’horizon sud-sud-est.
ÎOO
CHEZ LES BETSILÉOS.
On sort de Maneva en grimpant à la montagne voisine, en haut de
laquelle, suivant l’ancien usage, nichait jadis l’ancienne ville. A mesure
que l’on s’élève, les hameaux se font plus rares. A droite du sentier, tout
à coup j’aperçois un tombeau en construction. Quoi détonnant? L’éton-
nant, c’est que ce tombeau n’est pas constitué comme presque tous les
autres, de pierres plus ou moins plates entassées en quadrilatère plus ou
moins élevé. Celui-ci est bâti en belles pierres parfaitement taillées. Et ce
fait qui, en France, m’aurait laissé tout à fait indifférent, me jeta presque
dans la stupeur. En haut de ce rocher sauvage, je venais de découvrir un
artiste. Il était-là. Je l’interrogeai. Il me répondit avec la modestie d’un
homme qui se sent admiré; de mon côté j'avais comme une apparition
lointaine et radieuse d’un autel en pierres taillées pour mon futur sanc-
tuaire de Notre-Dame. Châteaux en Espagne, peut-être!
La civilisation et la vie s’éteignirent pour moi près de ce tombeau.
Dès lors, pendant plus d’une heure, nous sommes dans le désert. Le
sentier s’en va capricieux et désordonné à travers les mamelons dénudés
et les ravins encombrés de broussailles. De temps en temps, rompant la
monotonie, un ruisselet s’en vient en chantonnant à ma rencontre. Il
saute! nous le sautons! C’est la seule distraction du chemin, partout
l’herbe jaunie et desséchée, plaquée çà et là de larges taches noirâtres,
suite des grandes flambées du soir.
On éprouve une certaine jouissance au sortir de cette solitude
naturelle, c’est une dégringolade qui nous attend, mais l’immense vallée
avec ses nombreux hameaux, ses chapelles clairsemées, ses quelques
touffes de verdure, a plus d’attraits que le désert. Nous cherchons des
yeux Tandrokazo. Ah! bien oui, pas encore visible. Il faudra traverser
la plaine, « pratiquer une nouvelle ascension », et escalader le fameux
Midongy qui dresse là-bas ses énormes cornes. Voilà ce qu’on nous
apprend très obligeamment à la première case que nous abordons.
C’est encore loin en ligne droite, mais combien plus en suivant la
route! Cette impertinente ne s’imagine-t-elle pas d’épouser successivement
les moindres contours de la montagne! Quelle polygamie! Résignons-
nous à la suivre pourtant, si nous ne voulons pas nous casser la jambe
dans les rochers, ou nous embourber dans les rizières. Cest que,
lorsqu’on s'embourbe ici, c’est sérieux.
Le cheval a encore ici le don d’émerveiller les moutards. Ce sont
des cris de frayeur et de joie. Les plus audacieux s’approchent, mais
pour se sauver rapidement et s’abriter prudemment derrière les épines
d'un buisson ou le lamba de la maman.
Dans ces rizières quel tapage et quels cris! Un grand troupeau de
INSTALLATIONS ET PROGRÈS.
ÎOI
bœufs patauge et repatauge, pourchassé, excité et contenu en même
temps, sur un petit espace, par une troupe de vrais diables noirs qui
sautent, frappent et hurlent comme des forcenés. Le but de cette opéra-
tion, c’est de réduire la terre bêchée et couverte d’eau en une boue bien
délayée. Comme leurs bêtes, les gens sont dans un état indescriptible,
d’autant plus hideux quelquefois, qu’ils s’imaginent, sans doute pour
mieux effrayer leurs bœufs, de se hérisser d’accoutrements herbacés et
grotesques. L’un d’eux, phénomène singulier, est devenu presque blanc,
simplement, parce qu’après s’être bien barbouillé de boue dans la
rizière, il vient de s’oublier quelques instants en plein soleil.
La plaine franchie, il nous reste le Midongy à digérer. Ce n’est pas
un petit morceau. Mes décas reprennent courage dans un bain de pieds.
Je me rafraîchis sur ma selle, dans un bain d’espérance, car il commence
à faire chaud. Et silencieux, nous nous remettons à grimper. Une demi-
heure de cet exercice, persévérant ment continué, nous amène au sommet.
Le plateau, à cet endroit, n’est pas large, nous sommes vite sur l’autre
versant, et sans dire gare, subito, là-bas, très au fond, Tandrokazo nous
apparaît dans toute sa splendeur.
Pour un joli coup d’œil, c’est un joli coup d’œil. Une photographie
même ne vous en donnerait qu’une idée incomplète, car les charmes du
tableau, ce sont surtout les couleurs et les lointains. L’église, toute
blanche, avec son toit de tuiles rouges, se détache merveilleusement sur
le fond vert du petit bois voisin. Autour de l’église, des huttes en bois
gris, des maisons en terre rougeâtre, de jolis fouillis d'arbustes, des
rangées de vignes parfaitement alignées, une longue ceinture d’eucalyptus
pointus, piqués à intervalles bien réguliers, qui montent la garde autour
des champs de manioc. Plus près serpente entre les rizières la rivière
étincelant sous les rayons du plein soleil. Enfin, à nos côtés, plantés en
vedettes, couronnés de verdure, deux ou trois hameaux pittoresquement
perchés au flanc de la grande montagne noire. — Voilà Tandrokazo.
L’église est grande, peinte dans les parties principales, avec large
tribune et minuscule harmonium. Le chœur serait convenable, si la
voûte était finie.
Derrière, il y a une foule de dépendances pour les ouvriers, pour les
poules, pour les lapins et pour un certain nombre d’autres bêtes de
l’arche de Noé; il y a un bois fort agréable ; il y a une fontaine dont l’eau
est amenée par un canal couvert, de plusieurs centaines de mètres de
longueur. Le missionnaire de l’endroit était même en train de capter une
seconde source plus éloignée pour augmenter le débit de sa fontaine.
Dans le jardin il y a de tout; mais la vigne a la première et belle
102
CHEZ LES BETSILÉOS.
place. Disposée en étages, arrosée par des canaux, ouverts ou fermés à
volonté d’un coup de bêche, étagée de treillis soigneusement montés, elle
était, au moment de ma visite, déjà chargée de grappes en miniature.
Le potager lui-même n’est pas à dédaigner. Réalité et promesses sérieuses
de choux, oignons, carottes, radis, salades, navets, etc. Qui saura ce
qu’il a fallu de soins, de patience, de travail, pour arriver à ces résultats?
Soins, travail et patience qui ne sont pas perdus, puisqu’ils créent sur
place quelques ressources à la mission, et ne sont pas sans donner un peu
plus de goût au travail, un peu plus de civilisation à nos pauvres
indigènes trop disposés à ne rien voir en dehors de leurs bœufs et leurs
rizières.
Tout contre la propriété se trouve accolé une sorte de petit village.
Là, beaucoup de huttes sont en bois, grâce au voisinage de la forêt. Le
chef de mille se fait construire une énorme maison qui écrase de toute
sa hauteur son ancienne cabane. Le chef de cinq cents aménage un vaste
grenier à riz. Il paraît que ces messieurs veulent se mettre bien.
Le cuisinier de céans, Félix, c’est son nom, mériterait de faire for-
tune. Ma cuisine à moi oscille invariablement du poulet bouilli au porc
non moins bouilli, du riz au lait aux pommes de terre frites, des œufs
sur le plat à l’omelette la plus vulgaire. Ici, les poulets sont rôtis et même
désossés, les petits pois sont cuits (ce que je n’ai pas encore vu chez moi),
les côtelettes sont pannées, et les sauces parfaitement tournées. Séduit
par cet ensemble, j’ai vite insinué à mes aides de prendre des leçons d’art
culinaire pendant leur trop court séjour à Tandrokazo. Ils m’ont écouté,
à preuve le poulet qu’ils m’ont servi dimanche dernier. Ils en avaient
enlevé les os, c’est positif, mais j’ai trouvé à la place quelques bonnes
épines de cactus. Je me suis consolé en pensant au chirurgien qui avait
quelquefois la distraction d’oublier ses instruments dans le ventre
recousu de ses opérés.
Le lendemain matin, on rendit visite aux travaux de canalisation
récemment entrepris. Pour ces travaux, les Malgaches ont un véritable
instinct qui tient du prodige. Là où nos géomètres et arpenteurs se four-
voieraient avec toutes leurs lunettes et leurs viseurs, l’indigène ne se
trompe pas, il vous conduit l’eau en pente douce à travers tous les
obstacles, en côtoyant toutes les ondulations, depuis la source jusqu’au
point d’arrivée, sans erreur. Le Malgache sent à la marche si le terrain
monte ou descend si peu que ce soit.
3o octobre.
Tombons comme un boulet sur deux ou trois écoles. Dare, dare,
au passage, cinq minutes d’arrêt! appel des présents et des absents! Un
INSTALLATIONS ET PROGRES.
io3
peu partout, je dois l’avouer, les absences sont nombreuses. Faut-il se
fâcher? Non. Rappelons-nous que nous sommes au moment psycho-
logique du repiquage du riz. Peu d’ouvriers pour les travaux, peu
d’enfants pour les classes. L’année prochaine, j’aurai bien soin d’attendre
ce moment-là pour donner les vacances.
D’Ambohijanakova, point terminus de ma promenade, je pique droit
sur la plus haute montagne de ce pays. J’en sue encore et j’ai récolté au
sommet une vigoureuse résolution de ne plus recommencer. Une
ascension de quelque quatre cents mètres, juste au moment de la belle
chaleur, cela méritait un peu de fièvre comme salaire. La bonne Provi-
dence me l’a épargnée.
itr novembre.
Un de mes maîtres d’école me prévient que X... et Y... désirent se
marier. Excellente pensée. « Amène-les-moi », lui dis-je.
Or, en débouchant sur la grand'rue, j’aperçois tout pimpants, roses
et bleus sur toutes les coutures, peignés de frais, et gentils comme des
cœurs, tous les paroissiens du poste où il était question de mariage.
Hum! Qu’est-ceci? — Un certain petit bonhomme, élève des Frères,
était au milieu du groupe. — « Pourquoi es-tu ici? — Je suis venu,
m’avoue-t-il ingénument, pour le mariage. »
Et j’apprends que tous ces gens en grande toilette sont venus pour le
mariage qui doit se faire aujourd’hui : X... est soldat, il a demandé une
permission, il est pressé, les écritures sont faites devant le gouvernement.
Bref, le Père, pensent-ils, n’a qu’à s’exécuter.
Le Père ne put s’empêcher de leur dire qu’ils avaient tous perdu la
tête. Un mariage ne se bâcle pas en un jour.
« Vous êtes, leur dis-je, dans la condition de tous les autres chrétiens.
Je vous examinerai, et vous attendrez le temps prescrit. »
Ce fut le signal de nouveaux discours. « Mais X... va être envoyé
fort loin! il est soldat, etc. — Suffit ! je ne puis pas faire un mariage avant
que toutes les formalités soient remplies. »
Je comprends que l’infortuné pioupiou a dû rentrer au quartier
penaud et vexé, sans sa promise. Mais ceci prouve comment, avec la
meilleure volonté du monde, on peut se mettre à dos tout un clan,
grâce à la naïveté des uns et à la sottise des autres. Au fond ce qu’ils
voulaient tous, c’était enlever la position d’assaut. Cela devait néces-
sairement échouer.
. 104
CHEZ LES BETSILÉOS.
20 novembre.
Représentez-vous, comme dit Bossuet, une salle de 4 mètres de large
sur 5 de long : dans un coin une table chargée de papiers, logée contre
une étagère, chargée elle-même de livres et de cahiers; au centre, une
autre table chargée de crayons et d’ardoises; derrière la première table,
votre serviteur qui griffonne, et autour de la seconde, sept ou huit bons
jeunes gens qui étudient de leur mieux simultanément et à haute voix, la
table de multiplication ou le verbe être , et vous aurez une légère idée
de la situation et de la facilité avec laquelle je puis surveiller la liaison
de mes idées et la correction de mes phrases... Ceci dit pour m’excuser
un peu de mes divagations et de l’absence des points et virgules...
En attendant que j’aie un instituteur breveté, un jeune normalien
fait l’intérim, et aide mon maître d’école. J’attends les réponses du gou-
vernement, à qui j’ai communiqué mon projet de classe supérieure. Dès
que j’aurai l’approbation et le maître breveté, je marcherai hardiment de
l’avant. Vous jugez l’effet produit sur les Talatains, avides d’instruction.
Pour me tirer d’affaire pécuniairement, comme il reste à organiser ici
une quantité de travaux d’aménagement, d’organisation, de plantation,
je les réserve à mes petits hommes. En travaillant trois heures par jour,
ils gagnent environ i5 centimes. Sur ce salaire, je retiens 9 ou 10
centimes pour leur nourriture et leur entretien. Restent cependant encore
à ma charge pas mal de petits frais, sans compter le traitement du futur
breveté qui sera nécessairement élevé. Je dois m’attendre pour ce dernier
à un salaire de 20 à 3o francs par mois. Il y aura en outre des dépenses
d’installation. Je sonnerai à la porte des subventions gouvernementales;
• U*
je crierai misère sur tous les toits, et surtout j’appellerai à mon secours
le bon saint Joseph, jadis directeur d’école professionnelle au pays de
Nazareth.
Notre école, si elle marche bien, sera un stimulant perpétuel pour
tous les élèves intelligents et zélés de toutes les écoles. A chaque demande
d’admission (et elles pleuvent) je réponds invariablement : « Si tu es zélé !
si tu sais! si tu apprends bien le catéchisme, la lecture et la division! »
Car j’ai remarqué que la division était la pierre d’achoppement pour tous
mes bambins. Et les voilà repartis chez eux avec cette idée bien ancrée,
qu’il faut étudier dur et ferme.
Je suis obligé de supprimer deux centres de réunion; un troisième
est menacé du même sort! La raison? toujours la même : supprimer les
dépenses qui ne sont pas absolument indispensables pour fortifier les
positions qui en valent la peine. N’empêche, cela fait mal au cœur.
5
Chez les Betsiléos.
Normalienrres pilant du riz.
Les Sœurs enseignant à broder
INSTALLATIONS ET PROGRÈS.
107
Voilà trois groupes désormais sans école, sans instituteur et probablement
sans réunion du dimanche. Sera-ce pour les protestants ou pour le diable?
Tandis que j’écris, mes élèves baragouinent le français auprès de
moi. Leur professeur s’échine à leur faire prononcer, sans plus de respect
humain, le mot (. shocking !) « cochon. » Et pendant un quart d’heure
mes oreilles tintent de toutes les formes que peut prendre dans la bouche
d’un Malgache le nom de ce joli petit animal : cojon, coson, goson ,
cossion. Grave difficulté en effet que le ch. Ce qui sort de leur gosier c’est
un intermédiaire indéfinissable qui n’est ni 5 ni ch. Autre obstacle non
moins difficile à franchir, ce sont les u. J’entends toujours appeler mon
célèbre Jules : Ziles. Devant le /, c’est la pleine déroute. Je crois qu’il
faut renoncer à la prononciation exacte.
A propos de Jules, savez-vous qu’il est revenu pour la troisième fois?
La faim chasse le loup des bois, et ramène Jules au bercail hospitalier.
Nous l’avions bien prévu. Sa blouse a plus de trous que de fils, son
lamba devenu gris s’effiloche au nord et au sud, et je crois que son
estomac s’est creusé de l’est à l’ouest dans toute la longueur. Aussi est-il
rentré pour chercher du riz au bout de sa bêche sur le terrain de Talata.
J’oublie cependant un détail. Il s’est présenté avec un antique mais
immense panama , qui ajoute à ses avantages. Ses bonnes grosses lèvres
sont presque seules à sortir de dessous ce pavillon ambulant. Comme il
se tient droit, à l’instar d’une perche, et qu’il n’est pas plus gros que de
raison, il me fait l’effet d’un gros champignon qui se déplace lentement.
25 novembre.
Nous avons reçu la visite du Résident.
Dès six heures et demie j’achevais mon déjeuner, quand on
m’annonce que son escorte est en vue. Dévalant de la colline voisine, un
flot de bourjanes emportait avec une vitesse étonnante trois filanjanes. Je
monte à cheval, et nous partons à leur rencontre. Avec moi se trouvaient
tous les gros bonnets de la localité. Un chœur de chanteuses martelait en
cadence un de ces chants betsiléos de bienvenue qui peuvent se prolonger
pendant toute une journée, sans grands frais de musique. A l’approche
des autorités, je quitte Trésor , le Résident a l’amabilité de descendre de
filanjane et, simplement, sans dépenses extraordinaires de politesse, nous
prenons tous à pied, la route qui conduit à mes constructions. Chemin
faisant, l’on cause cordialement. Notre visiteur connaît parfaitement le
pays et les habitants. Il jette un coup d’œil sur les différents bâtiments,
car il est très pressé et nous redescendons ensemble vers la ville.
Ah! les jolis paysages! et les belles couleurs! éteintes ou noyées dans
CHEZ LES BETSILÉOS.. 7
io8
CHEZ LES BETSILÉOS.
les brumes de l’hiver, elles commencent à renaître. L’avenue de Talata
est propre comme un sou neuf; les habitants ont mis leurs beaux habits
et drapé leurs blancs lambas. Ça et là se détache une matrone en robe
rose, un enfant en blouse écarlate. Le soleil déjà éclatant, mais encore
fortement incliné sur l’horizon, détaille, en les ombrant largement, les
moindres reliefs des maisons, les moindres plis des vêtements. Les
groupes sont dispersés gracieusement et irrégulièrement sur les deux côtés
du chemin. L’effet d’ensemble est ravissant, si séduisant que M. le
Résident ne put s’empêcher de dire et de redire que la ville était très
coquette, fort propre et bien entretenue.
3o novembre.
En ce pays les écoles comme les maisons ne sont guère sûres du
lendemain. La constance est une vertu encore ignorée des bâtisses et des
individus. Cependant, actuellement, c’est visible, il y a une école à
Taiata, une école qui sera supérieure, si Dieu lui prête vie, et qui, pour
le moment, compte une douzaine d’élèves triés sur le volet, choisis
parmi la fine fleur des petits pois scolaires environnants. Nous sommes
allés les récolter, Trésor et moi, dans tout le district, un par un, s’il vous
plaît. La proposition de venir à Talata, pour y apprendrefle français, le
calcul et les sciences transcendentales, fut accueillie partout avec enthou-
siasme. C’était à qui solliciterait la faveur d’être reçu. Beau mouvement!
Quelles en seront les réelles conséquences? C’est ce que je suis encore en
train de me demander.
Donc, au jour convenu, mes brebis choisies se présentent. Accueil
paternel et aussi aimable que possible. Le professeur, le règlement, le
riz, tout est prêt. Un solennel premier coup de cloche! et Ton commence.
Les deux premières journées furent une aurore perpétuelle. On ne ren-
contrait, plantés sur les talus, juchés dans les embrasures des fenêtres,
ou accroupis contre un mur, qu’écoliers rabâchant avec un zèle extraor-
dinaire leurs premières leçons de français et de calcul. Sur ce, tout
bourgeonnant moi-même d’espérance, je fais une courte absence. Au
retour, selon mon habitude et suivant le conseil de Molière, je me pré-
parais à toutes les misères, à une quinzaine de difficultés et à une cin-
quantaine de kabarys. Gela n’alla pas si loin, mais j’appris que deux de
mes moineaux avaient quitté la cage dorée où on leur apprenait à
roucouler, et il ne fallut pas un long examen pour deviner que les autres
avaient déjà une patte en l’air et l’aile à demi déployée.
Il fallait à tout prix couper court à pareille désertion. Je résolus
donc d’être impitoyable. Ordre est donné à deux de mes aides d’aller à
INSTALLATIONS ET PROGRÈS.
1°9
ia poursuite des fugitifs et de leur tenir le petit discours suivant : « Le
Père vous ordonne de revenir. Si vous refusez de rentrer comme écoliers,
le Père exige que vous veniez' du moins comme manœuvres. Vous
travaillerez trois jours pour payer le riz que vous avez digéré, les livres
que vous avez gâtés, et le professeur que l’on a fait venir exprès pour
vous... sinon gare à vous. » Suivent quelques menaces selon les âges et
les individus.
L'objurgation produisit son effet. Au retour des fugitifs, grand
kabary , réitérant les mêmes menaces à l’adresse des futurs délinquants :
« D’ailleurs, ajoutai-je, pourquoi vous sauver sans dire gare? Si vous êtes
tristes, si vous avez quelque motif sérieux de partir, venez causer avec
moi et nous arrangerons le tout pour le mieux. Z’avez compris? — Oui. »
Hum! hum! on verra.
Aujourd’hui, billet d’un troisième. « Pas apprivoisé! » Pourquoi?
Impossible d’en dénicher la raison. L’un des précédents ne s’était -il pas
sauvé, parce qu’il avait rêvé que sa mère était malade? Nos Betsiléos ont
souvent des idées singulières à propos de rêves. Je me contentai donc de
répondre à l’auteur du billet que rien ne pressait, qu’en tous cas, il ne
pouvait être reçu maintenant à l’école normale, et que de plus il n’y
avait pas de raison pour qu’il pût s’habituer davantage à la normale
puisque nous avons ici le même règlement. « Tu as saisi? — Oui. »
Compris ou pas compris, je tiendrai ferme et me suis promis d’être
presque cruel envers mes écoliers déserteurs. Si vous saviez quelles
misères ces échappées et ces fuites incessantes causent dans toutes les
grandes écoles! Les classes sont démontées, l’enseignement avance cahin-
caha, on piétine sur place, bref on obtient en fait de travail et de succès
le quart de ce que l’on aurait avec une classe régulièrement suivie. Serai-
je plus heureux que d’autres et pourrai-je former un noyau d’élèves
sérieux et constants? C’est ce que le bon Dieu sait et ce que l’avenir
nous dira petit à petit.
ier décembre.
Le gros événement, le clou de cette journée pourtant déjà si hérissée
d’aventures piquantes, ce fut le combat homérique et prolongé de messire
Trésor avec la jument du pasteur protestant anglais. Comment celui-là
s’est-il échappé des mains de son conducteur, et comment celle-ci l’a-t-elle
rejoint? peu importe! Toujours est-il que j’étais à ma table, me reposant
des émotions précédentes, lorsque j’entends tout à coup un bruit confus
de voix. Qu’y a-t-il? Je mets le nez à la porte et je vois nos deux animaux
se jetant l’un sur l’autre, hennissant, ruant, piaffant, se dressant de toute
! ÎO
CHEZ LES BETSÏLÉOS.
leur hauteur, bondissant par-dessus tout, et tenant à distance respec-
tueuse une foule déjà considérable. J’essaie d’empoigner ma bête. Juste
le temps d’esquiver une maîtresse ruade. Je ne m’y suis pas frotté une
seconde fois.
Justement M. le Pasteur en personne montait l’avenue. Je m’avance;
nous nous saluons ; on se serre la main ; et je l’invite, puisqu’il est près
de la maison, à venir attendre le résultat de la poursuite. « Nous ne
pouvons décemment courir à travers champs. On est allé chercher une
grande corde; venez vous reposer chez moi. » Le pauvre pasteur fut-il
estomaqué de ma proposition? il ne sut que me répondre : « Merci, »
et il continua à suivre du regard et des jambes la course échevelée de
nos deux bidets. Ceux-ci ne se firent pas faute de rendre visite aux quatre
points cardinaux. Une manœuvre habile mit pourtant fin au combat et à
la poursuite. On me ramena en grand cortège mon animal pas trop
endommagé.
2 décembre.
Dans ma petite promenade du soir, j’ai assisté à la confection des
cuillers en bois si en usage dans ce pays. Un groupe de Tanales s’était
arrêté pour le dîner et deux d’entre eux étaient en train de confectionner
leur couvert. Cela se fabrique très sommairement et très habilement avec
une hache et un vieux couteau. Le premier opérateur saisit une bûche et
l’équarrit. Peu à peu dans le morceau de bois informe se taille une tête,
une collerette, un corps, une jambe. C’est encore grossier, mais le second
avec son couteau, conduit l’ustensile jusqu’aux confins du domaine de
Fart. Tout est fini en un quart d’heure ou une demi-heure au plus.
4 décembre.
Je me trouve ici, comme Notre-Seigneur en Judée, en face de deux
catégories d’hommes bien distinctes. Les uns, et grâce à Dieu, c’est la
majorité, ne demandent qu’à vivre en paix avec moi. A ceux-là je ferai
tout le bien possible. Les autres, en petit nombre, appartiennent à la
classe de ces oiseaux nocturnes que blesse la lumière. Ceux que je cherche
à gagner, ce ne sont pas tant ces marchands sans conviction, qui n’ont
d’autre souci que d’amasser de l’argent, et qui viendraient à moi si je
pouvais et si je voulais les acheter; mais ces pauvres petits enfants,
engagés dans les chemins de l’erreur, sans connaissance et sans respon-
sabilité. Nous sommes déjà bons amis. Lorsque je passe, ils me
saluent gentiment, et c’est à qui répétera : « Bonjour, mon Père. » Et
INSTALLATIONS ET PROGRÈS.
1 I 1
les parents de dire : « Ce sont vos enfants. » A quoi je réponds moitié
souriant, moitié triste : « Pas encore. » Sous-entendu bien compris de
tous, qui finira, avec la grâce de Dieu, par produire son effet.
5 décembre.
Il y a quelques jours, je recevais aussi, non pas un gros personnage,
mais un honnête soldat devenu colon, forgeron de son métier, cultivateur
par occasion et implanté pour la vie dans le terrain malgache. Dans son
jeune temps, il fut apprenti chez la mère du R. P. Supérieur de la
mission. Gibelin, c’est le nom de mon soldat, a gardé de sa patronne un
souvenir attendri : « Le dimanche, me raconte-t-il, elle m’appelait et me
glissait une pièce blanche pour que je pusse m’amuser avec mes cama-
rades. » Bref, l’apprenti devint ouvrier habile, puis s’engagea, courut le
Tonkin et la Chine, et s’en vint finir sa carrière à Madagascar.
Comme tous ses semblables, il aurait pu, il aurait dû faire fortune,
mais... mais, on avait des vignes dans la Camargue... merveilleuses!...
mais, mais... la fortune, les vignes, tout a coulé sous les ondées de l’exis-
tence. Gibelin, pourtant, n’est pas pauvre, car il a trente-six cordes à son
arc. Pour le moment, il fournit de viande l’administration, soigne ses
vaches et ses arbres, parcourt les marchés en quête de bonnes occasions,
bricole des jougs pour attelage, raccommode les voitures, et fabrique
merveilleusement les saucissons.
Dans le résumé qu’il voulut bien me donner de sa vie aventureuse,
se glisse le récit de la prise de Tananarive par Gibelin en personne. Le
général Duchesne, le général de Torcy, tous les gros bonnets passeront
désormais au second plan dans les histoires véridiques et impartiales.
Voici la narration authentique de ce brillant fait d’armes :
« Nous arrivons en vue de l’Observatoire. L’ennemi y avait logé de
l’artillerie. A plusieurs reprises on lance à l’assaut de la position les
tirailleurs sakalaves. Ils sont obligés de rebrousser chemin. Ce que
voyant, le lieutenant s’adresse aux Européens. A vous maintenant! Nous
étions six ou sept. N’importe, on grimpe, on rampe, on bondit, l’ennemi
décampe, les canons sont pris. Naturellement nous les retournons contre
l’adversaire. Déception! Les percuteurs sont faussés. Heureusement, je
les redresse rapidement. Les obus sont prêts. Une... deux... Boum...
Fracas épouvantable en ville... Tananarive hisse le pavillon blanc,
Tananarive est prise. »
Qui nous parlera encore, après ce récit, des combinaisons savantes
de l’état-major? Celui qui a tout fait, c’est celui qui redresse les chevilles
1 12
CHEZ LES BETSILÉOS.
des canons... c’est Gibelin! Après tout, pourquoi ne serait-ce pas vrai?
Les colons européens à Madagascar sont si peu nombreux que c’est
pour eux une vraie jouissance de parler avec abandon à un ami, et quelles
que soient leurs convictions religieuses ils sentent bien que le missionnaire
est leur seul et véritable ami.
10 décembre
Malgré les menaces perpétuelles d’un vilain ciel chargé de grosses
nuées bombées et grisâtres, la distribution des prix chez les Frères a pu
se faire suivant toutes les rubriques, dans la cour de l’école, en partie
recouverte d’une immense toile de tente.
Lorsque j’arrive, une demi-heure avant l’ouverture du rideau (car il
faut vous dire qu’il y a une scène, des décors et un rideau), donc, lorsque
j’arrive pour grimer de moustaches noires les figures déjà sombres de
nos acteurs, la cour des Chers Frères représente exactement une four-
milière en pleine activité. Quatre cents enfants, de tout âge et de toutes
tailles, se croisent, se bousculent, dans un fouillis inexprimable. Les
bancs des classes passent par la porte, sautent par les fenêtres et s’en
viennent en sarabande échevelée s’installer provisoirement dans un
magnifique désordre, en attendant que l’œil et la main du Cher Frère
Directeur s’en viennent mettre l’ordre et la lumière dans ce chaos. Fina-
lement le tout se désenchevêtre peu à peu, des chaises, voire même quel-
ques fauteuils empruntés attendent les autorités, et les innombrables
moutards finissent par se grouper autour de leurs professeurs respectifs.
Les Sœurs arrivent avec leurs deux cents filles et fillettes; les invités
pénètrent un à un dans le sanctuaire (car on a eu soin d’installer à la porte
un tourniquet à quatre branches qui ne livre passage qu’à une seule per-
sonne à la fois). Ces Messieurs les commerçants, les officiers et autres
gros personnages, sont reçus à la grande porte. Vers 9 heures, tout le
monde est à son poste. Frère Jérôme a son bâton en main, son piston en
bouche; un, deux, trois; pan, pan, pan, et la toile se lève, et la musique
entonne son premier morceau.
Toujours intéressante cette musique, car on est toujours un peu ému
en l’écoutant. A la jouissance de la note présente se mêle toujours quelque
crainte pour la note à venir. Aurons-nous un la ou un canard? Combien
d’accidents à la clef et hors de la clef? Quelquefois le trombone, ou ce qui
le remplace, s’étouffe dans un soupir; les gros cuivres s’essoufflent à pour-
suivre la petite flûte; quelques heurts, quelques bémols inconscients,
quelques contre-temps involontaires, mais somme toute, l’ensemble arrive
au port de la dernière mesure sans trop de naufrage, et le Frère Jérôme
INSTALLATIONS ET PROGRÈS.
1 1 3
peut être content de ses artistes. Lui-même est artiste sur toute la ligne.
Les rideaux, les coulisses, le fond du théâtre sont son œuvre. Sur le
rideau, on voit, objet de l’admiration universelle, une rue avec de
grandes maisons à plusieurs étages, au fond un jardin public, par-ci,
par-là des personnages, une ligne de soldats faisant l’exercice, un monsieur
poli qui salue une dame élégante, un autre monsieur coiffé d’un gibus
exagéré, un chien, une voiture à deux chevaux et, — merveille des
merveilles, — un chemin de fer, qui s’en vient bon garçon, à travers la
place publique, en fumant et en soufflant. Et nos Betsiléos d’ouvrir les
yeux tout ronds pour admirer ce chemin de fer, ce fameux chemin de fer
dont on leur parle tant. La toile du fond porte un superbe palais d’un style
quelque peu flamboyant, à faire rêver un architecte. Sur les coulisses,
des pots étrusques, une cheminée, des fleurs, des panoplies. Et je ne mets
dans ma description aucune malice, car je trouve que le Cher Frère
Jérôme a fait quelque chose de très réussi au point de vue du spectateur.
D’ailleurs il a d’autres cordes à son arc que sa musique et ses pin-
ceaux. Il empaille, non pas ses élèves, qui ne sont pas des empaillés, mais
tous les oiseaux, toutes les bêtes empaillables de la création. Le lapin qui
paraîtra tout à l’heure, est une de ses œuvres. C’est lui encore qui a com-
biné ces savantes barbes rousses, noires ou blanches qui décoreront le
minois bronzé des personnages principaux. Je n’en finirais pas d’énumérer
tous ses talents.
Pendant le temps que nous divaguons sur le compte du directeur,
l’orchestre a déroulé toutes ses harmonies, le coup de baguette et le
coup de gosier de la dernière note ont été donnés avec entrain, la toile
se lève...
Les prix! gentille déclamation par une bande de gamins épanouis
qui, suivant l’habitude innée chez tous leurs semblables, déclanchent
automatiquement leurs gestes anguleux et gauchement charmants. C’est
convenu; on a dit qu’il fallait montrer son cœur à tel endroit : le
moment venu, toutes les petites mains font un arc de cercle qui s’en vient
aboutir approximativement aux environs de l’estomac, ou au beau milieu
de la ceinture.
Après le panégyrique, la réalité! Prix de la 7e classe. Les élèves
reçoivent une enveloppe. A l’intérieur, le précieux papier qui leur donne
droit à certaine petite somme ou à certains livres classiques plus coûteux.
Il en sera de même pour toutes les classes. Je crois que le lauréat de la
ire classe le mieux servi, a atteint ses 7 fr. 5o. Or, il était bourré de
premiers prix. Les moins bien partagés recevaient pour la valeur de 1 ou
2 francs. Vous voyez qu'il n’y a pas d’excès. Beaucoup de ces prix sont
CHEZ LES BETSILÉOS.
i 14
dûs à la générosité des colons ou autres Européens de Fianarantsoa.
Puis six ou sept petits Européens montent sur l’estrade. Dialogue
enfantin où, comme il convient, « la vertu est récompensée et le
vice puni. »
Admirons encore, durant l’intermède, les musiciens, les joues gonflées,
les pieds qui marquent la mesure, le corps qui se ba’ance au gré de l’har-
monie, les fronts presque rougis par l’effort; et certain lamba remarquable
où se trouve peinte au naturel l’idylle fleurie de quelque Philémon et
Baucis. Son heureux possesseur s’époumonne à fournir sa quote-part de
notes cuivrées et retentissantes.
Voici mieux : du tragique. Sérafino le bandit. Le fond de la pièce,
c’est une vendetta , le théâtre de l’action, naturellement, en Corse. La
femme a été tuée, un fils blessé et tenu en captivité, le père veut se
venger. Son petit garçon, bon comme un cœur, pieux comme un ange,
intervient; les circonstances le favorisent, le père pardonne, le fils aîné
est retrouvé, le brigand se convertit, et le spectateur est satisfait. Evidem-
ment les trois unités de MM. Aristote et Boileau n’ont rien à voir dans
le drame. Le premier acte est un peu long, le deuxième un peu court,
en un quart d’heure nous avons été menés de 5 heures du matin, lorsque
M. le Curé doit dire sa messe, jusqu’à 8 heures du soir, moment convenu
pour l’embuscade. Seuls sans doute s’en sont aperçus les malheureux
puristes qui comme votre serviteur ont passé « la fleur de leur jeunesse »
(expression de mon caporal) à sécher sur les bancs de l’école. Tant pis
pour eux, et tant mieux pour tous les braves spectateurs blancs ou noirs
qui ont goûté sans mélange le jeu et la musique de nos artistes. Il faut se
rappeler que ce sont des enfants qui jouent dans une langue étrangère.
L’aisance avec laquelle ils débitent leurs pages de français peut faire
oublier un instant la peine qu’ont dû se donner leurs maîtres pour les
amener à cette facilité et à cette assurance. Réflexion faite, on reste
émerveillé, et l’on a le droit de s’étonner de certaines paroles de person-
nages considérables qui semblent vraiment par trop oublier ce que la
mission catholique et en particulier les Chers Frères ont fait pour le déve-
loppement de la langue française en ce pays. Et à ceux qui l’oublient, on
est tenté de demander chez qui et à qui ils vont demander leurs compta-
bles, leurs employés et leurs interprètes.
i3 décembre.
De l’eau, de l’eau, de l’eau, en haut, en bas, au milieu, à droite, à
gauche, dans mes souliers, dans mes poches, sur mon pauvre chapeau
melon, sur mon pauvre Trésor , dont la crinière se coagule en dents de
INSTALLATIONS ET PROGRÈS.
1 1 5
scie et la queue en immense pinceau d’aquarelle. Voilà toute ma visite à
Antsaboka, poste du sud le plus éloigné, le moins bien monté pour me
recevoir.
A peine étions-nous partis qu’il pleut. Impossible d’aborder la mon-
tagne. Arrêt à Maneva. Nuit à Maneva. Le lendemain matin, dimanche,
départ, brouillard; arrivée : menaces de pluie; réunion : pluie et fièvre.
Où loger? rien en dehors de la case-chapelle. Où mettre Trésor?
' Le soir, tandis que je confesse, la pluie fait rage au-dessus et finit
par passer au dedans sous forme de gouttières monstrueuses qui arrosent
confesseur et pénitent. La partie ouest de la chapelle est une cascade et
un étang. Sur ce, on me signale un malade à visiter à un kilomètre.
Entre deux bordées nous partons, nous revenons en pleine ondée. Heu-
reux puncho (imperméable) qui m’a sérieusement protégé le thorax tout en
recueillant des ruisselets à destination de mes chaussures, lesquelles sont
remplies jusqu’au dernier œillet de lacet. Quand on a des pantoufles et
des bas de rechange, on peut encore réparer le désastre, mais rien n’est
là pour dessécher les étangs intérieurs de la case. Force m’est de passer
la nuit avec eux.
L’inondation m’attendait au retour. « Oh! le joli petit ruisseau,
quelques herbes jaunettes qui se laissent incliner et relever doucement au
fil de l’eau claire, un frais tapis de gazon au point de départ et au quai
d’arrivée. Voyons, Trésor, pas de bêtises, aie pas peur, pas profond,
d’autres ont passé. » Trésor ne dit pas mot à ce beau discours et n’en
pense pas... plus, Pourtant il se défie. L’obéissance due aux éperons
l’emporte, hélas! pas loin. Trésor est dans l’eau; ses longues jambes
grêles sont dans la boue et tous les deux nous sommes dans le pétrin. Il
enfonce; nous enfonçons jusqu’à la selle. Au lieu d’aborder sur l’autre
rive, Trésor cherche une issue dans le cours d’eau et, pour comble
d’infortune, met dans l’étrier, que mon pied venait de quitter, son sabot
sud-sud-est. « Hercule! Hercule! à mon aide!... » Hercule, c’est mon
suivant, qui d’ailleurs avait passé avant moi. A nous deux nous parvenons
à hisser Trésor hors de l’eau, nous dégageons sa malheureuse jambe de
l’étrier et nous nous mettons en devoir de nettoyer à fond la pauvre bête
au sortir de ce bain forcé. La route se continue dans l’humidité et au
milieu des rochers, sans autre nouvelle émotion qu’une descente presque
à pic du haut d’une montagne; mais Trésor est habitué à ce genre de
dégringolades et j’ai fait de mon côté comme si je l’étais. Pas d’autre
conséquence qu’un léger rhume de cerveau éteint ou épongé au bout de
deux jours. Trésor a attrapé un petit rhumatisme qu’il a eu, depuis, la
bonne idée de laisser sur la route.
CHEZ LES BETSILÉOS.
1 16
Entre nous, ne trouvez-vous pas que je devrais faire arranger le toit
d’Antsaboka et faire construire une niche quelconque pour le Père et son
cheval? 11 ne serait besoin que de quelques pièces de 5 francs. Encore
faut-il les avoir.
L’école de Talata va bien. On ne se sauve plus. En attendant le
professeur, je fais la classe et j’enseigne ba, be, bi, bo, bu. J’ai confec-
tionné avec une grosse poupée privée du bras gauche, un Enfant-Jésus
ravissant, habillé de jolies gazes et dentelles envoyées par le Pensionnat
de X... La crèche sera garnie de clinquant et autres merveilles envoyées
aussi de France. Je compte sur une extase universelle.
5 janvier 1904.
Dociles en apparence et en réalité, et pourtant extrêmement délicats
à manier, tels sont nos Betsiléos. Jetterai-je pour cela la pierre à mes
paroissiens? Mon Dieu! non; le peuple de ce pays est trqp récemment
entré dans la civilisation et dans le christianisme pour en avoir pris
toutes les délicatesses. Peut-on demander le désintéressement complet et
la pauvreté volontaire à des âmes qui en sont encore à Va, b , c, des dix
commandements? Nous sommes exposés à les juger trop vite et par
conséquent à les mal juger. Il peut y avoir pour eux de l’héroïsme là où
nous ne voyons qu’une conduite raisonnable. Pour moi, je trouve un
véritable mérite et un vrai dévoûment chez certains, spécialement chez
ces brevetés qui se refusent encore à nous abandonner et se résignent à
20 francs de salaire mensuel, lorsqu’à côté, dans les écoles officielles ou
aux emplois du gouvernement, ils peuvent gagner 3o, 40, 80 francs
par mois.
Voilà, pour le dire en passant, une des grandes inquiétudes que
donne la petitesse de notre budget. Sans écoles, que de bien détruit!
Gomment avancer?
24 janvier.
L’un de mes Talatains répond à mes avances qu’il regrette de ne
pouvoir envoyer ses enfants à l’école catholique parce qu’il n’a que des
filles. Ce fut un trait de lumière, et le sort de mon ancienne chapelle
maintenant abandonnée fut soudain fixé dans ma pensée. Deux jours
après je proclamai : « Gens de Talata qui m’écoutez, sachez que j’ai
» l’intention d’ouvrir pour vos demoiselles un ouvroir, c’est-à-dire un
» atelier où l’on enseignera la couture et autres travaux propres aux
» dames. » La proposition est claire. Je m’attends à des réponses qui le
'INSTALLATIONS ET PROGRÈS.
11?
seront beaucoup moins. Qu’importe? la religion finira par triompher ici.
Qui sait si Notre-Dame de Boulogne ne me ménage pas mes premiers
baptêmes de convertis pour l’inauguration de son sanctuaire? On y songe,
à ce nouveau sanctuaire. Nous discutons les plans et les dimensions.
Grâce à quelques avances, nous allons pouvoir préparer la charpente.
Y aura-t-il un clocher? deux clochers? Pourquoi pas un modeste
transept? toutes graves questions qu’il faut élucider avant le retour de la
saison des travaux.
En attendant, nous plantons quelques milliers d’arbres qui ont l’air
de vouloir reprendre. Mes petits pensionnaires montrent le même zèle à
creuser des trous qu’à approfondir les difficultés de l’arithmétique.
4 février.
Voulez-vous le bilan artistique et poético-descriptif du pays Betsiléo
en ce dernier mois de janvier? Un ciel obstinément gris, marbré de
nuages foncés qui traînent aux flancs des montagnes leur rideau à peine
translucide de brouillards effilochés ; un paysage terne, sans nuances et
sans lumière, planté de rochers humides et miroitant de la dernière
pluie, plaqué irrégulièrement de brousse encore roussâtre et de verdures
aux tons salis; dans la vallée, le Mandranofotsy qui roule des eaux
jaunâtres et couvre plus ou moins, suivant les ondées, les rizières en
herbe, laissant émerger çà et là aux jours de déluge quelques buissons
d’arbustes sombres ou quelque mamelon plus élevé; voilà toufce qu’il
nous a été donné, sinon d’admirer, du moins de contempler matin et soir
sans interruption.
De l’avis de tous, l’année est exceptionnellement désagréable et
pluvieuse. Le soleil semble se mettre en grève perpétuelle. C’est à peine
si l’orage parle de temps en temps le soir, mais par contre la pluie ne dis-
continue pas et nous procure avec les inondations la délicieuse surprise
d’éboulements inattendus. Les maisons ont tenu bon : ce sont surtout les
talus, les chemins, les digues, les ponts qui ont dû payer leur écot. Les
talus sont descendus dans les chemins, les chemins dans les ravins, les
digues se sont éboulées dans les marais, et les ponts, suivant leur vieille
habitude, s’en sont allés à la dérive, sans doute pour regagner leur pays
natal, les forêts dont ils étaient sortis.
Le malheur pour les ponts en particulier, c’est que le déménagement
a lieu subito, sans dire gare. Mon pauvre Trésor en sait maintenant
quelque chose. Il a senti tout à coup le deuxième pont céder sous son
poids, ses jambes de derrière s’enfoncer dans le vide et se river ensuite
CHEZ LES BETSILÉOS.
1 18
énergiquement aux clous des planches brisées. Le supplice dura assez
longtemps. Les gens s’assemblent, mais ne savent comment extraire de
là, sans le blesser, l’infortuné cheval. On m’appelle, j’y cours avec toute
ma colonie, les uns portant des scies, un marteau, les autres des planches,
d’autres leur ingéniosité et leur bonne volonté. J’étais de ces derniers.
Quand nous arrivâmes, la tragédie était finie. Trésor était délivré, une
partie du pont était en hachis; en somme mes braves Malgaches avaient
sérieusement et adroitement travaillé, car la bête sortait de la trappe
honnêtement écorchée, mais sans blessure grave et sans fracture. Elle
aurait pu y rester.
De la plaine on passe à la montagne. Si la pluie est récente, quelle
jolie patinoire pour le Bucéphale qui piétine sur place et pour l’Alexandre
qui avec ses souliers européens se livre à la gymnastique désespérante du
toutou vanneur enfermé dans un tambour l Est-ce tout? Non, il y a les
descentes : c’est encore pis que les montées. Il y a les rizières. Oh! ces
rizières! Pendant que le cheval s’embourbe, le missionnaire, faute
d’autre issue, se risque sur les minuscules talus qui séparent les différents
étages inondés. Vous voyez d’ici cet équilibre instable sur des mottes de
terre de quinze centimètres de large, aux trois quarts immergées, quand
elles ne sont pas complètement couvertes d’eau. Trente à quarante mètres
de cet exercice avec l’espoir toujours probable d’un plongeon, et cela
quelques minutes avant d’arriver au point terminus , au poste où l'on
doit dans une demi-heure réunir son monde et célébrer la sainte Messe!
Avec les ondées qui détrempent les bagages, les caisses, le cheval et
le voyageur, il y a les rencontres de troupeaux. Il y a Messire Tonnerre
dont la grosse voix et les éclats sont plutôt désagréables* lorsqu’on fait sa
rencontre au sommet de quelque montagne. Ceux que la nécessité a
amenés à une entrevue solitaire avec lui en sont revenus avec la chair de
poule, et des récits à faire frémir.
8 février.
Jusqu’ici je suis enchanté de mes écoliers, de leurs professeurs et de
leur surveillant. Age d’or qui durera toujours, s’il plaît à Dieu. Si
j’acceptais tous les candidats, les présences atteindraient bientôt la
cinquantaine, voire la centaine. Actuellement vingt sera le grand
maximum des pensionnaires proprement dits. Il y a des limites à tout,
surtout aux ressources. Grâce aux générosités de nos amis de France, je
suis cependant tranquille pour un avenir de plusieurs mois.
INSTALLATIONS ET PROGRÈS.
lig
i5 février.
Sont-ce de vraies histoires de brigands, des promenades de fantômes
ou de simples escapades de chats en vacances? C’est ce que l’on ne saura
guère avant le jugement dernier. Pour le moment, je me contenterai de
vous raconter les faits sans chercher à y voir plus clair qu’il ne convient
puisque ça s’est passé pendant l’obscurité des nuits.
Je dois m’attendre, lorsque je m’absente un jour ou deux, à recueillir
au retour une demi-douzaine de nouvelles désagréables. C’est une loi
générale. Donc, revenant de voyage, ma première question au débar-
quement, après les profondes salutations d’usage, fut : « Quoi de neuf? »
C’était déjà ce qu’on demandait en grec du temps de Démosthène.
Réponse : « Les voleurs sont venus. — Ah! et puis? — Ils sont entrés
dans la cour, ont essayé de pénétrer dans la chapelle et, ayant été aperçus,
ils se sont sauvés. L’un portait des pierres, évidemment pour se défendre.
— Qu’ont-ils enlevé? — Rien. — Conclusion : mes amis, fermez bien
toutes les portes, surtout quand je n’y suis pas. >*
« Quand je n’y suis pas! » j’étais bien fier. Le jeudi soir, moi présent,
moi rentré, ces messieurs sont revenus, ont traversé la cour, pénétré dans
la seconde enceinte réservée et ont poussé leur pointe et leur audace
jusqu’à la porte qui fait face au dortoir des élèves. Parvenus là, ils se sont
mis à manœuvrer la gâchette, à bousculer la porte pour la forcer. Mes
pauvres décas1 blanchissaient de peur en entendant ce tapage et trem-
blaient encore le lendemain en me redisant l’aventure. La porte ne
cédant pas et les décas se décidant à remuer, le voleur se retira, revint
par le même chemin, et n’ayant pu venir à bout de la porte, s’en prit à
la fenêtre extérieure garnie d’un volet qu’il s’amusa quelque temps
à secouer.
J’avoue entre nous que ces histoires de brigands me laissent parfai-
tement tranquille, mais terriblement rêveur. A-t-on jamais vu un voleur
s’amuser ainsi à faire du branle-bas et choisir pour cela le quartier le plus
éloigné de la sortie et le plus habité de la maison? Je sais bien qu’il
n’avait guère à choisir et qu’il risquait beaucoup plus en tâtant direc-
tement de mon côté, mais tout de même sont-ce là des mœurs de
professionnels?
Au narré de cette seconde tentative, je résolus de surveiller la place
pendant la nuit suivante. Ma fenêtre en conséquence reste entrouverte
et les portes sont barricadées soigneusement. A dix heures, je dormais du
sommeil de l’innocence, quand tout à coup la cloche de la chapelle se
120
CHEZ LES BETSILÉOS.
met à tinter. Une! en bas du lit; deux! à la fenêtre. Rien, rien de rien,
pas de vent, pas une ombre, portes toutes closes. Je descends, le revolver
en main. Il y a un demi-clair de lune. Je parcours l’emplacement : rien
de dérangé. Pas de berlue, car je ne suis pas le seul à avoir entendu.
Finalement je me réfugie dans ^hypothèse d’un gros oiseau de nuit qui
sera venu agiter maladroitement la cloche ou d’un gros chat qui en
sautant en aura remué la corde. Si c’est affaire de sorcellerie, car la
sorcellerie par ici n’est pas chose inconnue, nous y mettrons ordre.
Le lendemain, Trésor piquait une tête au travers d’un pont. Déci-
dément c’est un sort. Tous les diables du pays nous en veulent. Nous
leur opposerons les médailles de saint Benoît. Quoi qu’il en soit, la nuit
suivante fut parfaitement calme.
18 février.
En fait de diables et de revenants, il n’y a eu selon toute vraisem-
blance qu’un vilain hibou dont je viens de terminer brusquement l’exis-
tence, et quelques vilains drôles dont la distraction, paraît-il, est d’aller
faire du bruit pendant la nuit dans les hameaux des environs. Un de leurs
tours consiste à lâcher les bœufs hors de leur parc. Pauvres malheureux,
qui se vengent comme ils peuvent de leur misère.
20 février.
Un de ces derniers soirs j’étais occupé fort paisiblement à achever
mon repas, lorsque j’entendis tout près de moi, derrière le mur, une
symphonie inattendue. Plus agréable et plus douce au cœur que les
fanfares éclatantes qui égaient les dîners officiels, elle s’élevait dans le
silence avec cette allure de mélancolie plaintive et traînante qui accom-
pagne presque tous les chants malgaches. J’écoutai. C’était un cantique à
la Sainte Vierge. Je me gardai bien de l’interrompre, et pendant quelques
minutes je jouis de la délicieuse sérénade qui m’était offerte.
Qu’était-ce donc? Simplement mes petits hommes qui ayant aperçu
une table récemment apportée pour la classe et déposée contre le mur,
n’avaient pu résister à l’honnête tentation de venir s’y percher comme des
moineaux et d’y chanter comme des rossignols. Les plus jeunes faisaient
la partie haute, les autres l’accompagnement.
Et si vous aviez été là, vous auriez pu entrevoir à travers les brumes
de la nuit commençante une série de formes blanches de plus en plus
indécises, soutenues entre ciel et terre par des supports déjà rendus invi-
(1) Les décas sont les aides-de-camp ou hommes de confiance du missionnaire.
INSTALLATIONS ET PROGRÈS.
121
si blés ; à faire croire que pour nous compenser des diables, une volée
d’anges était venue s’ébattre parmi nous.
Dans la maison des professeurs on chante aussi. Çe sont deux chœurs
qui se font écho dans le calme du crépuscule. En haut, les étoiles; autour
de nous les ombres s’agrandissant; du fond de la vallée des bruits
intermittents et variés qui s’éteignent avec les derniers feux. Avouez que
les soirées de Talata ne sont pas dépourvues entièrement de poésie,
d’exotisme et surtout de consolations pour le missionnaire.
Une chose encore que la France a désapprise ; un spectacle qui ne se
voit plus guère que dans le célèbre tableau de Millet se renouvelle ici tous
les jours. U Angélus sonne : où qu’il soit et quoi qu’il fasse, mon petit
peuple s’arrête, se jette à genoux et récite dévotement la prière à Marie.
21 février.
A quoi tient le sort des empires? Ces jours-ci je faisais tracer la limite
de la propriété : l’on vient me prévenir que certain Talatain est furieux.
On lui abîme son manioc, dit-il, et il veut empêcher les ouvriers d’exécuter
le travail. Sur place, je reconnais que l’homme n’était pas entièrement
dans son tort. Mes travailleurs avaient élargi quelque peu la ligne de
démarcation au détriment d’une douzaine de pieds du susdit manioc.
Néanmoins comme au fond le dommage était nul et que le citoyen avait
plutôt cherché noise que justice, je jugeai la dispute inutile et déclarai au
plaignant qu’il aurait dû s’adresser directement à moi. Il se calma et
regagna ses pénates. /
Or trois ou quatre jours après, ne voilà-t-ii pas que son serin d’enfant
s’enfonce en jouant un énorme haricot au fond de la narine droite. Toutes
les tentatives pour l’extraire n’aboutirent qua faire pénétrer plus avant
le gênant locataire. De là, inquiétude maternelle et paternelle et, faute de
mieux ou de pis (je veux dire de docteur), on s’adresse au missionnaire.
Le bambin est porté à mon domicile et couché sur une table. Le haricot
est si bien engagé que rien n’en est visible extérieurement. Les pinces sont
jugées trop grosses pour travailler au fond de ce puits minuscule. J’en
appelle aux aiguilles et de fait l’aiguille pique l’intrus et le ramène
victorieusement à la lumière. Nous fûmes tous alors épouvantés de
l’énormité introduite et sortie. Du coup le papa et la maman, toute la
famille se précipite sur moi pour me prendre la main, cette main libéra-
trice! Protestations de reconnaissance, de dévoûment, d’affection filiale!
« Vous êtes notre père et notre mère. Nous ferons baptiser cet enfant. »
Je laissai passer l’avalanche en m’abritant derrière une modestie de
/
122
CHEZ LES BETSILÉOS.
docteur satisfait. Une jambe artistement coupée ne m’aurait pas procuré
plus de gloire et plus de délices que ce nez soulagé. Au fond, je pensais
surtout que si le bon Dieu le veut, un simple haricot est assez fort pour
renverser toutes les barrières, tous les remparts du diable et de ses erreurs.
29 février.
Laissez-moi vous tracer un portrait contemporain, où la fantaisie
n’enlève rien à la vérité.
Quelle est la date de sa naissance? Tout le monde l’ignore. Son père
et sa mère seraient bien en peine de me l’apprendre et lui plus que
personne est incapable de me le dire. D’ailleurs l’état-civil n’a pas encore
dressé ici ses listes réglementaires. Il est encore dans la fleur de sa
jeunesse malgré ses moustaches précoces. Son teint est plutôt blanc, ce
qui vous étonnera de la part d’un indigène de Madagascar. Ses petits
yeux pétillants de malice sont gris vert; son nez, ni aquilin, ni grec, ni
juif, ni américain rentrerait plutôt, d’après Y Almanach Hachette , dans la
catégorie des nez raplatis charitables et sympathiques, indices de qualités
médiocres et de prosaïsme intellectuel. Enjoué par constitution, farceur
par prédominance des humeurs folichonnes, son tempérament câlin et
flatteur aurait une tendance marquée à l’hypocrisie si l’éducation ne
venait le redresser. Pour le moment le défaut le plus saillant de l’indi-
vidu, celui de tous les estomacs encore jeunes, serait la gourmandise.
Avec quelle intonation de voix, avec quelle intensité de supplication ne
prononce-t-il pas le mot fatidique de toutes les jeunes convoitises : « Oméo
(prononcez ouméoü) : donne-moi-îe ! » lorsqu’il se voit en présence d’un
bon morceau. Car il parle! vous avez dû vous en douter quand je vous ai
avoué qu’il était en âge de porter moustaches. Il parle malgache, vous le
saviez puisque je vous ai dit qu’il était indigène. Il parle même fort bien
et surtout fort à propos lorsqu’il s’agit de faire chorus avec un appétit
juvénile qui crie constamment famine. Il parle, mais comme beaucoup
de mes élèves des classes rurales (j’excepte l’école supérieure de céans)
il ne sait pas lire, encore moins sait-il écrire et beaucoup moins compter,
ce qui ne l’empêche pas de professer que deux douceurs valent mieux
qu’une. Bref c’est mon ami, j’allais dire mon intime. Quand je dîne, il
est le seul qui ait le droit d’assister au festin. Il va jusqu’à y participer, ses
instances sont si pressantes, ses appels si multipliés que je ne puis
m’empêcher de m’arracher les morceaux de la bouche pour les partager
avec lui. Il a le droit d’assister à tous les conseils, de siéger à toutes les
assises, de présider à toutes les discussions. Gomme le confident dans la
INSTALLATIONS ET PROGRÈS.
123
tragédie classique, son rôle est d’entendre tous les a parte et de surprendre
tous les monologues. Il fait tiers dans tontes les confidences. Il peut
écouter les secrets d’Etat, voir même les secrets de conscience, car je suis
sûr de sa discrétion et de son silence, et nul ne se fait scrupule de tout
dire devant lui.
Que vous dirai-je encore pour vous inspirer à l’égard de cette honnête
personne la plus haute estime? Au moment des grandes solitudes il est là
pour me distraire, au moment des grandes difficultés il est là pour me
faire sourire par ses gentillesses et ses escapades. Il ne lui manque pour
être parfait que la raison, car celui dont j’ai tracé le portrait fidèle c’est...
Ta/ata, mon petit chat!
Grands dieux! est-il permis de plaisanter de la sorte, de se jouer de
son lecteur pendant une page et de le berner avec le portrait d’un chat,
d’un vulgaire matou? Un missionnaire qui parle de son minet tout
comme ferait une vieille m iss d’outre-M .anche! N’a-t-il donc rien d’autre
à nous raconter? point de traits édifiants à nous narrer, point de con-
quêtes à nous apprendre?
Doucement, doucement, rappelez-vous — sans comparaison — la
colombe de saint Jean, les oiseaux de Messire saint François, et les fleurs
de saint Ignace. Les traits édifiants ne manquent pas ; il manque souvent
de les connaître; les conquêtes se font peu à peu; et, entre deux à-coups,
deux escarmouches, le grenadier de l’Empire se retournait du côté du
havresac où dormait sa miche de pain et où perchait parfois le minet du
régiment.
D’ailleurs rassurez-vous; personnellement Talata m’absorbe fort
peu : « j’ai bien d’autres chats à fouetter; » mais si je l’ai introduit dans
le cadre de mes paysages malgaches et talatains, c’est que son rôle n’est
pas médiocre. C’est l’amusement du Père et des enfants, des enfants sur-
tout parce qu’ils aiment ce qui leur ressemble, du Père parce qu’il amuse
les enfants et en attendant que quelque âme compatissante gratifie mon
petit peuple de boules en bois ou de belles billes en verre, Talata se laisse
rouler par tous, provoquant par ses sauts et ses voltiges des éclats de
franche gaieté, bousculé sans trop d’opposition, taquiné sans trop d’effa-
rouchement, brimé sans trop de rancune. Les ongles gentiment rengainés
dans leur fourreau d’hermine n’ont jamais égratigné personne. Talata en
un mot, c’est pour mes moutards une sympathie, presque une affection.
Que je m’absente pour trois ou quatre jours, le minet sera recueilli,
choyé, régalé.
Enfin pour dernière excuse de mon verbiage, sachez que Talata a
des destinées bien précises qui finiront tôt ou tard par se dégager du
CHEZ LES BETSILÉOS. 8
124
CHEZ LES BETSILÉOS.
brouillard matinal de l’adolescence. En bon prince je dois pourvoir à
la subsistance de mes sujets ; or, la subsistance « nécessaire et suffisante »
de mon peuple c’est le riz. Et les ennemis du riz « c’est les rats » et les
souris. Qui nous en gardera? Talata! A lui entière juridiction sur le
peuple des voleurs, à lui le pouvoir exécutif, droit de vie et de mort.
Sentinelle, gendarme et ministre, voilà son avenir. Vous voyez que je ne
plaisante pas.
Pendant que je divague ainsi sur ton compte, mon pauvre Talata !
bien repu des débris d’üne carcasse de poulet, les yeux en boutonnière,
le corps en boule, une patte enfouie et l’autre à l’abandon, la queue en
croissant et le museau rose appuyé tout chaud contre ton cœur, tu dors
pacifiquement sur un vieux linge, en haut d’une caisse en fer blanc!...
Dors, minet, mais ne me vole plus le dîner de mes enfants, comme il y
a deux jours. Si tu t’en souviens, une bonne râclée s’en suivit et d’indi-
gestion, de remords ou de douleur, tu fus malade pendant vingt-quatre
heures.
10 mars.
J’en ai tant à vous raconter que je ne sais plus par quel bout com-
mencer. Talata, les marchands, les Anglais, les païens, les brigands, les
Norvégiens, mes écoliers, mes bons chrétiens, les réunions, les examens,
les plantations et les trente-six projets qui mijotent, plans d’églises et de
clochers et organisations d’écoles, tout cela fait au fond de ma cervelle
quelque chose comme l’affreux méli-mélo de notre raisin piétiné actuelle-
ment dans notre pressoir par une demi-douzaine de pieds malgaches.
Revenons d’abord à nos brigands.
Ce n’est pas seulement à Talata que ces Messieurs avaient rendu
leurs visites intempestives et nocturnes. Ambondrona se lamentait.
Andakana était aux abois. La femme de mon maître d’école en cette der-
nière localité avait déjà déguerpi du terrain de la mission pour se réfu-
gier au centre du village. Son mari tenait encore bon, mais... pour
combien de temps? Bref, sentant son courage défaillir, il vint réclamer
du renfort : « On est encore venu la nuit dernière, me dit-il, il y a eu
grand branle-bas à la porte de la chapelle ; on a essayé de forcer l’entrée
et voici comme pièce à conviction la clef... que fai brisée, parce que le
lendemain matin, lorsque j’ai voulu entrer dans la maison, j’ai trouvé la
serrure obstruée. »
Poursuivons l’enquête : « Les brigands reviennent-ils souvent? —
Oui, presque toutes les nuits. — Vers quelle heure? — Vers neuf ou dix
heures, lorsque tout le monde est endormi. — Qu’est-ce qu’ils font? — -
INSTALLATIONS ET PROGRÈS.
125
Ils frappent aux portes, aux fenêtres, lâchent les bœufs. — Et les habi-
tants du village? — Ils ont peur. — Que faire? — Je ne sais pas. — Eh
bien voilà. Ne dis rien à personne, pas même ici. Vers sept heures tu
viendras me prendre, nous partirons dès qu’il fera nuit, silencieusement,
armés de bâtons et de fusils, ei j’irai monter la garde. Surtout discrétion
absolue! b Mon homme promet et en attendant l’heure convenue pour
l’expédition je continue â enfiler les perles multicolores de mes occupa-
tions quotidiennes. Je fourbis revolver et mousqueton, je remplis le
récipient de ma lanterne sourde, je glisse dans mes doublures deux car-
touches chargées de gros sel, dans mes poches quelques doigts de chocolat
pour arc-bouîér mon courage et mon estomac, un livre de lecture pour
distraire les loisirs de la veillée, et dès que Messire Phébus s’est encapu-
chonné de nuages et d’obscurité, mon maître d’école, un de mes décas à
qui j’avais posé la question préalable : « Rodrigue, as-tu du cœur? », et
votre serviteur, nous nous glissons comme trois ombres vers le village
encore teinté de rouge et pointillé de quelques lumières. Sur ce, n’ayons
pas peur. N’ayez pas peur non plus. Je tiens à vous prévenir charitable-
ment dès le début du récit de cette campagne, que je ne suis pas mort, et
que tout le monde en est sorti sain et sauf, même les brigands.
Nous allons donc à travers la brousse. Le sentier est presque plus
visible qu’en plein jour : il produit l’effet d’une longue fente sombre irré-
gulière, tranchant par son noir foncé sur la teinte gris verdâtre des
grandes touffes d’herbe. C’est comme une espèce de rail creux où nous
circulons à la manière des funiculaires. Mes gros souliers d'Européen
sont les seuls à taire du tapage dans le silence du soir, et si je veux arriver
tout à l’heure incognito jusqu’au lieu de l’embuscade, il conviendra d'y
mettre une légère sourdine.
Dans la première partie du trajet, il est encore permis d’échanger
quelques réflexions à mi-voix. La parole au milieu de cette nature assou-
pie ou endormie rend un son mat et étouffé. Les précautions que nous
prenons pour passer inaperçus près des hameaux nous donnent vraiment
à nous-mêmes des allures de brigands ou de conspirateurs. Phébé, de
temps à autre, se permet d’écarter doucement son rideau de nuées pour
jeter un regard discret sur notre marche. Mais bientôt elle le referme et
se voile modestement pour ne pas nous trahir. Elle a compris...
Arrive l’instant critique, le passage de la rivière. La pirogue, de con-
nivence avec nos ennemis, s’est collée à la rive opposée. Un de mes
hommes se dévoue pour passer à gué, et ramener l’embarcation vers le
gros de la troupe. Etrange et presque émouvante sensation. La silhouette
blanche s’enfonce dans la nuit, disparaît tout à fait, et bientôt à cinquante
126
CHEZ LES BETSILÉOS.
mètres, du côté de la rivière que l’on distingue à peine à un léger reflet,
on entend un clapotement réitéré. Le clapotement cesse, et à nos pieds
s’en vient aborder une barque semblant couler silencieusement sur l’eau
qui coule plus silencieuse encore. Y descendre, passer sur l’autre bord,
escalader le talus, fut l’affaire d’une minute. Dès lors, toutes les précau-
tions sont prises pour ne rien laisser trahir de notre présence. Je marche
sur la fine pointe des pieds, mes hommes retiennent leur souffle :
défense d’éternuer ou de tousser, car nous approchons d’Andakana.
Evidemment nul ne se doute de notre passage. Nous voici à la chapelle.
La clef grince un peu. « Bonsoir, mes deux compagnons, dormez bien...
On veille. »
Mon premier soin, une fois seul, fut d’installer mon lit de camp. Je
n’avais nullement l’intention de donner sept ou huit heures de mon
existence, et surtout de mes nuits, à messieurs les rôdeurs, et, ceci fait, je
passe aux informations. Le nord et l’ouest font les morts. Seuls, les
grands eucalyptus y gémissent de temps en temps leurs plaintes métal-
liques au passage du vent. A l’est et au sud, c’est Andakana, qui jase, ou
qui module ses cantilènes rythmées. Ce sont comme des récitatifs à
mélodie indéfinissable. Le soliste s’en va courant à travers une légende
quelconque de son invention, et le chœur le suit, le rattrape dans une
suite de crescendo, de piano, de forte , où il fait revenir indéfiniment, en
guise de refrain, une ou deux phrases qui sans doute résument l’idée
générale de tout le morceau. Figurez-vous un ténor léger voltigeant de
trilles en trilles, et accompagné mélancoliquement de deux ou trois
accords d’harmonium soutenus, renforcés, ou ondulés. Quelle jouissance
à cette heure et dans ce cadre, que cette sérénade exotique ! Aux trois
quarts renversé dans les bras enlacés d’un arbre, attendant les brigands,
ayant pour vis-à-vis un firmament de plus en plus profond et piqué de
jolis points d'argent, n’ayant rien enfin pour me distraire, ni du côté de
mes voisins les buissons qui frémissent à peine, ni du côté des préoc-
cupations que j’ai eu grand soin de laisser au passage de la rivière, quelle
occasion de chasse à courre pour une imagination qui ne demande
qu’à chevaucher dans les taillis de la fantaisie et les grandes futaies de
l’impression!...
Peu à peu cependant les lumières des villages s’éteignent. Çà et là à
de grands intervalles circule quelque torche enflammée. (Les rues ici
n’ont pas de réverbères et ont force casse-cou : il est bon de s’éclairer
pour rentrer chez soi). Quelques appels d’une maison à l’autre, quelques
cris de bébé que sa maman réveille en se couchant à ses côtés, un bruit
de porte qu’on ferme, un craquement de fenêtre qu’on assujettit, puis le
INSTALLATIONS ET PROGRÈS.
127
grand silence des hommes et des choses humaines... L’avenir, le pays,
les échos, tout est désormais... aux voleurs et aux chiens!...
Aux chiens! Oui! Ils sont deux ou trois tout au plus, mais quel
vacarme! Et puis il faut croire que ces coquins-là sont en liberté, car
leurs aboiements multipliés se rapprochent d’une façon qui commence à
m’inquiéter pour mes mollets. Des voleurs! passe encore; mais tenir
tête à deux ou trois molosses enragés ou en train de le devenir... Un
aboiement parti à quelques mètres de mon observatoire mit par terre le
romantisme et la poésie, et en fuite l’amateur de sensations exotiques...
Je rétrogradai en tirailleur sur un rang, pied à pied, et faisant « face
féroce » (expression italienne) à l’ennemi. Celui-ci heureusement s’en tint
à sa première manifestation, et je rentrai sans encombre.
Une fois la porte consciencieusement fermée, l’allumette craquée, la
lanterne allumée, je retrouvai toutes mes énergies. J’oubliai même l’émo-
tion que m’avait donnée au milieu de ma contemplation certain gros
oiseau nocturne passant à portée de mes cheveux. Ah! maintenant, ils
pouvaient venir, ces brigands! je les attendais!...
Ou plutôt non, je ne les attendais pas, car il était près de onze heures
et le sommeil s’en vint tout doucettement, éteignant à la fois les rayons
de ma lanterne et le Rayon de Monlaur, dont j’avais pensé charmer ces
heures de veille. La nuit fut des plus pacifiques, et dame Nature se
réveilla avec la paix tranquille d’une bonne conscience. Vers les cinq
heures du matin je regagnai mes pénates, parfaitement fier des exploits
que j’aurais pu accomplir, imbibé d’une satisfaction profonde et légitime,
et surtout trempé jusqu’aux tibias par la rosée que les herbes, hautes
comme nos blés d’Europe, avaient déchargée dans mes bottes tout le long
du chemin.
L’expédition eut pourtant son résultat. Les amateurs de tapage et de
mauvaises plaisanteries apprirent par la Renommée aux cent bouches
que le Père s’était mis en embuscade, et qu’il n’avait pas juré, malgré
son insuccès, de ne pas revenir... Depuis lors tout est tranquille.
19 mars. — Fête de Saint Joseph.
Quatre-vingt-dix baptêmes ce matin, dont 86 d’adultes, voilà le bou-
quet de fête de saint Joseph. Que ce soit aussi le vôtre, chers bienfaiteurs
connus ou inconnus, car enfin, toutes vos générosités n’ont pas d’autre
but que de nous aider à multiplier en ce pays les enfants du bon Dieu.
Dans deux jours, j’espère bien en passant du côté de Maneva, recueillir
au moins une aussi belle moisson. Et ne croyez pas que ces baptêmes se
î 28
CHEZ LES BETSILÉOS.
fassent ex abrupto, saris avis préalable, sans préparation sérieuse. Nous
sortons de retraite, d’une retraite de trois jours, s’il vous plaît, d’une
retraite complète, en grand süeace. Pas de récréation. Pour tout repos
et pour toute distraction, la préparation des deux repas, faite, elle aussi,
sans mot dire. Avouez que ce n’est pas demander un petit sacrifice à
toutes ces petites et grandes langues que de les forcer à se tenir coi pen-
dant trois fois vingt-quatre heures. Dire que l’une ou l’autre n’ait pas
faibli dans quelques rencontres, que telle ou telle (chez les dames surtout !)
n’ait pas prononcé involontairement quelques sons articulés et compré-
hensibles, ce serait exagérer ; mais je puis vous assurer que ces acci-
dents-là ont été fort rares et que personnellement je ne me suis aperçu
d’aucune infraction grave à cet article du règlement. A tel point que,
sortant le premier soir de la maison pour aller faire mon petit tour
d’inspection, je fus tout ébahi de me trouver en face d’un immense feu et
d’une douzaine d’ombres muettes qui attendaient impatiemment la cuis-
son du riz. Séparé de mon monde par la simple cloison de ma porte, je
n’avais rien entendu. En poursuivant mon chemin, je découvris succes-
sivement, aussi affairés mais aussi silencieux, les différents groupes de
mes retraitants.
Les voyez-vous d’ici ces bons jeunes gens, mes graves pères de
famille, accroupis en cercle autour de leur grande marmite en terre? Ils
attisent le feu à graqd renfort d’herbes sèches. La flamme1 s’en va capri-
cieuse et bondissante, léchant et dépassant de tous côtés la demi-sphère
noirâtre où frissonne déjà l’épaisse bouillie de riz. Tout autour, les
murailles, les buissons ou les talus apparaissent et disparaissent au gré
des lueurs inégales du foyer. Quand le dîner est à point — et nos Mal-
gaches connaissent l’instant critique, — un coup de main ou de pied
disperse le combustible et réduit la flamme. De la grande marmite cha-
cun extrait, pour le transporter dans sa petite assiette en terre, la portion
exacte qui lui revient. Du feu on ne conserve que ce qu’il faut pour
brûler les résidus et nettoyer les ustensiles; et dans une obscurité presque
complète on distingue à peine les allées et venues de la cuiller en bois
qui porte la pitance à sa destination. C'est le campement militaire moins
les faisceaux, moins les sacs, moins les ustensiles, moins tous ces enjoli-
vements de la civilisation qui ajoutent au confortable, mais qui retirent
au pittoresque.
' Ah! du pittoresque, en ai-je été servi dans cette fameuse nuit passée
dans un hameau, hors de chez moi! Un soir, après une journée bien
chargée, je fus prévenu qu’on me demandait pour une malade du côté de
Soaindrana. Je donnai Tordre de seller Trésor. Trésor a l’avantage de ne
INSTALLATIONS ET PROGRÈS.
129
s émouvoir de rien et de ne me demander raison de rien. On i’amène, il
me regarde de ses deux gros yeux mélancoliques, je lui jette en l’enfour-
chant un sourire d'amitié, un léger coup d’éperon d’encouragement, et
nous' suivons nos guides. L estomac, le pistolet et la lanterne sont au
cran desûreté. Nous reviendrons aujourd’hui ou demain selon la licence
que nous donneront le malade, la rivière, îes ponts démolis et les fossés.
La première demi-heure n’eut rien d’émofionnant. Phébus clignait
encore de l’œil au-dessus du gros rocher de Langela. On voyait encore
assez pour suivre une grand’ route. Mais vint le moment où nous per-
dîmes à la fois la grand’route et la lumière du jour. Nous eûmes bien
garde d’imiter le singe de Florian et de ne point allumer notre lanterne.
Hélas, la pauvre lanterne, borgne de sa nature, devint aveugle par mau-
vaise volonté ou par mauvaise constitution. Je dois à la justice de décla-
rer qu’elle vient d'un bazar un peu juif, qu’elle est déjà endommagée
dans son appareil de fermeture et qu’il faisait ce soir-là un bon vent de
deuxième classe. Bref plus de soleil, pas de chemin, plus de lanterne et
pas encore de lime. Trésor heureusement trouve moyen de s’y recon-
naître et de suivre à peu près mes compagnons jusqu’au moment où
brusquement il s’arrête et refuse obstinément d’aller plus avant.
La cause de cet arrêt n’était ni plus ni moins qu’une gentille petite
mare que ses yeux de « larynx » (comme disait mon caporal) venaient
de découvrir à ses pieds. Nous étions à quelques pas d’un hameau. Dans
notre détresse, nous hélons les habitants déjà profondément endormis.
Bientôt un brait de broussailles se rapproche de nous et à nos yeux
éblouis apparaissent nos sauveurs.
Iis portent en guise de torches de véritables bottes de foin desséché.
Cela flambe superbement et dans cette nuit couleur d’encre vous
jette de tous côtés des ombres ou des reflets désordonnés et fantastiques.
Ainsi éclairés, nous continuons notre route jusqu’à la rivière. La pirogue
est détachée et nous passons feu à bâbord, feu â tribord. O poésie, où
vas-tu te nicher? Dans un tronc d’arbre creusé qui glisse sur l’eau et dans
deux paquets d’herbe sèche qui brûlent en pétillant et en semant partout
leurs flammèches éphémères.
Au village la malade m’attend. Je la visite, la prépare à tout événe-
ment, puis je songe au coucher. Le retour? pour demain. On trouve une
masure abandonnée pour ma monture et on s’empresse de nettoyer une
chambre à mon intention.
Je m’étends sur une natte et j’attends le sommeil et les visites. Les
visites vinrent avant le sommeil : une invasion ! Mes jambes et mon dos
se transforment en voies stratégiques où circulent des bataillons et des
i3o
CHEZ LES BETSILÉOS.
armées. — Gomment je finis par m’assoupir et par rêver malgré les puces,
malgré les poules, malgré les chats, malgré les rats, malgré les gens qui
passent ici comme chez eux? c’est le secret des dieux. L’aurore aux
doigts de rose n’avait cependant pas encore montré le bout de son nez que
je me promenais en long et en large hors de la case, attendant patiem-
ment le réveil de la nature et de mon déca.
A Talata même, les émotions sont d’un autre ordre. Oh! les bonnes
promenades du soir au clair de la lune lorsque tout mon petit royaume
chante! On chante en eftet dans toutes les maisons, à tous les étages et
dans toutes les chambres. Voix de mes écoliers — encore jeunes, — voix
plus graves de mes maîtres d’école, voix plus douces ou plus perçantes de
leurs femmes et de leurs enfants, tout cela se croise ou se répond joyeu-
sement et mélancoliquement à la fois. Les chants les plus populaires ont
toujours plus ou moins quelque chose de plaintif, mais il est telles de
ces cantilènes, ainsi données le soir, qui font rêver du ciel et des harpes
angéliques, tant en sont doux, simples et pleins, les accords et les har-
monies. Après une journée bondée d’occupations disparates, quel repos
et quelle jouissance pour l’oreille, pour l’esprit et pour le cœur ! Et tout
en suivant dans le silence du soir le vol gracieux de ces symphonies,
savez-vous à qui je songe surtout? A vous tous qui êtes l’origine, la cause,
le principe du bonheur de mes enfants et de mon bonheur; à vous, mes
chers bienfaiteurs, qui m’avez permis de rassembler sous le même toit
tous ces oiseaux du bon Dieu.
Oui, s’il y a vingt-deux petits moineaux qui picorent le riz du mis-
sionnaire, la semence scientifique et la bonne graine d’une éducation toute
chrétienne, c’est à ceux qui ont bien voulu adopter mes petits Betsiléos à
25 francs qu’ils le doivent. Si ces moineaux-là sont si gais, si vivants, si
pétulants, c'est que leur cage est garnie de merveilles et remplie de
douceurs. Que d’heureux vous avez faits parmi mes écoliers, vous qui
m’avez envoyé des images! On voit tant de choses nouvelles et extraor-
dinaires sur les images d’Europe! Songez que d’inconnu dans une simple
gravure représentant un naufrage! La mer? pas encore vue! un bateau
avec ses agrès, sa machine, des personnes qui se noient... que d’émo-
tions!... J’ai découpé moi-même plusieurs sujets mécaniques en papier :
l’un d’eux représente une vache qui remue la tête. Une vache euro-
péenne!... sujet d’extase et de rassemblement général! Une petite
machine à vapeur qu’on m’a envoyée a eu le malheur de faire naufrage
et de laisser au fond de l’eau sa vie et son mouvement. N’importe,
que de questions elle a fait surgir, quel beau sujet de conversation !
D’un vieil atlas, j’ai extrait les cartes encore passables, et nous suivons
6
Chez les Betsiléos.
Fianarantsoa. Fête des enfants.
Enterrement de la femme d’un chef à Betafo.
■ï
INSTALLATIONS ET PROGRÈS.
1 33
sur elles, à distance... les grands événements actuels de cet univers.
Sur mon pupitre repose pacifiquement une tortue-bonbonnière. Quand
je la saisis, tête, pattes et queue s’agitent de la manière la plus
naturelle du monde. Aussitôt les spectateurs de s’étonner. Tous y sont
pris. Ils la croient vivante... puisque ça remue! Aussi stupéfaction et
éclats de rire inextinguibles quand je lui ouvre le ventre pour en extraire
des pastilles de menthe. — Ai-je à chasser poliment mes importuns visi-
teurs? j’attrape mon pistolet à vent : « Le dernier qui sort, je le tue! » —
On se sauve en riant comme des fous, et je suis libre!
Mon bénitier, c’est un bougeoir cassé, renversé, élégamment enca-
dré, grâce aux petites scies, de découpures en bois provenant de boîtes à
cigares.
Dans ma pauvre chapelle toutes les ornementations des grandes
fêtes, tout le modeste décor des jours ordinaires vient de vous. Les gazes,
le clinquant ont fait une crèche superbe où reposait un Enfant-Jésus,
autrefois poupée de quelque enfant bien sage, actuellement charmant
bébé habillé de brimborions de dentelle. Aumônes et cadeaux, mes
grandes et petites gravures représentant Notre- Seigneur, Notre-Dame
ou les scènes de l’Evangile! Que serais-je devenu sans le grand caté-
chisme en images pendant la retraite de mes quatre-vingt-dix baptisés?
Le Père est fatigué, les auditeurs sont fatigués : exhibons les tableaux.
Tout le monde est sauvé!
Oui, bienfait à la fois pour les ouailles et pour le pasteur. D'ailleurs,
où que j’aille, où que je regarde, je ne rencontre et je ne vois que déli-
catesses de parents, d’amis, d’anciens élèves. Je chevauche sur le cadeau
princier d’un de mes élèves qui m’a doté de la plus belle selle de toute la
mission. Si je dîne à la campagne, gobelet, cuiller, couteau, fourchette,
sortent magiquement d’un fourreau minuscule, souvenir d’un autre
« ancien ». Les remèdes pour fiévreux, enrhumés, encoliqués surgissent
d’une charmante pharmacie en cuir, qui me rappelle sans cesse les
environs de W***. Mon bréviaire vient de B***. Ma quinine de R***.
« Allons, mon petit, avale ça : c’est bon. » Et le moribond ressuscite. —
« J’ai mal aux dents. — Tu as mal aux dents? Courage, mon ami, voici
du baume qui sort de la pharmacie du coin, tu sais, là où il y a de grosses
bêtes qui servent de gargouilles et qui ont des dents de rhinocéros. Imite-
les! » — Et les dents se raccommodent. — Dans certain château gothi-
que, j’ai déniché une sorte de petite cruche en cuivre, plutôt romane,
créée sans doute à l’intention des personnes qui ont besoin d’eau chaude
pour se raser. J’en ai fait une théière idéale.
Puis-je tout énumérer? Mon Dieu, non. — Il me faudrait faire un
CHEZ LES BETSILÉOS.
1 34
inventaire complet. Fusil qui tue les hérons, cadeau! Revolver qui fait
peur ans voleurs, cadeau! Menuiserie, pinceaux, couleurs : cadeaux!
.Garnitures et linges d’autel, cadeaux! Œuvres de charité, de délicatesse,
et même quelquefois œuvres d’art; telles certaine étole et certaine
pale magnifiquement brodées.
Oh! je voudrais pouvoir vous envoyer autant de mercis. Le temps
me manque, hélas! pour griffonner ma reconnaissance â l’adresse de
tous. Que le bon Dieu qui sait tout et qui peut tout supplée à mon
impuissance! De demander encore, point ne me lasserai pour deux
raisons* : i° parce que les besoins de nos pauvres chrétiens sont immen-
ses; 20 parce que donner à Madagascar c’est donner à notre pauvre
France qui devrait, ici comme ailleurs, comme chez elle, faire l’œuvre
de Dieu! ;
10 avril.
« Grand musée européen ! — Ouvert tous les jours, et à toute heure
» du jour. — Panorama du tour du monde. — Costumes et maisons de
» tous les peuples. — Vues des monuments les plus célèbres, etc., etc...
» L’entrée est gratuite. Le directeur et propriétaire paye même d’un
» bonbon les enfants qui ont été sages pendant la visite, et d’un sourire
» aimable les grandes personnes qui ne l’ont pas trop assommé de leurs
» kabarys! »
Ce dernier mot vous dit assez que l’établissement en question a été
fondé en terre malgache. J’ajouterai, pour préciser davantage, que la
porte qui y donne accès c’est la porte même de ma maison, que la salle
principale et unique c’est tout simplement ma première chambre de
réception, et que le directeur mi-grincheux, mi-accueillant, c’est votre
serviteur, heureux comme un roi d’être dispensé par là d’une foule de
conversations, et reconnaissant au superlatif à. l’endroit de l’excellent
cœur qui s’est dépouillé de ses images en sa faveur.
Je me suis posé un jour, à l’occasion de je ne sais quelle foire, ce
problème extrêmement philosophique : « Pourquoi tous les enfants sans
exception sont-ils séduits et hypnotisés par les bazars? » Et voici la con-
clusion de mes réflexions profondes : Parce que, pour un bébé, le bazar
c’est l’infini. En face d’un étalage de bibelots qu’il ne peut compter, le
bambin (ou la bambine) qui comme toui les pauvres mortels a soif d’un
bonheur sans limites, se sent dépassé dans ses rêves et dans ses désirs
par la multitude des objets exposés. Comme mes Malgaches sont sur
ce point-là, et sur beaucoup d’autres, de grands enfants, j’ai appliqué le
principe et cherché à provoquer en eux cette extase enfantine. Et main-
INSTALLATIONS ET PROGRÈS.
1 35
tenant sont tapissés presque du haut en bas d’images et de gravures,
de photogravures, de photographies, mes murs de l’est, de l’ouest, du
nord et du midi. J’en ai à droite, à gauche, dans le dos, par devant sus-
tout. Et maintenant je n’ai plus si peur de lâcher le fameux mandrosoa
(entrez) qui trop souvent en faisant ouvrir la porte ouvrait aussi les
écluses de discours sans fin et d’affaires généralement désagréables. On
entre, on cause un peu, mais presque aussitôt on tomba en arrêt devant
toutes les merveilles. « Regarde de tous tes yeux, regarde, cher visiteur ;
admire et épargne ma méchante cervelle. Pourvu que tu sortes content,
c’est tout ce dont j’ai besoin. Va même répéter de ci de là qu’il y a chez
le Père des choses... des choses... stupéfiantes. Va le dire à certains
Talatains encora récalcitrants. Peut-être à la fin se laisseront-ils prendre
à l’appât et se décideront-ils à venir me trouver. D’ailleurs j’irai aussi le
leur faire savoir. »
Et en effet, innocemment, sans malice, je m’en vais au village,
cachant dans ma main une de ces petites boîtes à transformations
extraites d’un jeu de physique amusante. J’avise un groupe de moutards :
« Avez-vous déjà vu cela? » et j’exhibe la boite. « Hein! hein! (c’est-à-
dire : non!) » Tous les yeux pétillent à lancer des étincelles; toutes
les petites têtes sont en points d’interrogation. « Regardez bien! »
J’ouvre : Un œuf rouge! — C’est déjà merveilleux; mais ceî œuf rouge
va devenir bleu. — Je souffle : une, deux, trois! — La transforma-
tion s’est opérée : il est bleu. — Dans les prunelles noires passent des
éclairs d’inquiétude. Le Père serait-il sorcier? — « Attention, je
referme! L’œuf va devenir blanc. » J’ouvre. — Pas du tout, il est encore
Heu! C’est le cas de garder le sang-froid des bons professeurs de chimie
ratant leur expérience. — Je recommence, et grâce à un souffle plus
énergique, à un coup d’ongle mieux appliqué, le prodige finit par s’opé-
rer. Mes gamins qui ont pressenti déjà quelque fumisterie se rassurent, et
je me retire au milieu des rires, des acclamations et des exclamations de
la galerie. « Eh bien, c’est extraordinaire, leur dis-je en me retournant,
mais il y a beaucoup d’autres choses comme cela chez moi... Venez
y voir. »
Viendront-ils?... Oui, ils viendront. Suivant le programme annoncé
depuis longtemps, je vais organiser des séances récréatives. Le P. Venance
Manifatra me prêtera sa lanterne. Nous ferons des tours de passe-passe;
on montrera les ombres chinoises, grandes et petites; la petite machme à
vapeur sifflera et soufflera. Quelqu’un m’enverra bien de quoi faire un
peu d’électricité, de quoi donner quelques secousses et lâcher quelques
étincelles j^enfin nous émoustillerons tellement la curiosité de nos petits
1 36
CHEZ LES BETSILÉOS.
voisins qu’ils finiront par pleurer jour et nuit afin d’obtenir de leurs
parents la permission d’aller voir chez le Père tout ce qu’on raconte.
D’ailleurs, je le sens bien, l’influence du missionnaire s’accentue au
point de provoquer chez quelques esprits hostiles une certaine colère.
Venu ici avec les intentions les plus pacifiques, je vois qu’il faut me
résoudre à rompre de vigoureuses lances avec les pharisiens de la loca-
lité. Ils ne sont que cinq ou six, mais assez puissants, assez redoutés
pour tenir leur monde en respect et en obéissance. Que faire? Voici
mon plan :
Ces gros bonnets du clan opposé sont tous marchands. Après maintes
réflexions, j’ai trouvé l’endroit faible. Je m’en suis allé au marché et
me suis enquis auprès d’eux des prix des différentes marchandises.
Puis, rentré dans ma chambre, j’ai aligné mes chiffres : tant pour la
patente, tant pour le transport, tant pour les aléas, tant pour les béné-
fices. Ah! mes amis, si vous ne voulez pas conclure avec moi un accord
favorisant à la fois et le commerce et les acheteurs, je me mets du côté
des acheteurs et vous oblige à réduire vos bénéfices exagérés. — Com-
ment cela? En fondant une maison de vente catholique où l’on se con-
tentera d’un gain raisonnable. Je choisirai un homme de confiance,
surveillerai les achats et les ventes, faciliterai les transports ; et rien ne
nous sera plus aisé que de contraindre ces messieurs, ou à plier bagage,
ou à diminuer leurs prix. Personnellement, je me tiendrai hors du
commerce, je n’y gagnerai pas un liard, mais mes bons campagnards ne
seront plus à la merci de ces oiseaux de proie.
Oiseaux de proie n’est pas trop dire. Ce soir même, j’avais à juger un
différend. On avait prêté 5 francs à une personne; un de mes maîtres
d’école s’était porté garant pour elle. Quatre mois s’écoulent. Le prêteur
réclame. Dans l’impossibilité de payer, les endettés offrent en payement
une rizière, et je suis prié d’assister en témoin à la transaction. Quelque
chose me semblait suspect : une rizière pour cinq francs de dettes ! Et
avant même d’avoir interrogé, la lumière se faisait subitement dans mon
esprit : « Combien d’intérêts? demandai-je à mes interlocuteurs. — En
tout pour quatre mois, sept francs, me répondent-ils. — Sept francs
d’intérêts en quatre mois pour un capital de cinq francs ! Voilà qui est
par trop fort! — C’est la coutume. — Coutume ou non, puisque vous
me consultez et que vous êtes catholiques, je vous déclare que je
n’approuve pas pareil taux. Et si vous voulez m’en croire, l’emprunteur
payera ses cinq francs aujourd’hui avec un intérêt convenable et l'affaire
sera réglée. D’ailleurs où sont les papiers? » On me présente une feuille
où il n’est nullement question d’intérêts. — De ce côté-là, simple enga-
INSTALLATIONS ET PROGRÈS.
l3 7
gement verbal. — Raison de plus, et en tout cas je n’accepterai pas que
l’on perde une rizière à l’occaston d’an pareil tripot. Une heure après,
la question était vidée, la piastre était payée, et mes protégés gardaient
leur terre.
Tels sont les procédés des financiers de ce pays. Pressés par l’impôt,
les malheureux Betsiléos, pour obtenir l’argent nécessaire, subissent
toutes les conditions. Il y a des intérêts qui montent jusqu’à deux francs
cinquante par mois pour cinq francs; le moins cher au moment du
payement de l’impôt, c’est un franc soixante. A cette manière de trafi-
quer, on pourra donner comme excuse le risque couru par le prêteur,
risque considérable avec des emprunteurs aussi miséreux que nos Betsi-
léos. Le risque n’est pas si gros qu’il paraît, puisqu’il y a caution prise sur
une autre personne ou sur les terres. Il me vient à l’idée d’interroger
là-dessus mon homme de confiance : « Mais enfin, lui dis-je, cette rizière
vaut peut-être cinquante francs; la dette étant actuellement de douze
francs, le prêteur en prenant la rizière rémboursera-t-il la différence? —
Nenni. Quelle que soit la valeur du terrain, il passe bel et bien tout
entier et sans indemnité aux mains du créancier. » Si l’usure existe
quelque part, c’est bien ici, et je me promets bien de la combattre,
dussé-je me brouiller avec tous les Juifs plus ou moins teintés de
l’endroit.
C’est par ce procédé que peu à peu les Hovas redeviennent les
maîtres du Betsiléo. Dans le sud ils profitent de même de la misère des
habitants pour acheter à bas prix leurs troupeaux de bœufs. Je com-
prends mieux maintenant la difficulté qu’il y a de transformer ces
individus-là en catholiques. La confession serait un terrible embarras
pour tous ces drôles, et ils sont plus à l’aise avec le protestantisme.
L’autre obstacle non moins sérieux à la conversion de certains
Talatains, c’est leur mariage. Les principaux sont unis à des apostates.
Et qui dit apostat, dit, hélas! trop souvent, inconvertissable. Telle de
ces dames qui paradent le dimanche au prêche protestant en habits rose
clair ou bleu azur a été élevée chez les bonnes Sœurs, a reçu le baptême
et a fait sa première communion. Comment a-t-elle failli? C’est bien
simple. Un protestant plus ou moins riche s’est mis un jour en quête d’un
beau parti. Comme en fait d’éducation et d’instruction il n’y a rien de
mieux que ce qui sort de chez les Sœurs, il a regardé de ce côté. Par de
complaisants intermédiaires on s’est mis en relations. Le futur a fait
miroiter les pièces d’argent et les beaux lambas; la sollicitée, imitant
notre mère Eve, s’est laissée éblouir. Pour se rassurer, elle a fait aux
Sœurs, aux Pères, les plus beaux serments. Ce n’est pas elle qui cédera.
1 38
CHEZ LES BETSÏLÉOS.
mais son époux qui se convertira. Finalement, quon l’ait crue ou pas
crue, elle passe par dessus tout et se marie. La concupiscence de l’esprit
achève ce qu’a commencé la concupiscence des yeux; je veux dire que
bientôt, non satisfaite de sa haute position sociale, elle aspire à se rendre
indépendante du côté religieux. Quelle achète une grosse Bible, et la
voilà de par le libre examen doctoresse de la loi, juge et interprète des
Ecritures, arbitre absolu de sa conscience. Et un beau jour elle cède à
la tentation, elle prend sa place dans l’assemblée, elle est protestante. La
faire revenir sur ses pas sera bien difficile sans une grâce extraordinaire
de Dieu, grâce que, la plupart du temps, elle ne mérite pas.
i5 avril.
Talata vient d’avoir son troisième concours de chant. Il s’y est mani-
festé un progrès sensible dans l’organisation. Rien ne vaut l’expérience
pour réformer, et l’expérience m’avait appris que le Malgache comme
l’élève a besoin d'être discipliné. Tout ici est à prévoir dans les moindres
détails, car l’initiative n’existe guère. Donc le terrain avait été soigneuse-
ment choisi, préparé, nettoyé, délimité. Une série de bambous portait
en gros caractères le nom de chaque chrétienté. Les vingt-cinq groupes
formaient un grand demi-cercle à égale distance du centre. Pas de jaloux.
J’avais de plus remarqué la dernière fois que certains chœurs trop éloi-
gnés avaient été peu entendus et par suite peu écoutés. Pour obvier à
cet inconvénient capital, j’avais fait élever au milieu de la place un
tertre. C'est là que tour à tour, à l’appel de son nom, chaque groupe de
chanteurs devait monter et exécuter son morceau. En face du demi-
cercle et près du monticule, gravement assis sur mes bancs d’école, se
tenait le corps des juges composé d’hommes choisis, un par poste. Je
présidais, ayant pour assesseurs mes deux chefs de mille.
Il devait y avoir trois tours : le premier éliminait les tout à fait
insuffisants, le troisième déterminait la préséance parmi les quatre
chœurs survivants, mais au second avait lieu l’hécatombe décisive. Le
premier tour était réservé aux chants religieux; le second à un chant
malgache; et encore un chant religieux au troisième.
Le lundi de Pâques, vers neuf heures, les processions commencent,
les files blanches glissent rapidement le long des pentes et rayonnent
toutes vers Talata. A dix heures et demie, la lutte s’engage. A mesure
que les chrétientés se succèdent sur le monticule central, je compte les
chanteurs. Calcul instructif. Telle chrétienté m’apparaît bien réduite que
je croyais encore en pleine vigueur, telle autre me donne l’agréable sur-
INSTALLATIONS ET PROGRÈS.
1 3g
prise de nombreuses présences. Pour les Malgaches, ces réunions sont
un concours; pour moi, une revue.
A deux heures Talaîa sortait triomphant de îa lice : « Soyez tous
contents, leur dis-je, car vous êtes tous vainqueurs, puisque les élèves de
Talata viennent de toutes les chrétientés. »
V
Constructions et Inspections.
Talata, juin 1904.
Les principaux de îa bande hérétique en sont à crier grâce : « Nous
ne demandons pas mieux que de nous entendre avec le Père, disent-ils,
mais qu’il se taise! qu’il laisse la question religion de côté, sauf chez lui
dans les conversations particulières. » Les bons apôtres! Il m’est facile
de leur opposer la Sainte Ecriture racontant les prédications continuelles
de Notre-Seigneur sur les places publiques, la parole de saint Pierre
sortant du tribunal : 1 Nous ne pouvons pas ne pas parler, etc,... »
Personne ne m’empêchera de vous dire que vous êtes dans l’erreur, que
la religion protestante est ridicule! Oui, ridicule! Que signifie ce partage
récemment opéré? Des gens qui étaient Anglais, du jour au lendemain
sont devenus Norvégiens. Avant, deux sacrements, maintenant trois!
Ridicule ! et je leur raconte cet apologue :
Quand les Pères auront leur réunion, voici le petit discours qu’y
prononcera le P. Supérieur : « Mes Révérends Pères, jusqu’ici nous
avons fait fausse route. Un seul programme, une seule croyance pour
tous les districts, ce n’est pas pratique. Il faut proportionner la foi à
l’importance de la localité. Aussi désormais Fianarantsoa gardera les sept
sacrements parce que c’est une grande ville ; Ambalavao, six parce que
c’est un pays assez important; Ambohimahasoa peut se contenter de cinq
jusqu’à nouvel ordre; à Vohimarina, un ou deux au plus ; à Tandrokazo,
trois; à Talata, quatre pour en avoir un peu plus que les protestants qui
y résident. »
CONSTRUCTIONS ET INSPECTIONS.
L’apologue produit son effet : on rit, et mes auditeurs comprennent
que ce qui serait grotesque chez les Pères l’est tout autant chez ces
Messieurs du libre examen.
Les comparaisons et les apologues ont d’ailleurs toujours grand
succès. Vous dites que les catholiques sont gênés par toutes sortes de pra-
tiques? — Réponse : « Coupez les ailes à un oiseau, enlevez-lui toutes ces
plumes qui le chargent, il sera bien plus léger qu’auparavant ! Mais
volera-t-il? » — A mes maçons : « Les briques cuites qui ont une voix
d’homme, mauvaises; celles ont une voix de demoiselle, bonnes! » — -
A mes ouvriers : « Quand vous dormez à l’ouvrage, vous endormez votre
argent et le jour de la paye, si votre argent dort, il ne vous entendra pas. »
Grands enfants auprès desquels on apprécie cette formation du professorat
par laquelle a passé le religieux de la Compagnie de Jésus. Dans la con-
duite de nos Malgaches les difficultés sont analogues à celles que l’on
trouve dans la direction d’une classe, ou d’une division, car ce sont des
enfants par l’inconstance, par la mollesse, par l’imagination, par la
susceptibilité, par la naïveté et même par la simplicité.
2 juillet.
Voulez-vous parcourir les trois ou quatre chantiers de mes construc-
tions? Vous tracer l’historique détaillé de la construction de ma basilique
sera le meilleur moyen de prendre sur le vif les procédés, méthodes et
difficultés de l’art de bâtir en ce pays. Comme partout, il y a dans toute
bâtisse la question argent, la question matériaux, la question salaire, la
question plan et la question exécution, avec quelques bonnes petites demi-
douzaines de questionculettes secondaires qui sont de la première impor-
tance : outils, surveillance, contrats, etc.
La question pécuniaire a été réglée en grande partie par la générosité
de bienfaiteurs.
La question matériaux est peu difficile à trancher pour les monu-
ments de débit courant, chapelles ou maisons : de la terre à brique qu’on
trouve partout; de l’eau qu’on doit chercher quelquefois fort loin, des
bois ronds et des bois carrés, de l’herbe, et nous voilà en mesure d’élever
les quatre murs réglementaires surmontés du toit en chaume non moins
réglementaire.
Pour une cathédrale comme la nôtre, si l’on n’a pas de pierres, il
faut au moins des briques cuites. Or, briques cuites et embarras de toute
espèce sont synonymes. Pourquoi? Parce que pour cuire les briques on
a besoin de spécialistes, on a besoin aussi de terre glaise et de beaucoup
de prudence. Vous me demanderez ce que vient faire de particulier dame
CHEZ LES BETSILÉOS.
9
142
CHEZ LES BETSILÉOS.
prudence en cette occurrence. Ecoutez. Vous choisissez votre maître bri-
quetier parmi les hommes les plus candides de la création; vous lui
extirpez des promesses de fidélité, l’assurance d’un dévoûment inconfu-
sible; il vous garantit 10 ou 20,000 briques livrées à temps voulu, et pour
conclure vous lui avancez i5o francs, puis i5o autres, et au bout de deux
mois, trop heureux serez-vous si votre homme ne s’est pas sauvé, ou n’est
pas tombé malade ou n’a pas perdu ses ouvriers sur les grand’routes,
enfin si vous retirez de vos 3oo francs 5 00 ou 1,000 briques d’intérêt
toutes les six semaines.
J’avais dû m’absenter quelques jours. A mon retour, je trouvai mon
monde prêt à se mettre en grève. De briques faites, point. Aussitôt je
convoque les deux directeurs du chantier, et je descends sur le terrain de
la briqueterie.
“ Mes bons amis, vous voulez vous mettre en grève? fort bien. Tout
à fait libres, dès demain vous serez remplacés. »
Puis demi tour sur les talons, un petit air fredonné gaîment pour
affirmer la paix parfaite de mon âme. Depuis lors, sagesse exemplaire et
docilité absolue!
Grâce à ces escarmouches, nous sommes en possession de 4,000 bri-
ques cuites et en espérance de 3o ou 40,000 à brève échéance. Mes deux
briquetiers poussés l’épée dans les reins ont mobilisé toutes leurs familles
pour les aider, et se brûlent presque les doigts à vouloir retirer leurs bri-
ques encore chaudes.
4 juillet.
Je viens de mettre en terre la minuscule dépouille d’un petit ange. Le
pauvre bébé, né il y a huit jours, était heureusement condamné à ne pas
vivre longtemps en ce bas monde. Je l’ai ondoyé par précaution, et ce
matin il est allé rejoindre ses frères du Paradis. Nous avons orné son
petit cercueil de tentures blanches, de dentelles, de couronnes de roses
blanches, et nous avons creusé sa fosse pas loin de l’église. Nous allons
arranger ce qui sera désormais notre cimetière. Avec deux arbres coupés,
je ferai une grande croix qui dominera les tombes, et peu à peu, je
l’espère, pénétreront chez nos Malgaches les saintes coutumes des funé-
railles chrétiennes.
Or ce sera commencer ici œuvre essentiellement apostolique. Beau-
coup des superstitions encore en usage reposent sur le culte des morts.
Les pires pratiques païennes se font surtout aux enterrements : folies de
dépenses pour achat de lambas, immolations de bœufs, orgies et baccha-
nales nocturnes. Le peuple betsiléo semble se reprendre, dans sa misère»
CONSTRUCTIONS ET INSPECTIONS.
143
aux superstitions et aux insanités d’autrefois. La pauvreté est mauvaise
conseillère. Nos malheureux, ne sachant à qui recourir dans leur détresse,
se livrent à tous les sorciers de profession ou d’occasion.
22 juillet.
Par où commencerai-je? par les sorciers? les brigands? les protestants?
les constructions? Tout cela, c’est le même diable, et puisque j’ai nommé
les sorciers en premier lieu parlons d’abord de Béelzébut et de ses com-
pères plus ou moins authentiques.
Donc il y a huit jours mon mpiadidi de Manéva m’arrive par train
rapide dès neuf heures du matin. « Qu’est-ce qu’il y a de cassé? » pensai-je
intérieurement en l’apercevant. — La porte de la salle n’est pas fermée,
je n ai pas encore eu le temps de me consolider sur les quatre pieds de
ma chaise et de me réfugier derrière le rempart de ma table qu’un flot de
paroles m’inonde en un instant. Ce n’est pas même un flot, c’est une inon-
dation, c’est un déluge... Il finit par me raconter ce qui suit :
Dans la nuit du 14 juillet, un petit homme tout petit, tout petit.
« Oui! quelle hauteur? » il me montra jusqu’à son genou. « Oh! il mon-
tait bien jusqu’à la ceinture? — Non, il était très très petit. — Soit. » Eh
bien cet homme tout petit s’est présenté dans les hameaux, il a défoncé
les portes des maisons d’un coup d’épaule et dans chaque maison il a
demandé une poule et un franc. « Une poule et un franc, vite, vite, c’est
pour porter à Fianarantsoa, une poule et un franc! » Il répétait précipi-
tamment ses demandes, menaçant les gens s’ils ne s’exécutaient pas
aussitôt. La plupart ont cédé, terrifiés par cette apparation subite. Dans
une case on a fait mine de temporiser; l’étrange visiteur a. renversé tout
le mobilier. Ailleurs, conséquence autrement grave, un chef a voulu lui
résister. Le nain a bondi sur lui et sans autre forme de procès l’a étranglé
après un rapide combat.
Quand un village avait été ainsi réquisitionné, l’audacieux brigand
passait au voisin. On prétend même qu’il a osé se promener en plein jour
au marché. Déjà sur son compte courent des histoires fantastiques.
Evidemment les bons Betsiléos ne sont que peu ou point persuadés
qu’ils n’ont eu affaire qu’à un voleur. La renommée et l’imagination ont
travaillé de concert à diminuer de plus en plus la taille de cet être mysté-
rieux. Le dernier que j’interrogeais sur cette histoire lui donnait environ
om, 25 à om,3o de haut. A ma question : « Croyez-vous que ce soit un
démon? » ils se contentent de répondre par un geste de doute et par ce
mot : « Merveilleux! »
Pour mon compte, je suis convaincu qu’il n’y a là qu’une aventure
«
144
CHEZ LES BETSILÉOS.
d’escroc très audacieux, très fort quoique très petit (ou se faisant petit).
Détail de signalement qui vous aidera à le reconnaître, s’il passe chez
vous : il porte une barbe en pointe !
Où le diable est encore passé en imagination, c’est chez moi, dans
ma propriété de Talata. On a vu la nuit un homme descendre la grande
allée du jardin, se diriger sur le four à briques, et là malheureusement les
récits s’arrêtent brusquement. Sans doute il s’est livré à des incantations
et à des sortilèges contre mes pauvres briques,., le fait est que 4,000 bri-
ques ne sont pas cuites. Perdu, le travail de huit jours : arrêtée, la cons-
truction de l’église. Quand je me suis rendu sur le lieu du désastre, j’ai
trouvé mon principal ouvrier pleurant sur le bord de son four, le calot
enfoncé jusqu’aux yeux, la tête renversée à la hauteur des genoux. Encore
ici, c’était merveilleux! prodigieux!
« Tes briques sont perdues, lui dis-je, c’est évident, mais à quoi bon
te lamenter? Veux-tu savoir d'où vient ce malheur? C’est que tu as employé
dans la confection de ton four de la tourbe insuffisamment sèche. La
tourbe encore humide a d’abord absorbé énormément de chaleur pour se
sécher, ce qui a empêché tes briques de cuire, et il s’en est dégagé une
abominable fumée qui a naturellement pénétré l’argile et noirci tout le
chargement. En fait de diable, il n’y a eu là que le démon de la paresse
et celui de l’insouciance. »»
Je n’ai pas insisté sur ce chapitre, c’eût été écraser un homme déjà
renversé. Au contraire, je lui donnai maintes espérances de réussite.
Ces pauvres Malgaches vivent au jour le jour. Prévoir leur est chose
inconnue. S’il y a assez de tourbe pour aujourd’hui il ne se préoccupent
pas de savoir si la tourbe sera prête pour demain. Et demain ils vien-
dront vous prier d’attendre.
25 juillet.
Il y avait grande foule au marché. Je descends avec mon fusil. Le
peuple tout entier me suit des yeux... Un papang se présente. Le coup
part et l’oiseau tombe. Un deuxième, item. Vous dire les acclamations de
la foule! Je me souvins fort à propos de l’esclave qui se tenait derrière le
triomphateur romain et abandonnant mes trophées, je me retirai modes-
tement en répétant : « Souviens-toi que tu es homme... »
9 août.
J’ai eu des nouvelles du petit homme qui tuait les gens, volait les
poules et réclamait de l’argent. L’imagination populaire avait singulière-
ment travesti l’histoire. « Les gens que vous tuez se portent assez bien. »
CONSTRUCTIONS ET INSPECTIONS.
145
En somme il s’agit d’un nain, qui a besoin pour ne pas être exposé à
une curiosité trop indiscrète, ou à des persécutions de mauvais goût, de la
protection du gouvernement. Il paraît d’ailleurs qu’il n’a pas le caractère
facile et qu’il est doué d'une force peu commune. Et dans tout cela, pas
l’ombre ni la queue d’un diable.
20 août.
Mas maîtres d’école déménagent! au sens propre du mot, c’est-à-dire
a* ? inaugurent leur nouvelle maison. Oh! un bijou de maison, un petit
char-d’œuvre. Songez donc : pas une ouverture à l’Est, pas même un trou
de souris. Au rez-de-chaussée, exhaussé de ora,5o au-dessus du sol, deux
chambres délicieuses en plein Ouest avec portes et fenêtres calfeutrées.
Au premier étage, deux autres chambres non moins réussies, pas trop
hautes, pas trop basses, chaudes, aérées, confortables, éclairées par deux
mignonnes ouvertures au nord et au midi, toit bien rembourré de chaume
épais, murs larges de deux briques jusqu’au sommet, le tout pour
210 francs.
Or, quand j’interroge les gens de Talata sur le prix auquel ils estiment
cette maison, c’est toujours de 3oo à 400 francs qu’ils me parlent! Con-
clusion : Je viens de gagner i5o francs. — Hum! hum! Voilà un gain
qui ne m’enrichit guère.
Pour en revenir au déménagement de nos maîtres, j’ai voulu prendre
une idée de ces déménagements malgaches. On me l’avait annoncé pour
ce matin. J’ai trouvé moyen d’arriver trop tard, quoique cela se passât à
ma porte. C’était fini; le feu flambait déjà au premier étage, les nattes
étaient étalées en bas, Madame préparait le fricot et Bébé pleurait, sans
doute à cause du changement d’air trop subit. Monsieur était en courses
pour affaires. — Avouez que voilà un déménagement rondement exécuté.
C’est que le mobilier n’est pas compliqué!
D’abord le vestiaire, déménage tout seul sur le dos du déménageant.
Madame n’a rien à craindre pour ses robes de bal, ses cartons à chapeaux,
ses étagères de bibelots, sa vaisselle de porcelaine rose, ses flacons de
poudre de riz ou d’eau de Cologne. Pas plus de précaution à prendre
pour les hauts-de-forme ou les faux-cols de Monsieur, car tout cela est
inconnu. — La literie prend bien deux minutes de transport quand elle
existe. J’ai aperçu quatre pieds et deux rallonges avec un matelas raplati :
ce doit être ça. La batterie de cuisine trônait aux environs : une grande
marmite, trois ou quatre assiettes en terre et autant de cuillers en bois;
comme bibliothèque, trois livres; comme cave, sept bouteilles de toute
forme, de toute taille, de tout calibre, de toute provenance, vides ou
146
CHEZ LES BETSILÉOS.
remplies d’eau claire. — Par extraordinaire, j’ai noté une petite table
outrageusement bancale : symbole évident delà haute dignité et de l’impor-
tance de celui qui possède un meuble si rare.
Au fond nos braves gens ne sont-ils pas heureux de se satisfaire à si
bon compte? Mettez cette chambrette en face des salons d’Europe. Ici,
pour tout ornement, un crucifix et une image, et là-bas! N’y aurait-il pas
à faire passer un peu du trop-plein de là-bas jusque par ici? A votre bon
cœur d’établir quelques vases communiquants.
Oui, au fond nos Malgaches seraient heureux si la propreté pré-
sidait à l’installation et à l'entretien de leurs domiciles. Peut-être pour-
rait-on leur souhaiter un peu plus de literie et un peu plus de vestiaire :
ce qu’ils ont est par trop primitif : mais surtout s’ils pouvaient devenir
propres!
Il y, a des progrès chez beaucoup sous ce rapport; nous sommes
encore loin cependant de la juste mesure. Aussi avons-nous une épidémie
intense de gale par tout le pays. Inutile de vous donner des détails sur cette
vilaine « affection »; mes hommes en sont parfois atteints au point de ne
pouvoir plus se remuer. — « Montre-moi ton bras, » disais-je constam-
ment à chacun de mes élèves, quand je les rencontrais. — Qu’aperce-
vais-je? un membre rongé, couvert de boutons jaune blanc, de croûtes
de toute apparence. Ce que j’ai bataillé, ce que je dois encore lutter, non
pour éteindre, mais pour arrêter l’envahissement de cette nouvelle plaie
d’Egypte! Discours, menaces, remèdes énergiques, inspection. — Et ils
ne veulent pas comprendre que ce n’est pas une maladie, mais une mal-
propreté dont on doit se débarrasser : « Paresse, paresse! leur criai-je à
tue-tête. Celui qui ne guérira pas d’ici à huit jours, c’est un paresseux. Si
c’est un paresseux il ne doit pas rester ici ! »> Ce qu’entendant, mes grandsi
et petits moutards vont se jeter à l’eau, s’imbiber de sublimé, secouer leurs
pattes et leurs nattes et nettoyer leurs habits. — Beau zèle qui durera
autant qu’un feu de paille. Nouvelles inspections, nouvelles injonctions,
nouvelle contrition, nouvelles ablutions, et ainsi de suite.
C’est l’occasion de compléter ce que j’ai déjà dit du caractère Betsiléo.
Bon, docile, simple, franc, capable d’intelligence, gai par tempérament,
mais insouciant, imprévoyant et inconstant. Caractère d’enfant qui dépense
au jour le jour son petit pécule, tout surpris de n’avoir rien à l’époque de
l’impôt; d’enfant qui veut « oui » aujourd’hui, « non » demain, oui et non
à la fois après-demain; d’enfant déjà grandelet qui commence à se défier
des nouveaux venus et à connaître les réserves de la timidité ; d’enfanî
susceptible qui se froisse d’une vétille et en particulier des reproches trop
publics; d’écoiier enfin qui travaille dans la mesure où on le fait travailler.
CONSTRUCTIONS ET INSPECTIONS.
«47
Mais comme l’enfant aussi, il se donne à qui l’aime franchement et se
laisse conduire par une main qu’il sent forte et loyale.
Le Hova est d’une autre trempe. 11 a l’initiative personnelle, l’instinct
du commandement, la pratique des affaires, plus de forme dans les rap-
ports, plus d’habileté dans les procédés. Par contre, s’il n’est pas chrétien et
bon chrétien, que de ruses! que de sous-entendus ! que de petites et grosses
canailleries, que de juiveries! Le gain, l’argent, le commerce, les prêts à
gros intérêts sous cautions monstrueuses! C’est toute sa vie avec la poudre
aux yeux, les exhibitions de toilette ou de richesses qui souvent ne lui
appartiennent pas, car il est rongé de dettes. Il bâtira des tombeaux
somptueux qui lui coûteront des sommes folles, il élèvera des maisons
qu’il ne pourra achever. A l’occasion d’un fête ou d’un enterrement on
fera des hécatombes de bœufs, on dépensera l’argent de plusieurs mois...
pour la pose. Il y a un grand fond d’orgueil dans la race, que peut seule
corriger l’humilité chrétienne et que ne fait qu’accroître le libre examen du
protestantisme. — Voilà pourquoi tant de Hovas sont encore protestants,
pourquoi ils sont si facilement protestants. Ajouter à leurs titres ceux d’inter-
prète des Ecritures et de prêcheurs aux assemblées, quoi de plus tentant!
Mais le Hova foncièrement catholique est un trésor. Il y a eu, et
grâce à Dieu il y a encore de vraies perles, la gloire de l’église malgache
et de ses missionnaires. Bons, ils sont supérieurement bons.
21 août.
Après les briques, ma seconde préoccupation de première grandeur,
ce sont les bois. Heureux ceux qui sont voisins d’une forêt, surtout aux
temps où l’on pouvait s’attribuer les grands arbres à son aise et en toute
liberté! Des règlements, d’ailleurs fort sages, sont venus mettre un terme
aux déprédations et dévastations maladroites. — A Taiata, malheureuse-
ment, je suis sous le rapport du bois dans la situation la plus déplorable,
puisque je dois les prendre à Fianarantsoa, et ajouter ainsi au prix du
marché celui du transport. Pour deux planches, passe encore; mais quand
il faut compter par centaines, presque par mille, la dépense prend des
proportions gigantesques.
Il n’y a qu’à se résigner. Du reste, le gros souci n’est pas tant du
côté du prix des bois que dans l’aléa de leur arrivage. — On peut être
pressé, très pressé, ceux qui vous les coupent là-bas dans l’Est, ou ceux,
qui les transportent, ou ceux qui vous les livrent, semblent avoir une
éternité devant eux. Aussi Dieu sait quelle vie je fais dès maintenant pour
assurer l’avenir de mon toit. Arriver aux pluies sans toit, c’est dans ce
148
CHEZ LES BETSILÉOS.
pays une grosse imprudence, souvent suivie d’un grand désastre. Il se
produit dans ces murs en terre des fissures inguérissables, de méchantes
crevasses impénitentes, de perfides cavernes invisibles qui, un beau jour,
au bout d’un an, de quelques mois ou de quelques jours, provoquent une
dégringolade inattendue.
Au jardin, nos choux progressent, les choux-fleurs prennent de
l’ampleur, les carottes sont splendides. Trésor travaille activement à
l’amélioration du sol par les ^ g. aïs naturels : nous brûlons les herbes
pour avoir des cendres : • gr«^.s chimiques ; nous collectionnons tous les
vieux os de poulets et de porcs jusqu’ici abandonnés aux « chiens dévo-
rants » : engrais phosphatés! Quelle fumure, quelle culture et quelle riche
nature! Ma vigne se prépare à faire une concurrence acharnée aux cham-
pagnes de première marque.
Mais en voilà-z-assez, comme dit la chanson. Mon encrier mousse
encore des histoires sans fin. Mettons le bouchon et comprimons le noir
liquide qui ne s’est déjà que trop répandu en arabesques sur le papier.
La suite au prochain numéro !
2 septembre.
Je vous annonçais triomphalement la clôture de mes aventures bri-
quetières. Erreur, profonde erreur, totale erreur, lamentable erreur et
plus lamentable histoire.
Il me restait à expérimenter le four chargé de tourbe qui n’est pas de
la tourbe, et le four chargé dont ne se charge plus celui qui en est chargé.
Traduisons en français : le four en marche qu’abandonne subitement son
gardien. ..
Mon homme donc s’envient audacieusement avant-hier me demander
sa paye pour services exceptionnels. Il tombait bien. Ne venait-il pas de
me « rater » d’un seul coup 3,5oo briques sur 4,000? Je me voyais obligé
de réenfourner ces 3,5oo : perte de tourbe, perte de travail, etc... Jugez
si j étais disposé à débourser. Cependant, avec un calme et un froid de
— 180 Réaumur je lui réponds que je suis à sa disposition pour faire son
compte. Le total fini, je lui déclare qu’il se trouve encore à son avoir très
négatif 5 fr. 5o de dettes. Vous voyez d’ici l’effet produit par cette conclu-
sion inattendue. Mon solliciteur essaye quelques objections que je tranche
radicalement par une fin catégorique de non recevoir. Discours superflus,
kabarys perdus, c’est 5 fr. 5o que tu me dois sur les 3oo francs déjà reçus.
Et encore dans ma bonté d’âme exorbitante te compté-je comme rece-
vables des milliers de briques qui ne valaient pas le moindre fragment de
la queue du diable (que je tire de plus en plus, soit dit entre parenthèses).
CONSTRUCTIONS ET INSPECTIONS.
149
Le lendemain de ce joyeux entretien, mon citoyen setait éclipsé, me
laissant modestement la haute direction du four, des briques qui cuisaient,
des briques à cuire, des briques- à faire. Il fallait bien en prendre mon
parti, et, jusqu’à remplacement du fugitif, me charger de diriger une
espèce de cuisson à laquelle je ne m’entendais pas plus qu’à tout autre
genre de cuisine.
9 septembre.
Voilà huit jours que je fais des briques. Ce n’est pas une sinécure,
surtout lorsque cela s’ajoute aux affaires courantes du district, aux trois
constructions en train, aux examens des futurs conôrmands, et à cent
autres occupations de tout style. Vous dirai-je par quelles alternatives
d’espérance et de désespoir j’ai passé pendant que, perché au sommet du
four, je suivais anxieusement la marche progressive du feu? Maintenant
que j’ai pu de visu et pour y avoir mis la main, étudier à fond la question,
je vous décrirai la manière primitive dont on procède ici, au moins à la
campagne, pour cuire les briques.
D’abord on choisit la place du four à portée d’une rizière ou d’un
terrain marécageux riche en terre glaise et en tourbe. Puis on bâtit une
muraille elliptique divisée à l’intérieur en deux ou trois compartiments;
chaque compartiment a deux ou trois trous à la base pour mettre le feu
au combustible. Les préparatifs sont achevés, il reste à opérer.
Une ou deux escouades d’hommes moulent les briques pendant que
d’autres extraient la tourbe. Par un temps suffisamment sec les briques
sont sèches en quinze jours; la tourbe peut être prête en beaucoup moins
de temps, surtout si, comme nous, pour activer le séchage, on a recours
aux procédés perfectionnés. Lorsqu’on a des mois devant soi, on se con-
tente en effet de couper la tourbe en blocs assez épais; mais dès que je me
suis aperçu que je risquais d’être pris par les pluies avant d’avoir achevé
mon église, je résolus d’activer le mouvement par tous les moyens pos-
sibles. — J’appelle mes élèves, mes professeurs, mes aides-de-camp,
mes dix doigts, et tous avec rage nous éventrons, nous torturons, nous
retournons, nous déchirons cette malheureuse tourbe; nous la réduisons
presque en miettes. Si le soleil vient nous aider, en quatre jours nous
sommes vainqueurs. Mais ce n’est que grâce à tous ces artifices que nous
arrivons à charger une fois par semaine.
Autres petites surprises ou agréments des constructions en ce pays. —
Depuis quinze jours, mon vieux maçon a disparu. Pourquoi? Le pauvre
diable est rongé de gale, et il en sera quitte Dieu sait quand! Un jeune
maçon, bon ouvrier, très zélé, me promet et me jure fidélité jusqu’au
i5o
CHEZ LES BETSILÉOS.
paratonnerre inclusivement. Certain lundi on ne le voit pas revenir;
mardi, mercredi... la semaine se passe. « Anne, ma sœur Anne, l’as-tu vu
sur la route du Sud? — Nenni, il n’y est point encore... Il ne reviendra
pas. — Pourquoi? Mystère! » Un autre tousse, et demande la permission
d’aller se soigner. — Un autre a une fluxion; un autre enterre l’arrière-
petit-neveu du gendre de sa cousine germaine ; autant de raisons pour
lâcher pied et déserter nos murailles.
Hier, nouveau plaisir : Les bois arrivent pour le plancher, trop
courts de om5o. Oh ! la la !
Et dites-vous que c’est juste, absolument juste à ces moments d’exas-
pération profonde ou de pétrin absolu qu’il se trouve quelque bon petit
ou grand Malgache qui vient vous aborder et vous demander un cahier
de deux sous ou un vermifuge : « Oui, mon fils, viens que je te donne
ton papier ou ta santonine. » On y va, on referme l’armoire, et le bon
enfant de reprendre pacifiquement : « S’il vous plaît, un chapelet ! —
Eh! que ne le disais-tu plus tôt? » s’exclame-t-on intérieurement! Ne
pouvais-tu demander tout à la fois pendant que l’armoire était ouverte?
Il ne faut pas trop s’étonner, si avec cela les nerfs sont quelquefois tendus
comme des cordes de violoncelles.
10 septembre.
Pendant que se griffonnent à la hâte les dernières nouvelles de
la dernière quinzaine, mon petit monde écolier s’en va suivant l’usage
à la cascade voisine pour laver son linge. Un mot sur cette cérémonie
hebdomadaire.
Mettons d’abord en principe que la plupart de nos Malgaches des
campagnes n’ont pas d’habits de rechange. — Le vestiaire personnel se
compose généralement d’un lamba, d’un akanjo ou d’un salaka. Sont déjà
des richards ceux qui possèdent à la fois akanjo et salaka. Le salaka , est
une longue bande de toile, qui en se contournant plusieurs fois autour de
la ceinture et des jambes, remplace approximativement le caleçon;
Y akanjo est une sorte de blouse descendant jusqu’aux genoux ; le lamba
est cette fameuse toile carrée dans laquelle se drapent si bien hommes et
femmes, grands et petits.
Quand on lave ses habits, on s’y prend à plusieurs fois ; voilà pour-
quoi la journée entière n’est pas de trop. Chacun de mes écoliers reçoit le
matin son morceau de savon d’un sou (encore 27 sous par semaine qui
vont à l’eau). Arrivés à la cascade, les uns et les autres choisissent leur
coin de grosse pierre depuis longtemps polie par la rivière, et bientôt com-
mence la grande bataille du savon noir et de la saleté accumulée pendant
CONSTRUCTIONS ET INSPECTIONS.
1 5 1
toute une semaine. — On ne bat pas le linge, mais on vous l’empoigne
fortement par un coin et on en fouette vigoureusement le rocher. — ■
Le système a le grave inconvénient d’user précipitamment la pauvre toile
plus ou moins frelatée que vendent à nos gens les fabricants d’Europe.
Et cependant, ô merveille! mes moutards partis le matin couverts
de vilains torchons, me reviendront sous les rayons empourprés du soleil
de quatre heures éblouissants de blancheur presque immaculée.
L’opération, très facile par un beau temps bien chaud, offre quelque
difficulté aux vilains jours. Alors, nos Malgaches usent d’artifice pour
sécher leur linge. Un jour, n’en aperçois-je pas un accroupi en haut d’un
rocher la tête entre les jambes et 1’... arrière en vis-à-vis parfaitement
orienté vers master Phébus? C’était, paraît-il, sa manière d’utiliser, pour
sécher le lamba qui l’enveloppait, toutes les calories d’un maigre soleil
d’hiver. Un autre, les deux bras étendus, offrait son lamba humide aux
froides bouffées de vent qui passaient sur la plaine.
Les plus fortunés ont donc seuls la ressource de pouvoir attendre en
changeant de linge. Il y a encore un autre moyen : c’est de remplacer
momentanément leur habits par n’importe quoi. Et c’est ce qui arrive
souvent. Alors, tout est bon. Vous voyez de graves professeurs de l'Ecole
Normale, des Messieurs huppés, enveloppés des pieds à la tête d’une
couverture grise provenant de leur literie, et d’autres qui ont passé
autour du cou en guise de pèlerine une des jupes de leur femme...
Notre’école va aussi bien que possible.
Nos jardins s’étendent et se multiplient; tous s’y mettent avec un zèle
incroyable. Aussi ai-je parfois de délicieuses saynètes comme celle-ci.
C’est le soir; sur la table, une petite lampe à pétrole qui suinte, trois
chats qui ronronnent, le Père qui achève les restes de son poulet. —
Toc, toc. Un mouvement intérieur d’impatience, car le moment du repas
est sacré. — Toc , toc. — « Entrez. » Et derrière moi, jusqu’à moi,
s’avance un de mes bons enfants à figure souriante, portant caché dans,
sa corbeille je ne sais quel mystère. — « Qu’y a-t-il?... » Pas de réponse
mais la corbeille s’ouvre, la bouche déjà dilatée se dilate en un plus large
sourire, et l’on m’exhibe trois jolis coeurs de choux. « D’où cela? — De
mon jardin. — Pour qui? — Pour vous. — Merci, merci ! C’est bien; je
suis content, très content. »
Et c’est vrai, je suis content : i° du zèle de mes enfants ; 2° de leurs
cœurs de choux; 3° et surtout de leur bon cœur.
3o septembre.
Pour connaître la mission, il ne suffit pas de se rendre compte du
l52
CHEZ LES BETSILÉOS.
matériel, de ce quon pourrait appeler son corps, mais aussi de sa vie
intérieure, de son âme.
Vous comprendrez que je n’aie à faire ni l’éloge, ni la critique des
missionnaires. Tout ce que je puis dire, c’est que, malgré leur petit
nombre et leurs faibles ressources, tous ont mené ici pour la cause de
Dieu une campagne vigot|reuse et sur beaucoup de points triomphante, j
Les adhérents, les catéchumènes, les baptisés augmentent en nombre 1
tous les jours, voilà le fait.
Ce que je puis dire encore, c’est que sans contredire aux descriptions
plus ou moins poétiques que je vous ai adressées, le travail de l’apôtre de
Madagascar rencontre encore plus d’obstacles que d’encouragements,
plus d’épines que de fleurs. La solitude morale, le contact perpétuel
avec des gens grossiers, surtout dans les campagnes; les courses
par tous les temps et par tous les chemins, l’administration absorbante
et fatigante des sacrements, les mille et une petites affaires délicates
à traiter, la patience inaltérable qu’il faut conserver, malgré l’apathie
et l’insouciance d’un peuple qui n’est jamais pressé et qui ne comprend
pas qu’on puisse l’être, les retours offensifs des superstitions et des
mœurs païennes si difficiles à déraciner; le changement continuel d’habi-
tation, les désagréments multiples de ces demeures à peine installées où
pullulent les incommodités de toute sorte et les insectes de toute pro-
venance, un régime peu régulier à la merci des circonstances, la fièvre
enfin qui tombe sur lui sans dire gare, qui peut d’un moment à l’autre le
réduire à l’impuissance, sinon à l’extrémité s’il n’y prend garde, et qui en
tous cas complète l’influence anémiante d’un surmenage continuel, voilà
en résumé pour le missionnaire de Madagascar des occasions sans fin et
sans nombre d’accroître ses mérites et d’attirer sur ses chrétiens les
grâces du ciel.
Si la loi est générale, si le salut des âmes s’obtient par la prière et la
souffrance, il est bien permis de croire e. de dire, en admirant les mer-
veilles opérées avant nous, qu’il y a eu de la part de ceux qui ont obtenu
ce résultat une ample dépense d’abnégation, de dévoûment et de sacrifice.
Y a-t-il vraiment dans nos chrétiens un principe solide de vie chré-
tienne? ou bien est-il exact, comme certains journalistes et voyageurs
superficiels aiment à le répéter, que le Malgache porte sa religion comme
une simple étiquette de convenance qui se décollera à la moindre averse
et que l’on remplace à la moindre occasion?
Cette appréciation désobligeante prouve tout simplement le peu de
fond de ces écrivains. Ils sont de la race de cet explorateur qui ayant
traversé un village et n’ayant rencontré sur sa route qu’un caniche frisé et
CONSTRUCTIONS ET INSPECTIONS.
1 53
une femme à cheveux roux, écrivit sérieusement : « Ici tous les chiens
sont frisés et toutes les dames d’un blond hardi. »
Que le Betsiléo, peuple enfant, n’ait pas la constance et l’énergie qui
distinguent, dit-on , les races anglo-saxonnes, c’est évident. Qu’il y ait eu,
qu’il y ait un certain nombre d’ opportunistes , au mauvais sens du mot,
toujours prêts à se ranger du côté du plus fort et à se mettre du parti le
plus en faveur : protestants avec les Anglais, quand ils sont tout-puissants,
catholiques avec les Français après la victoire, on ne peut le nier. Où ne
voit-on pas semblable phénomène?
Mais ceux que la peur ou l’intérêt ont amenés dans nos églises n’ont
pas eu besoin de persévérer dans leur hypocrisie. Ils ont pu vite s’aper-
cevoir que leur ferveur simulée n’avait pas grande utilité pour leur
avancement.
Dire que nos catholiques sont des catholiques pour la forme, des
catholiques de commande qui lâcheront pied à la première alarme, c’est
aller contre les faits d’aujourd’hui et l’expérience du passé. Les faits
d’aujourd’hui : je veux dire la pratique si difficile pour eux de la vie
chrétienne, la fréquentation des sacrements, leur empressement à assister
aux réunions, à se faire instruire, et spécialement leur sainte avidité de
la confession. Ajoutez le germe d’une certaine générosité chrétienne qui
commence à aller jusqu’à se dépouiller, pour aider le missionnaire, de
quelques-uns de ces pauvres petits sous, amassés avec tant de peine au
fond de leur misérable bourse.
Et puis, dans les deux guerres de Madagascar avec la France, nos
catholiques n’ont-ils pas montré qu’il n’était pas si facile qu’on veut bien
le dire, de leur faire tourner casaque et de les enrégimenter sous d’autres
drapeaux? N’a-t-on pas vu des pauvres lépreux forcément abandonnés
par le Père exilé, refuser les secours de l’hérésie, si le ministre anglais
voulait par là obtenir d’eux une apostasie? Le ministre eut d’ailleurs la
générosité de venir à leur aide, tout en respectant leur liberté. Et cette
Union Catholique qui maintint si bien toutes choses en ordre que les
Pères en rentrant n’eurent qu’à poursuivre leur œuvre, comme s’ils
n’avaient jamais été obligés de s’absenter!
Enfin distinguons entre chrétiens de deux ou trois générations, chré-
tiens simplement convertis dans leur enfance et chrétiens tout récemment
baptisés. Il ne faut pas exiger des derniers la foi et la ferveur des deux
autres catégories. La vie païenne ne cède pas la place tout d’un coup et
radicalement au christianisme, les mœurs ne s’épurent pas du jour au
lendemain chez un peuple tout sens, tout chair et tout imagination. La
grâce, les sacrements, le travail de la piété sur plusieurs générations
CHEZ LES BETSILÉOS.
154
successives peuvent seuls amener une transformation complète; et à en
juger par les progrès déjà accomplis en peu d’années, il est à croire que
les Malgaches mettront moins de temps à devenir bons chrétiens, que
n’en ont mis nos sauvages aïeux, baptisés jadis par saint Remi.
La conclusion, c’est qu’il faut, et au plus vite, que l’influence chré-
tienne pénètre la masse de ce bon peuple naturellement religieux, afin
que l’athéisme, envahissant ici comme partout, rencontre dans les âmes,
non pas des préjugés païens trop faciles à transformer en pur néant, mais
l’énergie, invincible avec le secours du ciel, d’une conscience vraiment
catholique et fortement ancrée dans l’amour de Dieu et la pratique de
tous ses devoirs.
4 octobre.
Trésor me ramenait piano piano de quelque poste du sud, quand de
fort loin j’aperçois sur mon terrain un énorme troupeau de bœufs. « Oh!
oh ! qu’est ceci? Allons faire la police de ce côté. Personne que je sache
n’a demandé et obtenu un billet de faveur pour brouter mes foins dans
ces pacages. »
D’aussi loin qu’ils m’aperçurent, gardiens et troupeau s’enfuirent
précipitamment. Ils se sentaient en faute. Je tombe avec ma bête, non
pas au milieu des bœufs, mais d’une foule considérable rassemblée pour
les funérailles d’un gros personnage. Intérieurement tout ce monde se
promet de faire gorge chaude de ma déconvenue, J’ai affaire à une majo-
rité païenne ou protestante. De fait, lorsque je questionne les uns et les
autres sur le propriétaire du troupeau, chacun s’empresse de me
répondre : « Je ne sais pas. — Cependant, vous êtes tous du pays, vous
devez savoir le nom du gardien. — Non, nous ne le connaissons pas. »
s; Mais voici deux ou trois catholiques, dont un maître d’école. Je les
apostrophe : « Allons, mes braves, n’ayez pas peur, je prends tout sous
mon bonnet. Attrapez une baguette; à deux cents pas de nous voici deux
charmants petits veaux; conduisez -les- moi habilement et subtilement
jusqu’à Taîata. » '''.-'oÿy'ç-
Mon plan était des plus élémentaires : une fois maître des deux
bestioles, je forçais leur possesseur, non à me payer quelque impôt,
mais à me déclarer promptement le nom du propriétaire de la famille
entière. Pour drôle, c’était drôle. Mes acolytes tenaient la droite et la
gauche, poussant devant eux les otages. Avec Trésor je gardais le centre
et je coupais la retraite. Qui fut penaud? ce furent les gens au troupeau.
Le soir, une ambassade se présentait pour faire amende honorable. Les
veaux furent restitués ; l'incident était clos,'
CONSTRUCTIONS ET INSPECTIONS.
1 5 5
6 octobre.
Voici un baptême qu’il faut que je vous raconte. J’ai eu trop de mal,
malgré le sérieux de la cérémonie, à ne pas rire ; le raconter me soula-
gera de l’effort que j’ai fait.
Donc ce matin, entre deux inspections de briques, je reçois la visite
d’un groupe venant de Ranomanara. Depuis peu j’y ai rétabli la petite
école catholique. Quelques moutards s’y réunissent. Or ce sont trois de
ces bambins qui venaient se présenter pour le baptême : six ans, cinq
ans et quatre ans, garanties sérieuses du côté des parents, je pouvais
procéder sur-le-champ. \ -Id- :
J’aligne mes trois innocents, je les arc-boute d’un parrain et d’une
marraine, et nous commençons la cérémonie. Pendant la première
moitié, rien de spécial. Louis, Paul et Marie restent paisibles, roulant
leurs yeux noirs de tout côté, mais tiennent bouche absolument close.
Nous passons aux interrogations. « Renoncez-vous à Satan? — J’y
renonce, » répondent parrain et marraine. « J’y renonce, » reprend
aussitôt sans hésiter mon catéchumène. Par trois fois le « J’y renonce »
enfantin fit écho aux « J’y renonce » de ses tenants-lieu. Mais où cela se
gâta, ce fut à l’interrogatoire suivant : « Croyez-vous à Dieu le Père? —
J’y crois, » dit le parrain ; mais le bambin, continuant la série commencée
tout à l’heure, et n’y mettant que plus d’entrain : « J’y renonce, »
s’écrie-t-il. « Croyez-vous au Fils? — J’y crois, dit l’un. — J’y renonce,
répond l’autre. — Au Saint-Esprit? — J’y crois. — J’y renonce. — Enfin,
désirez-vous le baptême? — J’y renonce, » proclame de plus en plus
résolument mon bonhomme. Qu’aurait fait un docteur en Sorbonne
devant un refus aussi formel? Je n’ai pas eu le temps d’aller chercher ma
Théologie morale et j’ai baptisé le bébé qui renonçait si formellement et
si explicitement au Père, au Fils, au Saint-Esprit et au... baptême. Et
malgré toutes ses apostasies, mon petit Louis est sorti de la chapelle
enfant du bon Dieu, blanc comme neige, au moins à l’intérieur, et dans
toutes les conditions voulues pour recevoir une médaille et un bonbon.
8 octobre.
I
Mgr Cazet est venu donner la confirmation. Comme de juste, Talata
s’est mis en quatre pour bien recevoir son évêque. Je laissai l’organisation
des présentations, saluts, compliments et cadeaux à mes gens, qui sont
plus capables que moi de régler les choses suivant les usages du pays.
J’avais d’ailleurs assez pour ma part à préparer les quatre-vingt-trois con-
1 56
CHEZ LES BETSILÉOS.
firmands et à diriger la construction des arcs de triomphe et autres
ornementations. Faute de verdure (nos arbres ont io à 20 centimètres de
haut) nous décorons l’emplacement avec les bottes de chaumes qu’ont
apportées pour le toit mes élèves des environs. La première porte,
style roman, était donc confectionnée en bottes de paille; la deuxième,
haute de 6 ou 7 mètres, était un entrelacs de bambous style gothique. Sur
les bords des chemins, une armée d’autres bottes de foin montaient la
garde piquées de longs bambous agrémentés eux-mêmes de petits dra-
peaux. C’était suffisamment original. Toutes les richesses venues de
France, dentelles, rideaux, banderoles, fleurs artificielles, furent mises
à contribution. Pour remplacer le toit encore absent et garantir les
têtes, on tendit de grandes pièces de toile et sous cet abri improvisé, je
célébrai la sainte Messe. La moitié des gens ne trouvèrent pas de place
dans la nouvelle église, c’est dire qu’il y avait foule et que ma basilique
n’est nullement de dimensions exagérées.
Je me demande si certains de mes lecteurs ne s’étonnent pas parfois
peut-être de l’allure quelque peu superficielle de mon Journal. On attend
d’un missionnaire des détails sur ses œuvres, sur ses travaux spirituels.
Je me crois obligé de m’excuser de ne pas avoir servi plus souvent
la nourriture édifiante de quelques beaux traits ou exemples de vertu.
Le fait est que je suis depuis mon arrivée ici plongé dans la matière,
ou pour mieux préciser, dans le mortier jusqu’au cou, du matin jusqu’au
soir. J’ai dû m’installer et traiter la question pot-au-feu, j’ai dû m’accli-
mater au pays, à la langue, à mon cheval ; prendre contact avec les
habitants et leurs habitudes.
De plus, je l’avoue sans détour, ne vous figurez pas la vie vraiment
« missionnaire » d’après ce que je vous raconte. Je suis un sédentaire, un
paresseux.
En contant Taîata, je ne conte pas « fleurette », car j’ai bien
l’intention de dire toujours vrai, mais je ne décris du grand jardin de la
Mission que la plus petite et la plus modeste fleur.
Me voilà loin de Monseigneur et de la Confirmation. Revenons-y.
La cérémonie succéda à la messe. Monseigneur posa quelques inter-
rogations sur le catéchisme, et paria avec force pendant près d’une demi-
heure. Il insista particulièrement sur un mal trop commun parmi tous
nos Malgaches : la piété de surface et de pures pratiques extérieures. On
prie parce que c’est l’usage, du bout des lèvres; on communie pour faire
comme les autres, etc. La religion, affaire de mode, de convenance.
Reproche trop fondé chez beaucoup de nos ouailles encore si novices
dans la foi.
7
Chez les Betsiléos,
Enfants travaillant à la construction de l'école de Talata.
En pousse-pousse
CONSTRUCTIONS ET INSPECTIONS.
l5g
Vers deux heures la fête se clôturait. En masse et en chœur, nous
escortions Sa Grandeur jusqu’à la sortie de la propriété. Mes bons chré-
tiens, étant en veine de chant, me demandèrent la permission de
continuer, ce qui leur fut libéralement accordé.
i3 octobre.
i
Quelle belle journée ! Comme les bons Anges ont dû se réjouir en
voyant à Talata maçons, ouvriers, instituteurs, élèves, femmes, enfants,
fillettes, s’unir dans une même pensée de foi et offrir gratuitement leur
journée de travail pour l’achèvement de l’église de Notre-Dame! J’avais
simplement insinué mon regret de ne pas voir les grandes personnes con-
tribuer personnellement à la construction. Et voici ce qu’ils ont imaginé
à eux seuls, ce qu’ils mettent généreusement et joyeusement à exécution.
Tous les maîtres du district se chargent de remplacer les manœuvres
pendant un jour. Ces derniers, devenus libres, vont chercher les bois de
la charpente. Mais les ouvriers eux-mêmes n’ont pas voulu être en reste
de générosité, et je les vois se présenter à moi après avoir déposé leur
charge et me déclarer qu’ils ne réclament pour aujourd’hui aucun salaire.
Spectacle touchant. Les plus audacieux, quoique pas très assurés,
ont grimpé en haut des murs et administrent libéralement le mortier aux
briques nouvellement posées. D'autres moins hardis se perchent à mi-
hauteur sur les échafaudages et reçoivent au vol les matériaux. En bas
c’est une fourmilière de petites têtes, de petits bras, de petites mains qui
portent, qui rangent et qui présentent. Mes benjamins se démènent
comme de beaux petits diables autour du tas de briques, François (7 ans),
Paul (10 ans), Hélène (6 ans), poussent en zig-zag les brouettes légèrement
désorientées, ou campent bravement sur leur front une charge propor-
tionnée à la vigueur naissante de leurs muscles enfantins. Ou rit, on
babille, on plaisante, tout en travaillant pour de bon.
22 octobre.
Le « petit coco des familles » (c’est le nom que porte la boîte) me
rend des services extraordinaires, savoir : de couper la fièvre et
d’économiser mon vin.
Et d’abord qu’est-ce que la fièvre? La fièvre étant par nature une
maladie indéfinissable, je 11’essaierai pas de vous la définir. Les
symptômes précurseurs qui m’avertissent de sa prochaine arrivée sont,
pour moi du moins : i° une surexcitation anormale, 20 une humeur
massacrante, 3° un resserrement frontal et occipital, 40 enfin une soif
léonine. C’est à cette dernière que je m’en prends dès le principe. Elle
CHEZ LES BETSILEOS.
IO
i6o
CHEZ LES BETSILÉOS.
vaincue, le reste se dissipe et la fièvre est en déroute. Lors donc que je
me sens assiégé, j’administre au microbe assiégeant par la meurtrière de
mon estomac quatre ou cinq grands verres d’eau légèrement cocotisée.
C’est radical pour la majeure partie des cas. Une demi-heure après, l’accès
s’est dilué, évaporé, évanoui. Donc merci pour le « petit coco » envoyé
par des mains amies.
Cette fièvre est une épidémie bien mystérieuse. L’an dernier les
malades atteints se plaignaient généralement de maux de ventre et de
douleurs de poitrine. Cette année on ne parle plus de poitrine, les
entrailles seules sont en déconfiture. Je recommande surtout à mes
« clients » de s’abstenir de ces énormes pâtées de riz qui les étouffent et
abiment ces pauvres entrailles trop faibles pour recevoir pareille charge.
« Prenez des œufs, prenez des œufs. » Les gens commencent à nous
écouter. Ils meurent un peu moins vite ou même ne meurent pas du
tout, ce qui est un résultat!
23 octobre.
Voici un mariage démoli depuis trois ans et qui a pu être raccom-
modé en trois quarts d’heure, quitte à se démolir ensuite dans trois fois
cinq minutes. Le mari est un brave homme de chrétien qui a dû être
jadis dans l’enseignement car il parle comme un livre, la femme n’est pas
baptisée et elle porte pour le moment la chevelure ébouriffée des femmes
en deuil. Avec cela des habits pas propres et un petit air de mégère. Je
trouve qu’il faut à mon chrétien un certain courage pour la réclamer
comme épouse. Bref les voilà tous deux à mon tribunal. Deux hommes
importants les accompagnent. Les messieurs s’asseyent sur le banc, la
dame s’accroupit dans un coin. Mon mpiadidy me sert d’assesseur; la
séance est ouverte. En quelques mots j’expose à la fugitive les raisons de
revenir chez son mari et je la laisse à son tour exposer ses griefs et ses
réclamations. Il y a au fond de la querelle une question d’argent. La
femme a fait des dettes et veut bien rentrer dans le droit chemin si son
mari consent à les payer. Madame a l’air de prétendre même qu’il doit
les payer. Protestations de l’incriminé. Naturellement, je me trouve en
présence d’usure renforcée. Il s’agissait de quelque chose comme 12 ou
i5 francs transformés en 45 francs par l’art prestidigitatif des prêteurs de
ce pays. L’aurore d’une solution lumineuse commença dès lors à poindre.
« Qui t’a prêté l’argent? dis-je à la femme. — Un tel. — Bien. As-tu une
rizière? — Oui. — Ecoute-moi bien maintenant. Ou tu rentreras avec ton
mari, ou tu ne rentreras pas. (C’est ce que les dialecticiens appellent
l’argument cornu). Si tu rentres avec ton mari, je vous aiderai l’un et
CONSTRUCTIONS ET INSPECTIONS.
l6l
l’autre à payer cette dette en exigeant du prêteur une diminution
d’intérêts. Si tu t’obstines à t’en séparer, j’écris à celui qui t’a prêté l’argent
et je lui dis de te faire payer dès maintenant. Réfléchis et choisis. » La
femme sort un instant avec les deux notables qui l’avaient accompagnée.
Deux minutes après, elle apportait son consentement et promettait de
retourner auprès de son époux. Après ces trois ans de séparation sans
nuages ne comptons pas trop sur une nouvelle lune de miel.
10 novembre.
Grâce à ^protection de Notre-Dame, nous arrivons enfin au faîte
de notre église. Il s’agissait de diriger les opérations délicates de la char-
pente. Ne vous moquez pas des pauvres gens qui montent ici leurs
fermes à renfort de bras. Nous n’avons pas de chèvres, pas de grues, pas
de moutons, pas de béliers, qui rendent la besogne si facile en France.
Pour toutes machines élévatoires : deux échelles, deux cordes et une
trentaine de bras, dirigés (?) par une quinzaine de têtes betsiléotes. 11 a
fallu s’ingénier. Le Frère architecte a donc commencé par dresser un
immense chevalet entre les deux murailles. Avec les futurs bois de la
toiture il a confectionné un plancher reposant sur les murs et le chevalet ;
ses hommes ont ajusté les morceaux et, oh! hisse! dressons la ferme.
Grands dieux, quels cris! quel tapage! Tout le monde parle, commande,
dirige. Alîez-vous-en haranguer cette troupe frénétique, allez les faire
taire! Peine perdue. L’habileté du directeur consiste à ne pas perdre
patience, à attendre paisiblement que les gosiers soient fatigués et à jeter
aux rares instants de trêve les commandements nécessaires. Le dressage
de la première ferme fut un événement émouvant. A la seconde, chacun,
connaissant mieux sa besogne, fut plus économe d’efforts inutiles et de
tapage assourdissant. La sixième et dernière a été posée hier.
Songez que chacune se compose de quatre grandes pièces de 6 mètres,
et de cinq ou six autres pièces de raccord de notable épaisseur, le
tout ayant une envergure de 8 mètres et une hauteur totale de 6 mètres.
Songez ensuite que l’opération se fait à 7 mètres en l’air sur un croisillon
de planches fortement à claire-voie et surtout, comme je vous le disais,
que les instruments font totalement défaut : des hommes, les uns
poussent avec des planches, d’autres font levier avec de gros bois, en
haut on tire avec la corde et la majorité travaille avec ses reins et avec
ses muscles. Qu’un glissement se produise, que l’un ou l’autre perde pied,
et la ferme à moitié élevée retombe sur ses porteurs. J’ai fait invoquer
les bons Anges et en fait d’accident nous n’avons eu qu’une foulure et
t deux éraflures sans importance.
1Ô2
CHEZ LES BETSILÉOS.
Le travailleur qui s’est foulé le pied est un excellent père de famille,
récemment baptisé, qui était venu m’offrir ses services afin de gagner
l’argent de son impôt. Malgré ses neuf enfants encore jeunes (l’aîné a i3
ou 14 ans) on n’a pas pu le faire exonérer. Sa chute le mettait pour
longtemps dans l’impossibilité de travailler. Il rentra chez lui et ne
reparut plus. Un jour cependant on vint me dire qu’on voulait encore le
forcer à payer. Je fis répondre qu’on eût à le laisser en repos : son
argent est chez le Père, c’est au Père qu’il faut le demander. On n’insista
pas. Personne ne pouvait contraindre un blessé à un travail impossible.
Une seconde fois, un peu plus tard, on revint à la charge. « Paye la
moitié, lui dit-on, et tu seras quitte du reste. » Je fis faire la même
réponse : « Cette affaire me regarde, venez me trouver. » Finalement le
gouvernement délivra ce brave homme de toutes les importunités et le
déclara libre de l’impôt pour cette année.
12 novembre.
De plus en plus je me convaincs que nos districts ont trop d’étendue
et que nos postes sont trop nombreux. On perd en profondeur ce qu’on
semble gagner en surface. Le missionnaire se démène, se tue à parcourir
des soixantaines de villages. Il passe en courant, visite en courant, baptise
presque au galop; il vient aujourd’hui et reparaîtra dans trois mois ou
dans un an. Aussi suis-je disposé et vais-je commencer dès maintenant à
supprimer les postes ou trop rapprochés ou trop indifférents. Deux ont
déjà reçu le coup de grâce. Quatre autres subiront sous peu le même sort.
C’est dur pour le missionnaire. Tout le monde s’écrie : « Mais tout ce
monde-îà va passer aux protestants! » A quoi je réponds par des paroles
d'indifférence plus affectée que réelle. Evidemment il y aura des pertes.
Si peu que l’on obtienne dans un poste, il y a toujours un certain résultat,
mais ces mm ces résultats ne sont-ils pas à sacrifier pour le bien supérieur
de tout un district? Et puis, avouons-le sans ambages, les ressources ne
sont pas égales aux besoins et il ne nous appartient pas de tenter la
Providence.
Je demande à mes amis et lecteurs de réfléchir à ce qu’il y a de cruel
pour le missionnaire à faire de pareilles exécutions; et cela non seule-
ment au point de vue chrétien, mais même au point de vue purement
français. Supprimer à Madagascar le missionnaire catholique, ce serait
donner libre carrière et prépondérance aux étrangers. Presque partout,
en face de la chapelle catholique, se dresse, parfois presque abandonné,
le temple protestant. Il y a là quatre ou cinq personnages retenus par le
salaire, et qui attendent. Ils attendent quoi? le jour où l’on fera, disparaître
CONSTRUCTIONS ET INSPECTIONS.
i63
le rival et où ils pourront redevenir les maîtres parce qu’ils seront seuls.
Qu’on ferme les chapelles, et le lendemain l’Anglais a la clef de toutes
les positions.
Un aveu a été fait : « Pendant quelques années encore nous avons
besoin de missions,3 » a-t-on dit. Dans quelques années on espère avoir
mis sur un pied suffisant les écoles officielles, et ce jour-là nous serons
sans doute invités à nous renfermer dans les strictes limites de nos
fonctions paroissiales.
Voilà pourquoi, depuis deux ou trois ans surtout, le gouvernement
pousse avec activité l’élaboration de ses programmes et l’organisation de
ses écoles neutres. Le but en est le même qu’en France. Gomme en
France, il y a des hésitations et des tâtonnements. Les règlements se
succèdent assez disparates. Après avoir poussé le Malgache vers l’ins-
truction à outrance, on sent la nécessité de se décharger d’une multitude
de déclassés encombrant déjà les bureaux et les administrations. Le mot
d’ordre est en faveur de l’instruction professionnelle. « Formons des
agriculteurs, des menuisiers, des forgerons, des maçons. » Les écoles
ont été lancées sur cette nouvelle piste. Qui aspire au titre d’école
primaire reconnue, ou d’école régionale, doit avoir son atelier ou son
jardin ou les deux à la fois, et l’enseignement ne comporte plus qu’une
heure quotidienne de classe contre six ou sept de travaux manuels.
Voulok ainsi fondre la masse des élèves dans le triple moule du
forgeron, du menuisier ou du jardinier, n’est-ce pas une utopie? Et
pourtant, n’est-ce pas ce que l’on cherche, lorsqu’on impose des travaux
de ferblanterie, de rabotage et de culture à tous les élèves, à toutes les
écoles, à tous les programmes?
Quoiqu’il en soit, si l’on ne cherche qu’à inspirer le goût du travail
à nos Betsiléos, on a raison. Pour ma faible part et dans la modeste
sphère de mon influence, je pousse énergiquement mes gens à la culture
et aux travafix de toute espèce. Mon intention est de faire profiter de mon
jardin et de l’enseignement horticole non seulement les pensionnaires
mais encore tous les élèves zélés des postes circonvoisins.
18 novembre, 8 heures du soir.
Le tonnerre gronde au-dessus de nous, nous suintons l’humidité
chaude et l’électricité par tous les pores, c’est bien le moment de dire
ce qu’est un orage à Madagascar.
(1) Note sur une mission laïque française.
164
CHEZ LES BETSILÉOS.
La journée a été lourdement tiède, puis lourdement brûlante. Peu
à peu l’atmosphère se charge de vapeurs, la campagne s’enveloppe de
buées de moins en moins transparentes, et sur le fond du paysage les
dentelures des rochers, les crêtes des montagnes se fondent de plus en
plus dans un brouillard bleuâtre. L’air devient embrasé et suffocant. Vers
les 3 heures une avant-garde de nuages gris-roux commence à nous
mitrailler de menue grêle. Naturellement débandade générale parmi mes
travailleurs. On dégringole à la hâte du toit inachevé pour se mettre à
l’abri des projectiles cinglants. Nos Malgaches n’ayant souvent ni chapeau,
ni pantalon, se sentent à la merci de l’adversaire. Ce n’est heureusement
qu’une première alerte suivie d’une trêve. Vers les 6 heures arrivent la
cavalerie et tout le corps d’armée des gros nuages électriques. La
première attaque est encore indécise et mal limitée. Ce sont d’immenses
effluves qui mettent en incandescence momentanée le ciel tout entier
jusqu’à fleur de terre. Les grondements qui les accompagnent sont
sourds, mats, et imprécis. A 6 heures 1/2, la vraie bataille commence,
tout prend une forme nette et définie, le brouillard fait place aux énormes
flaques d’eau qui dévalent en torrents; à l’éclair vague et illimité
succèdent les zébrures violentes et franchement dessinées sur un fond de
ciel de plus en plus opaque.
Dix minutes après, c’est la décharge électrique dans toute sa splen-
deur. Coup sur coup, les éclairs se suivent en trémolos flamboyants ou
en éclats formidables. Pendant quelques minutes, nous sentons la foudre
au-dessus de nos têtes. Elle frappe à droite, à gauche. A ce moment-là,
nous chantons justement le cantique à la Sainte Vierge qui parle des
menaces et des foudres du démon écartées par la main de Notre-Dame.
C’est plus que jamais de circonstance. Deux fois, trois fois la lumière et
le bruit se confondent avec le crépitement caractérisque des éclats qui
foudroient les environs. Notre paratonnerre n’a qu’à se bien tenir et à
bien fonctionner. De fait, la colline est enveloppée, envahie par l’orage,
et l’orage qui n’est peut-être pas à cent mètres au-dessus de nous, passe
sans nous frapper. Vers 7 heures, une deuxième ligne d’assaillants
s’avance sur nous. L’église semble apparaître et s’évanouir constamment
au milieu de flamboiements fantastiques. Ce sont de véritables bains de
lumière fulgurante et éblouissante où nous sommes plongés, tandis que
là-haut roulent presque sans interruption les sourds grondements réper-
cutés par les échos de la vallée.
Lorsque enfin après une heure et demie de plein déchaînement,
l’orage semble s’écarter, je me risque à sortir de mon trou et à aller con-
templer de loin sa promenade étincelante. Maintenant l’admiration peut
I
CONSTRUCTIONS ET INSPECTIONS. 1 65
se déployer à l’aise, et sans craindre pour nous-mêmes, j’admire à
l’horizon le feu d’artifice féerique des éclairs qui sillonnent la nue pro-
fonde. L’un d’eux se développe tout à coup en trois branches parfaitement
distinctes, véritable fourche lumineuse à triple pointe de feu.
Peu à peu cependant le calme se fit, la chanson des gouttes d’eau
sur les tuiles se tut, les gouttières seules continuèrent à taquiner les
flaques d’eau; à la lueur de ma lanterne je donne quelques coups de bêche
pour canaliser les endroits par trop marécageux, et je me retire au milieu
de ce calme,profond qui suit ordinairement les grandes tempêtes.
21 novembre.
J’entre dans ma six centième omelette (depuis 18 mois). Ça me
fait vieux.
Mais parmi mes six cents omelettes, je dois avouer que la variété n’a
pas manqué.
J’ai eu : l’omelette simplement desséchée, l’omelette carton-plâtre ou
semelle de soulier, l’omelette non battue, et par suite marbrée de jaunes
et de blancs juxtaposés, l’omelette sans sel, au sel, ou avec trop de sel,
l’omelette aux oignons et au citron, l’omelette à la graisse rance, l’omelette
aux pommes de terre, l’omelette sucrée au rhum, l'omelette archire-
froidie, etc., et surtout sous toutes ses formes l’omelette ratée.
En somme, l’omelette avec le poulet et le porc a continué à faire les
frais de mes festins journaliers, la base de mon « alimentation saine et
fortifiante », comme disent les prospectus.
Pour les légumes, hors d’œuvre, entremets, j’ai passé par plusieurs
crises : la crise des sauterelles qui a duré deux semaines; la crise des
pommes de terre frites qui a duré près d’un an; la crise des choux-fleurs
qui s’est prolongée pendant quinze jours, et je sors à peine d’une crise
féroce de choux pommés dont les premiers accès datent à peu près du
mois de juillet.
Depuis une huitaine, mon assiette s’est mise à bourgeonner de petits
pois. Hélas! il est à craindre que cela ne dure pas. Heureusement, ledait
est rentré en scène. Les dames cornues des environs se remettent à tra-
vailler pour le presbytère. Pendant la saison sèche, pas de lait à espérer,
malgré toutes les batailles, tous les discours, toutes les promesses. Pour-
quoi? Parce que, en ce pays comme ailleurs, il est impossible d’avoir du
lait sans eau.
\
1 66
CHEZ LES BETSILÉOS.
25 novembre.
EUe ne manque pas d’intérêt, f expédition que je viens de faire à
Ambalavao. Ce qui m’y attirait, c’était uniquement cet infatigable mission-
naire qu’est le P. Del mont.1 Je le connaissais depuis longtemps, mais je
voulais le voir dans son cadre, sur son fond de paysage apostolique, c’est-
à-dire dans ses œuvres et au milieu de ses chrétiens. C’est pourquoi un
matin, accompagné de quatre hommes comme le caporal classique, je mis
le cap dans la direction du sud.
L’impression que l’on éprouve en suivant les méandres de la vallée,
c’est un mélange de monotonie et d’exaspération. Ah çà! en sortirons-
nous? Allons, patience! encore un tournant et nous y sommes. Oui, nous
y sommes! à quoi? à un nouveau tournant. Comme pour les tournants
de l'histoire, çà n’en finit pas. Ce n’est qu’après deux heures de danse
serpentine à travers les sinuosités de la gorge, que l’on arrive au fameux
col qui sépare la région Fianaresque de la plaine d’Ambalavao.
Il y a bel âge alors que j’ai planté là mon escorte. Pour en finir plus
tôt avec l’interminable vallée, j’avais pressé le pas. Mea compagnons,
plus philosophes, l’avaient ralenti et même arrêté pendant quelque temps
pour reprendre courage. Parmi les gens qui avalent un verre d’huile de
ricin, il y aura toujours deux catégories : les uns absorbent vite et tout
d’un coup, les autres prennent un bonbon entre deux gorgées. Qui a
raison? C’est à discuter.
" Je débouchais donc seul, solitaire et majestueux au sommet du col,
lorsque je m’y trouvai face à face avec un bataillon de travailleurs.
Quelque cent ou deux cents corvéables s'acharnent à faire descendre
encore d’un cran la route dans la brèche déjà ouverte entre les deux
montagnes. Avec un peu de patience et quelques centaines d’années, nous
aurons un passage à niveau absolument horizontal.
Da là on peut pointer exactement le lieu et place d’Ambalavao. La
tour carrée avec son petit chapeau en pointe émerge d’un bouquet
d’eucalyptus, et tout autour les maisons en terre se pressent comme les
moutons autour de la houlette du pasteur. Le P. Dalmont est de retour
d’une lointaine expédition.
Je lui demandai l’autorisation d’assister à ses audiences. Je m’installai
dans une espèce de de fauteuil et voilà ce que je vis et entendis en un
rien de temps : quatorze espèces d’entrevues de style et sujet différents.
(1) Le P. Delmont, qui ne comptait jamais avec ses forces, est mort en.
mai 1908, âgé de 56 ans.
CONSTRUCTIONS ET INSPECTIONS.
167
C’est d’abord la visite de pure curiosité. Il s’agit de dévisager le
nouveau venu. Pure curiosité, ai-je dit; pas tout à fait, il y a toujours
une arrière-pensée de menu cadeau : s’il vous plaît, une image, un
chapelet, etc. Sans refuser catégoriquement, on n’accorde pas. C’est le
« demain on donne à boire et à manger gratis », assaisonné de multiples
variantes.
Secundo : Un Môsieur. Il s’assied, on cause de choses et d’autres. Il
n’est pas d’usage en effet. d’aborder ex abrupto le sujet important. Ce n’est
qu’après avoir épuisé la série des lieux communs qu’on se croit le droit
d’exposer sa requête. Donc le Môsieur cause. Au moment où nous
pensons qu’il va fermer les guillemets, un « S’il vous plaît » nous rappelle
à l’ordre. — Quoi? — Eh bien voilà, et sans plus de discours le visiteur
se... déculotte. Il en a une puisque, je vous l’ai dit, c’est un Môsieur. Il
ôte son pantalon et expose à la fin sa jambe et sa demande : « C’est enflé,
donnez-moi un remède. » Le Père va chercher son pinceau, sa teinture
d’iode, et badigeonne. — Et de deux!
Tertio ; Un pauvre petit, les lèvres horriblement fendues en affreux
bec de lièvre qui laisse voir jusqu’au haut des gencives, vient demander
sa pitance. Après une semonce paternelle sur la paresse, il reçoit
son dîner.
Quarto : L’enfant s’en va, quatre ou cinq autres le remplacent. On
les a pris pour les faire payer, et pourtant ils ne sont pas encore sur les
rôles. Pour l’un, l’argent est versé, mais on voudrait le ravoir; les autres
n’ont pas encore payé. Affaire à éclaircir avec l'administration. Petit
kabary qui va en engendrer une douzaine d’autres.
Quinto : Nous montons en grade. Un maître d’école demande congé
pour aller visiter sa famille. Or nous sortons des vacances. Cest un de
ces cas exaspérants comme on en rencontre tant. On se tient : « Mon
fils, tu me dis cela aujourd’hui et tu sors de vacances. Pendant un mois
tu étais libre! » L’autre baisse la tête avec un air de dire : « Cest vrai,
mais je n’y ai pas pensé. »
Sexto : Encore un maître. Celui-là aussi n’a pas pensé à payer ses
piastres ou à travailler pour les gagner. Mais il a pensé à la miséricorde
du Père qui certainement lui avancera 20 francs en le voyant dans
l’embarras! Et à toutes les lamentations il faut opposer une patience et
un refus indémontables.
Septimo : Je voudrais me confesser. — On va à l’église.
Octavo : En rentrant l’on trouve à la porte deux paires de bébés.
L’une des matrones qui accompagne réclame l’image de son patron. Et
le Père, contenant les bouillonnements d’une impatience plus que
/
1 68 CHEZ LES BETSILÉOS.
justifiée, lâche son bréviaire pour aller à la découverte d’un portrait de
saint Polycarpe ou de saint Exupère! Recherche d’ailleurs parfaitement
inutile !
Nono : Les extrêmes se touchent. Les enfants sont remplacés par
une vieille d’un aspect indéfinissable et d’un âge indéfini. Elle a les vieux
usages dans toute leur authenticité. Sur le plancher, elle racoquille ses
jambes parcheminées, s’assied silencieuse et compte, corïime dans les
grands morceaux de musique, une bonne douzaine de mesures pour rien.
Le silence pourrait s’éterniser si le Père n’intervenait. « Qu’y a-t-il,
Madame? » La vieille lève son regard, et sur le globe porcelaine mat de
ses yeux éteints rouie une prunelle suppliante. Ce quelle veut, c’est clair :
un secours pour prolonger sa chétive existence.
Après elle, un voyageur qui vient de l’Imérina, et qui éprouve
l’intense besoin de connaître, et surtout de se faire connaître ; — une
demande de scapulaire; — une discussion sur un texte d’écriture sainte ; —
un autre miséreux qui a manqué la distribution hebdomadaire ; — enfin
un mpiadidy qui vient prendre des renseignements pour l’enterrement
d’un enfant.
Et il faut avoir réponse à tout, tête à tout, et surtout patience en tout.
Ce même soir se célébrait en grande pompe un mariage protestant.
Le temple et l’église sont distants d’une vingtaine de mètres. J’assistai au
défilé : le cortège était brillant. Ces MM. les Anglais savent mettre la
main sur le « beau monde ». Pourtant, de ce beau monde je puis cons-
tater que le missionnaire catholique avait aussi sa belle part.
J’eus l’honneur le lendemain dimanche de célébrer la messe de
paroisse. La grande église est bien garnie. C’est là que j’eus l’occasion
d’entendre et d’apprécier l’éloquence du fameux Paul. — Qu’est-ce
que Paul?
Par l’unique sermon que j’ai entendu de lui; je ne puis le juger
qu’incomplètement. J’ai senti en lui un orateur, improvisateur. Comme
le pigeon voyageur, il tournoie sur place pendant quelque temps jusqu’à
ce qu’il ait trouvé sa voie, sa direction, ou mieux sa veine d'éloquence et
de développement. La première partie de son discours était à bâtons
rompus. Paul tâtonnait, cherchait... Enfin il a trouvé son mot; le voilà
lancé et il ne s’arrêtera plus jusqu’à sa péroraison. Les mouvements pathé-
tiques, les métaphores, les apostrophes se déploient, voltigent, éclatent
autour de l’idée maîtresse. Le jeu, Faction, la voix, sont à la hauteur de
l’éloquence. L’excellent homme sue à grosses gouttes et s’éponge à tour
de bras. Ses auditeurs l’écoutent subjugués et acceptent de sa bouche les
allusions les plus mordantes et les reproches les plus cinglants. Il est des
/
CONSTRUCTIONS ET INSPECTIONS. 169
rares qui peuvent parier librement parce qu’ils ont le courage de ne pas
vivre trop librement.
Le lendemain je l’entendais expliquer le catéchisme. « Peut-on servir
à la fois les idoles et le bon Dieu? — Non, — Pas plus qu’on ne peut
mêler l’amer avec le sucré. Le bon Dieu, c’est le sucre; les idoles, le
diable, c’est l’amer. Vous avez compris? — Oui, tout à fait, s’écrie en
chœur son auditoire. »
Paul, Benoît, Germaine, Pierre l’aveugle, types admirables de ces
auxiliaires qui s’associent aux missionnaires pour avancer l’œuvre de
Dieu; types de dévoûment et d’abnégation. Ce sont eux qui, pendant la
guerre, ont maintenu intactes les chrétientés menacées par l’hérésie et
forcément abandonnées par leurs pasteurs. Et ce ne sont pas des merce-
naires. Ils donnent leurs temps, leur cœur et... leur argent. En fait de
générosité et de foi, ils n’ont rien à envier aux meilleurs de France. Que
Notre-Seigneur le leur rende et les bénisse!
Il fallut céder au désir de ces Messieurs et ces Dames, qui tenaient
à se faire photographier, et ce ne fut pas une mince besogne que de les
réunir, ces Dames surtout. Dans une circonstance aussi solennelle,
presque unique en ce pays, des hésitations entre la robe rose et la robe
vert d’eau sont compréhensibles. Donc, rien détonnant que l’appareil et
le photographe soient restés sur pied pendant près d’une heure d’attente !
Enfin, les matrones sont groupées. Ne bougeons plus. Une, deux...
trois. Justement le centre s’agite en la personne d’une présidente ou vice-
présidente. Tant pis pour le centre; Madame passera à la postérité sous
forme de tourbillon vital.
Les Messieurs sont plus faciles à ranger et à croquer. Pour décider le
vénérable curé d’Ambalavao à siéger parmi ses ouailles, il me fallut
recourir à un argument menaçant : « Si vous n’y êtes pas, comment
saura-t-on que vos gens sont catholiques? » Il se résigna, mais trouva
moyen d’enfouir sa modestie sous son chapeau. c
Le soir, je m’en allai faire un tour dans la ville. La belle soirée et la
douce promenade! Il me semblait être transporté dans une de nos bonnes
et chrétiennes campagnes de France. Autour du clocher de la paroisse,
groupées çà et là dans des nids de verdure, les maisonnettes presque
silencieuses s’égayent du léger bruit des rires et des conversations. Chacun
est chez soi ou sur le pas de la porte, jouissant paisiblement des dernières
heures d’un beau jour. J’entre en passant chez un bon chrétien qui
m’invite à causer. Dans la chambrette encombrée de bibelots, j’aperçois
des images, des statuettes, un lit à garniture presque luxueuse. Sur la
table, la machine à coudre se repose, elle aussi, du travail de la semaine.
CHEZ LES BETSILÉOS.
170
Mon brave interlocuteur est tailleur de son métier et, paraît -il, le métier
n’est pas mauvais. Nous causons de religion. Je sens que les catholiques
d’Ambalavao sont fiers... fiers de leur missionnaire, fiers de leur orga-
nisation et de leurs œuvres.
Je reprends paisiblement le chemin du presbytère, tandis que le
soleil couchant de ses derniers rayons caresse le sommet des grands
eucalyptus, et que dans la pénombre d’un crépuscule transparent, la
petite ville continue à jouir de son repos. Les cris joyeux des enfants
jettent leurs notes claires au milieu du fifrillis étouffé des feuilles qu’agite
doucement le souffle léger de la brise du soir.
La table est servie. Le Père congédie ses derniers visiteurs par la
formule de circonstance : « J’ai un hôte et vous savez qu’il faut honorer
les hôtes. » On n’a rien à répliquer et l’on se retire. Cest l’heure du tête-
à-tête fraternel où je tâche de compléter par mes interrogations ce que
mes yeux n’auront guère le temps de voir. Je recueille ainsi des renseigne-
ments sur les deux congrégations, leurs réunions mensuelles, leur trésor
des pauvres, etc., sur les retraites de trois jours dans les postes éloi-
gnés, sur les incendies, sur les aventures, difficultés de toutes sortes que
depuis 17 ans de séjour a subies sans défaillir le vaillant curé delà paroisse.
Outre la ville avec ses 1200 chrétiens, il a plus de 100 postes à diriger.
Le P. Del mont multiplie surtout les retraites et en tire d’excellents
résultats. Pendant trois jours, le missionnaire s’installe dans un poste
plus central. Les villages environnants y confluent, et durant trois
matinées et trois après-midi, c’est une succession ininterrompue d’exer-
cices aussi variés et aussi vivants que possible : chapelet, catéchisme, vie
des saints, autres lectures, prédication, chemin de croix, examen de
conscience. Le tout s’achève par un nettoyage général au confessionnal.
Ce n’est pas le plus facile ni le plus agréable de la besogne, et combien
de missionnaires, à l’approche de ces longues heures de confessions, se
sentent saisis d’une crainte très compréhensible. Dût-on se prendre par
les épaules, on ira; car c’est là que se fait le gros du travail, et l’élabo-
ration lente, patiente et progressive des futures générations de chrétiens.
En visitant d’autres missionnaires, nous aurions l’occasion d’étudier
d’autres systèmes et d’autres manières de faire. Le fond reste le même,
la méthode seule est différente... en apparence. Variété dans l’unité.
L’école d’Ambalavao est grandement, clairement installée dans
1 ancien transept de l’ancienne chapelle. Elle compte un certain nombre
de pensionnaires. Ce petit pensionnat a déjà fourni au district une grande
partie de ses maîtres d’école. Les plus avancés passent chez les Frères ou1
à la Normale pour y décrocher le brevet : et ils y réussissent.
CONSTRUCTIONS ET INSPECTIONS.
I?1
Après avoir ainsi rapidement croqué l’ensemble des œuvres du curé
d’Ambalavao, me permettrai-je de le croquer à son tour? Pas grand,
plutôt petit; vivant comme quatre, ardent et presque impétueux, le cœur
à fleur de poitrine, les deux yeux brillants comme escarboucles au fond
de leurs cavités ombragées; toujours prêt à la parole, à l’action, à la
guerre même, s'il s’agit de défendre une bonnne cause; vrai type de
missionnaire infatigable qui sur les 24 heures de la journée en consacre
plus des trois quarts à prêcher, à confesser, à chevaucher, à travailler, à
souffrir et à prier. Où et quand dame nature trouve-t-elle son compte?
c’est ce que je n’ai pas été à même de découvrir.
26 novembre.
D’Ambalavao il est facile de passer à Ambohimandroso. Sur sa
colline escarpée que contourne une belle rivière, avec ses étages de
maisons superposées, ses sentiers presque à pic qui montent en escaliers
jusqu’au Rova (ancienne enceinte fortifiée), Ambohimandroso a cent fois
plus de coup d’œil que le moderne Ambalavao. La grimpée se fait comme
dans toutes les vieilles villes par sauts inégaux de galets à galets. Ces
grosses pierres plantées profondément dans l’argile sont seules capables
de résister aux torrents qui déboulent de là-haut aux jours d’inondation
et de conserver aux ruelles une apparence de voie de communication.
Trésor n’est pas cheval, j’allais dire homme! à s’effrayer pour si
peu; les cailloux pointus lui sont plus favorables que les talus glissants,
d’ailleurs la culbute, si elle se produisait, aurait des résultats autrement
désagréables et contondants qu’une pirouette dans les rizières. Cette pers-
pective nous rend circonspects l’un et l’autre.
L’emplacement de la mission a autant de surfaces verticales que
d’horizontales, c’est-à-dire, qu”il est en gradins. On peut au moins
cultiver le pissenlit sur le talus à pic qui descend d’une marche à l'autre.
Autant de gagné! A l’étage supérieur : la maison du Père; en dessous,
l’église; en dessous encore, l’école; plus bas, un jardin. Voilà pour la
situation physique.
La situation religieuse est loin d’être aussi brillante qu’à Ambalavao.
Ces Messieurs les Anglais sont installés ici sur un grand pied. Deux
pasteurs européens y résident. Cela rend extrêmement difficile la tâche
du missionnaire catholique.
Le P. Faure profite de quelques instants libres avant le repas pour
me montrer les curiosités de la cité.
Le Rova est occupé par le marché. Quelques vieux arbres y
tordent leurs troncs noueux. La vue s’étend fort loin sur la plaine
172
CHEZ LES B ETS I LEGS.
immense et vient se heurter à des blocs granitiques monstrueux d’aspect
étrange et diabolique. Formes bizarres, d’énormes rochers hachés,
sabrés, taillés dans tous les sens. L’un d’eux est coupé de fentes prodi-
gieuses. Un jour, paraît-il, des Betsiléos poursuivis jusque-là par leurs
ennemis se précipitèrent ou furent précipités du haut de la roche»
Inutile d’ajouter que nul n’en échappa.
Fermant l’horizon, se profile la grande muraille des crêtes du sud.
J’aperçois çà.et là le toit modeste des chapelles catholiques.
Nous revenons au presbytère par les ruelles rocailleuses et la
verdure. On s’arrête de temps en temps à la porte de quelque bon
phrétien. Pierre, Jacques, Cécile, Marie-Rose, etc., sont invités à revêtir
leurs beaux atours, à se passer le peigne ou la main dans les cheveux et à
se rendre en face de l’appareil du Père étranger. L’invitation est reçue
avec enthousiasme; les yeux noirs pétillent à lancer des étincelles.
Quelle a du être ensuite leur déception! J’ai eu le plus grand malheur qui
puisse arriver à un photographe. J’ai repris un châssis déjà tiré et perdu
par le fait même quatre photographies. Quand je révélai les clichés,
rochers, arbres, église, vêtements blancs et minois foncés n’étaient plus
qu’un « horrible mélange. »
Et pourtant ce ne sont pas les forces qui me manquaient pour y voir
clair alors, après le festin soigné que me servit mon hôte. Cuisiniers de
Taîata, quand me tremperez-vous une soupe comme la soupe d’Ambohi-
mandroso? Cuisiniers de Talata, quand me servirez-vous des haricots
fondants comme les haricots d’Ambohimandroso? Cuisiniers de Talata,
quand cuirez-vous votre viande comme on la cuit à Ambohimandroso ?:
Et ce café exécuté suivant les meilleurs principes! Cuisiniers de Taîata,
si vous continuez à me massacrer comme vous le faites, je viendrai
chercher ici un refuge contre votre cuisine et vos empoisonnements. Et
si mes rhumatismes me reprennent, j’aurai encore un autre motif de
revenir faire une saison à Ambohimandroso. L’électrothérapie s’y
pratique sérieusement et efficacement. Le P. Faure me raconta en effet,
comment certain soir, tandis qu’il se promenait le long de sa maison, la
foudre s’imagina de venir frapper l’un des pignons de son toit. La
secousse fut brusque et salutaire. « Depuis ce coup-là, me dit le Père, j’ai
été délivré d’une forte oppression de poitrine dont je souffrais depuis
longtemps. » Je lui ai proposé de faire de la réclame pour l’établissement :
Electrothérapie, guérisons instantanées, radicales, merveilleuses. Avis
aux amateurs. Opération probable pendant la saison des pluies, sur le
soir, grande liberté, pas d’heure fixe, etc., etc. /
Mais il faut rentrer à Talata. Pour éviter les coups de chaleur nous
CONSTRUCTIONS ET INSPECTIONS.
O
173
partirons dès ce soir et voyagerons pendant la nuit. La caravane s’équipe,
Trésor me jette un coup d’œil inquiet et résigné et nous partons
enveloppés des rayons d’argent de la lune déjà haute. Insensiblement,
nous nous engageons dans la montagne. La lune est au zénith et sa
lumière blanche fait saillir les aspérités de la route par des ombres
raccourcies et nettes. A notre gauche se dresse une muraille d’argile ou
de granit Irrégulière et tourmentée, tantôt s’avançant en promontoires
rocheux qui semblent menacer le voyageur de leurs masses puissantes,
tantôt se retirant en vallons ondulés où l’on perçoit vaguement la chanson
inlassable de la source cachée dans les buissons. A droite, des creux plus
ou moins accentués, des profondeurs plus ou moins sombres qui varient
depuis le simple fossé jusqu’au précipice de cent ou deux cents mètres. A
mesure que nous montons, les saillies deviennent plus abruptes, les
masses plus énormes, les ravins plus à pic, le paysage plus solitaire, plus
sauvage, plus poétique et... la route plus fatigante.
Grâce à deux ou trois haltes, nous achevâmes le voyage sans
encombre et sans pertes. Talata nous revit avec l’aurore, rompus, moulus,
fourbus, mais au complet.
26 décembre.
La fête de Noël s’est bien passée. Affluence comme aux plus beaux
jours. Grand concours de chant suivi de jeux qui ont mis en liesse cette
population de grands enfants. Nous avons, tiré sur la corde, joué au
colin-maillard, avalé des fils! Ce dernier match a eu un succès fou
d’hilarité désordonnée. Rien de drolatique comme les contorsions faciales
des rivaux. La gymnastique des grosses lèvres déjà proéminentes par
nature et devenues saillantes au superlatif, était effrénée.
Colin-maillard à deux (l’un des aveugles agitant sa sonnette conti-
nuellement) n’a pas moins de succès. Si le terrain est bien plat, sans
casse-cou, sans obstacles, le spectacle est vraiment réjouissant. Les spec-
tateurs forment une immense haie élastique sur laquelle les deux joueurs
viennent rebondir comme des balles. Donc pas de danger, pas de crainte.
Aussi, eu est-il qui malgré leur cécité momentanée bondissent comme des
chats, courent comme des fous et roulent par terre comme des boules.
Lancés à toute vitesse, nos deux joueurs passent, repassent l’un près de
l’autre sans se toucher, malgré les deux bras tendus toujours en quête.
La sonnette retentit à l’Ouest : d’un bond le poursuivant s’y est précipité,
puis à l’Est, puis au Sud, et la poursuite continue affolée jusqu’à ce que
tout à coup tout se termine dans une bousculade homérique.
Pour moi, la partie la plus intéressante du spectacle est du côté des
174
CHEZ LES BETSILÉOS.
spectateurs, d’abord parce que je jouis de la joie de mes grands moutards,
ensuite parce que dans leurs faces épanouies, dans leurs gestes, leur
mimique, leurs exclamations, il y a tout un monde de tragédies ou de
comédies en réduction.
Regardez-moi ce bon type de vieux bonhomme coiffé de son casque
rond en paille tressée. Quand il vient me raconter ses histoires en style et
patois betsiiéos, je n’y comprends pas un traître mot, mais cela ne
m’empêche pas d’approuver de toutes mes forces. Pendant qu’il est
béatement en contemplation devant les groupes de chanteurs qui
s’égosillent, je m’amuse à le croquer sur mon carnet, à la grande joie des
autorités qui m’entourent. On chuchote, on s’agite si bien que le vieux
sort de son extase et commence à soupçonner quelque mystification. Je
détourne son attention en lui criant : « Eh bien ! à nous deux maintenant,
nous allons concourir. » Cette idée baroque du Père concourant pour la
chanson avec cette antiquité betsiléote provoque un redoublement d’hila-
rité à laquelle l’apostrophé prend sa large part, tout en multipliant les
signes de dénégation. « Pourtant, continuai-je, tu es encore « bleu quant
à la voix » ( manga fao avoir une belle voix). » L’entourage est secoué
par de nouveaux spasmes hilarants et le vieux lui-même a des soubre-
sauts convulsifs provoqués par la dilatation de la rate.
Les chanteurs se succèdent. En voici un, grand chapeau en pointe
sur la tête et bouteille en main. Qu’pst ceci? du rhum? de l’absinthe?
Point du tout. Mon homme porte sa bouteille d’eau bénite! A ses pieds
une fillette a la tête cerclée d’une chaînette de fer qui a peut-être servi
en Europe à attacher Médor. Ici la chaîne de Médor s’est transformée
en couronne et la petite est très fière de sa parure, beaucoup plus
fi ère que Médor, sans doute. Une autre est coiffée d’un chapeau « rouge
aveuglant; » une autre est vêtue de roses... Oh ! photographie! photogra-
phie qui grisailles tout, qui prosaïses tout, qui noircis tout, qui salis tout,
quand pourras-tu reproduire l’arc-en-ciel du firmament et l’arc-en-ciel
non moins chatoyant d’une foule Malgache? Riches Européens que vous
êtes, comme vous êtes enfoncés au point de vue esthétique par ces pauvres
Malgaches drapés de haillons et vêtus de couleurs!
18 janvier igo5.
Le programme du mois comporte la visite de tous mes postes. Entre
autres recommandations aux maîtres, j’ai insisté sur la division des classes.
Trop souvent les élèves grands et petits sont mêlés dans un chaos parfait,
le maître nasille une question de catéchisme, les élèves hurlent à leur
tour et cela dure deux ou trois heures. Conséquence : peu de progrès
CONSTRUCTIONS ET INSPECTIONS.
i?5
et peu d’entrain. J’ai donc dû être formel sur le point de la séparation des
classes. Joignant l’exemple au précepte, je me suis mis en devoir d’appren-
dre les lettres à la troisième catégorie. Ce fut la partie comique.
« Première condition, mes enfants, pour que ça entre : il faut crier
et crier très fort a bi di (il n’y pas de c). » J’indique les lettres avec mon
bâton. Avec du temps et des encouragements, j’arrive à faire pousser des
cris effrayants. N’importe! l’ardeur croît avec les beuglements. Mes mio-
ches sont enchantés. Les parents sont dans la jubilation. O bonnes leçons
des Sœurs, je ne vous ai pas oubliées et vous voyez si j’en profite ! Au bout
d’un quart d’heure, mes moineaux n’avaient plus de voix, mais savaient
leurs lettres.
La leçon de lecture terminée, ce fut le tour de la leçon de chant. Je
coupe le couplet d’un geste énergique. « Attention! Vous les fillettes, vous
chantez comme des canards coin, coin, coin (et j’imite, à leur grande
liesse, leurs nasillements exagérés). Vous, les garçons, vous imitez les
chiens sauvages oua, oua, oua », et, aboyant, ma voix râcîe les arrière-
cavités des dernières profondeurs de ma gorge. Comme à la Chambre des
députés « on rit ». Allons, recommençons.
20 janvier.
Ces visites aux pauvres écoles de campagne, elles ont leur charme et
leur mélancolie. La joie de voir ce cher petit monde auquel on veut tant
de bien, est souvent mêlée d’amertume et de tristesse. Et plus d’une fois,
accroupi au fond de la salle, sur la caisse à livres qui sert de siège, écou-
tant à moitié le cantique qui précède ordinairement l’examen, les yeux
perdus dans le carré du paysage qui se détache par delà la porte ouverte,
je rêve des choses d’ici ou des choses de bien loin. Je revois là-bas dans le
lointain, dans le passé, mes élèves, et je compare. Ecoliers chrétiens de
France (autrefois du moins) si favorisés, ayant à profusion les grâces de
l’éducation et les jouissances du bien-être, si vous pouviez faire un tour,
une visite d’un instant parmi nos pauvres petits Malgaches! Pauvres, oui,
de tous les dons que vous avez reçus si largement : à peine de quoi se
couvrir, peu de riz’ou de manioc comme nourriture et, surtout, au milieu
des tentations sans nombre, la privation presque complète des grâces de
préservation dont tout le monde là-bas vous entoure. Et pourtant leurs
grands yeux noirs si limpides où a passé la fraîcheur des eaux du baptême,
le sourire qui anime leur bonne figure disent assez qu’eux aussi, les enfants
du bon Dieu, ne demandent qu’à rester les enfants purs de la Vierge sans
tache. Malheureusement l’âge, les tentations, les mauvais exemples, les
scandales sans nombre qui les assiègent viendront trop tôt ternir cette
CHEZ LES BETÏÏILEOS.
Il
176
CHEZ LES BETSILÉOS.
innocence encore inconsciente. Voilà la pensée qui assombrit l’esprit, le
regard et le cœur. Vous à qui il a été tant donné, il vous sera beaucoup
demandé ; mais Dieu sera moins sévère si vous avez su partager avec de
moins favorisés les dons de la grâce et de la nature que la Providence
vous a si libéralement prodigués.
Le cantique touche à sa fin. Je sors de mon rêve. Mes yeux quittent
le fond du ciel bleu qui se découpe sur la crête des montagnes lointaines,
repassent le long du toit de chaume d’où pendent les brindilles noircies
par le temps, glissent sur la muraille nue et retombent enfin sur le groupe
des enfants qui m’observent attentifs et silencieux. Je leur souris, ils sou-
rient, nous sourions, l’examen commence.
28 janvier.
Nous touchons, comme on dit en style relevé, à une heure décisive,
qui fera époque dans l’histoire de Talata. Serons-nous école supérieure,
ou devrons-nous nous résigner au titre modeste d’école primaire tout juste
reconnue?
La demande d’approbation gouvernementale pour un e Ecole régionale
industrielle avait été déposée par moi et transmise à la direction de l’ensei-
gnement. Grande audace, en ces temps difficiles, que de prétendre, à la
campagne, à un titre d’Ecole régionale. L’impression, je l’avoue, avait
été généralement sceptique à l’égard du succès.
De fait, il faut croire que M. l’Inspecteur jugea le cas grave et urgent
l’examen, car au reçu de la demande d’autorisation, il bondit sur sa chaise,
sauta sur son füanjane et se présenta subito, aussi inattendu qu’un billet
de cent francs en temps de disette. J’étais loin de songer à pareille visite.
Bourgeoisement chaussé de pantoufles parce que mes chaussures au
séchage se remettaient des dernières pluies, légèrement saupoudré de
poussière et constellé de boue, les mains fortement défraichies par un
exercice de bêchage de plusieurs heures, je surveillais et dirigeais prosaï-
quement la plantation de mes arbres. Il était 4 h. 1/2 environ; or depuis
midi je n’avais cessé d’être sur le terrain pour nettoyer, biner, sarcler,
ratisser. Et voilà que subitement la situation se corsait d’une inspection
en règle. Je me secoue vigoureusement, je me compose un maintien aussi
aimable que calme, et je m’en vais d’un pas modeste et digne au-devant
de mon hôte inattendu.
Il n’y a en nous abordant, M. l’Inspecteur et moi, aucune glace à
rompre, nous nous connaissions depuis longtemps. Il m’explique ce qui
l’amène à cette heure insolite, me demande l’hospitalité pour la nuit que
je m’empresse de lui octroyer et m’annonce que demain matin sera faite
CONSTRUCTIONS ET INSPECTIONS.
177
l’inspection qui doit décider de notre sort. La soirée fut charmante et se
prolongea hors des limites accoutumées. Ce n’est pas tous les jours que
l’on a avec qui discuter et avec qui causer. M. l’Inspecteur est grand
liseur, et sait énormément de choses, ce qui nous permet de conduire la
conversation presque sur tous les terrains de la philosophie, de l’histoire,
de la théologie, de la pédagogie. Après maintes passes toujours courtoises
sur les sujets les plus délicats, chacun s’en fut coucher. Je ne dirai pas
que je dormis paisiblement. La journée du lendemain était si grosse!
Le vendredi 27 janvier, jour à jamais mémorable, à 7 h. 1/2,
M. l’Inspecteur faisait son entrée solennelle dans la classe. Les bancs et
les tables étaient soigneusement alignés, mes moineaux gravement assis
sur leur perchoir scolaire, les livres irréprochablement empilés, les
cahiers manifestement ouverts sur une belle dictée, les tableaux de système
métrique, la carte de Madagascar exactement piqués sur une muraille
presque blanche, le canon, la machine à vapeur, la petite bibliothèque
suffisamment mis en évidence pour attirer les regards; bref le coup d’œil
d’ensemble dans la lumière aoondante des cinq fenêtres grandes ouvertes
était plutôt flatteur. La première impression fut bonne et M. l’Inspecteur
ne put s’empêcher de remarquer que nous étions bien installés.
La dictée française fut un succès. Joseph, Louis, Eloi, Benjamin
passèrent tour à tour sous l’œil inquisiteur de plus en plus éclairé de
bienveillance et d’intérêt sympathique. Evidemment notre visiteur ne
s’attendait pas à cela. « Vous les avez singulièrement dégrossis », me dit-il.
A vrai dire, ces paroles louangeuses ne me reviennent guère, car je
n’ai guère eu le temps de me mêler directement aux classes; tout l’hon-
neur en revient à mon excellent instituteur.
Après la dictée, lecture française avec traduction malgache. Le sort
tombe sur deux honnêtesgarçons qui s’en tirent au-delà de toute espérance.
Plus sérieuses furent les difficultés de l’arithmétique. « Ils ont encore
des progrès à faire pour les problèmes, »> m’insinua l’Inspecteur. Je rn’en
doutais facilement. On passa au dessin. Le bon Dieu m’avait bien inspiré
de commencer il y a deux semaines ces leçons de dessin. Je leur avais
enseigné le carré, la manière de le diviser pour obtenir des croix, des
étoiles, etc., et c’était justement un carré qu’on leur donnait à dessiner, à
savoir le tableau noir sur son chevalet. Beaucoup s’en tirèrent honorable-
ment. Quelques-uns donnèrent des chefs-d'œuvre de fantaisie. N’importe,
le total était bon, l’inspection favorable et M. l’Inspecteur nous laissa
d’abord sur le mot plaisant en dessinant lui-même un canard au grand
amusement de mes enfants, puis sur le mot réconfortant : « C’est une
œuvre belle et pratique que vous avez entreprise ici. Vos élèves sont bien
i78
CHEZ LES BETSILÉOS.
' formés et ont un air éveillé que je suis loin de rencontrer souvent. »
Nous passons ensuite un instant à la menuiserie encore en formation.
Il nous a été impossible d’aller plus vite, car nous ne faisons que sortir à
peine de nos constructions.
« Je comprends fort bien, me dit M. l’Inspecteur, vous aviez tout a
faire à la fois. Votre demande d’Ecole régionale sera transmise à
Tananarive. »
J’allai annoncer la bonne nouvelle à mes enfants : « Remercions bien
le bon Dieu, car de cette visite dépendait le sort de l’école et la possibilité
pour moi de garder la plupart d’entre vous. » Ainsi, malgré tous les
retards apportés par l’aménagement des nouvelles maisons, malgré
l’influence désastreuse des trois mois de disette pécuniaire, malgré
l’inattendu de la visite, malgré les dispositions exigeantes des programmes,
nous avons été trouvés suffisamment prêts. Deo grattas.
29 janvier.
A l’instant même je reçois une ambassade. Trois de mes petits
hommes avancent d’un pas hésitant. Evidemment on se consulte sur le
choix de l’orateur et sur le texte du discours. Enfin il faut croire que tout
est bien réglé : les mines sont souriantes, les grands yeux noirs brillants
comme cristal, et mon petit Joseph s’approche : « Mon Père, voulez-vous
nous donner des billes, s’il vous plaît? » Le français est ici, com me dans la
diplomatie des cours, le langage officiel et reconnu. Aussitôt j’ai couru
vers la provision, elle est bien maigre et ce qui reste mérite-t-il vraiment
le nom de billes? J’extrais de la boîte quatre des moins difformes et voilà
mon petit monde heureux. Un seul moment de perplexité : Le Père a
donné quatre billes pour trois. La division exacte n’est pas facile, mais la
charité trouvera bien moyen d’arriver au commun diviseur. Et l’on s’en
va, après avoir prosterné à mes pieds un grand merci.
Ne pensez-vous pas que ce ne soit pas un mince profit que d’enlever
à ces pauvres âmes, abandonnées dans leurs hameaux à toutes les tenta-
tions et à tous les mauvais entraînements, presque toutes les occasions de
se livrer au mal! Voilà des enfants qui, grâce au règlement, grâce à la
surveillance dévouée de leurs maîtres, grâce aux études, grâce aux jeux,
s’initient à une vie toute nouvelle de travail et de prière. Si je tenais tant
à la reconnaissance officielle de mon école, c’était pour avoir la liberté de
les former sans être obligé, comme la loi l’exige ou l’exigera bientôt, de les
lâcher à quatorze ans, c’est-à-dire à l’âge le plus important et le plus
critique.
CONSTRUCTIONS ET INSPECTIONS.
1?9
3 1 janvier.
Dans ses lettres comme dans son éloquence le Malgache aime à
délayer la pensée dans un flot de paroles, à répéter la même idée sous
plusieurs formes. Exemple :
« A MON RÉVÉREND PÈRE DüBOIS. — MON CHER PÈRE,
« D’abord je vous fais connaître ceci, s’il vous plaît, notre cher Père.
Au sujet des élèves qui ont subi l’examen, les filles se plaignent ici à Annpa-
simbe de n’avoir pas obtenu de récompense, pas même une, et cela les
rend tristes, et je vous fais connaître cela, s’il vous plaît, car cette plainte
des filles m’ennuie.
» Et voici encore une chose, s’il vous plaît : je demande d’inter-
rompre un peu l’enseignement pendant deux mois, car j’ai une dette qui
me gêne et je ne vois pas comment arranger l’affaire. En cela j’ai tort, et
je vous demande la permission si cela peut se faire, cher Père, et je vous
demande la permission de chercher cet argent, etc. »
Je m’arrête, il y en a encore long dans ce style, et ce que j’en ai cité
vous donne une idée suffisante de la redondance des écrivains et des ora-
teurs, Tout Malgache, a-t-on dit, peut discourir à n’importe quel moment,
sur n’importe quel sujet et aussi longtemps que l’on voudra. Il y a du
vrai en ce sens que la timidité les étouffe rarement, mais il faut convenir
que la méthode du développement est d’une simplicité qui touche souvent
à l’enfantillage.
ier procédé. On affirme indéfiniment que la phrase qui précède est
vraie : « La messe est un sacrifice, — oui véritablement, la messe est un
sacrifice et parce que c’est un sacrifice nous devons en avoir une haute
idée. » (Extrait du sermon de mon maître d’école, quatrième dimanche
après l’Epiphanie).
2e procédé. On répète le discours de celui qui a précédé. « C’est une
parole tout à fait vraie que celle que vous a dite notre Père, à savoir
que les coutumes mauvaises nuisent au corps et à l’âme, qu’il faut
s’y opposer de toutes manières, que... que...; » tout mon discours
y passe.
Cela me sert d’excellente leçon de malgache, car naturellement mes
aimables postopinants ont soin de remettre sur pied mes phrases bancales
ou boiteuses.
3e procédé. On allonge la phrase : i° par des adverbes et des super-
latifs : « Nous sommes contents, très contents ; » 20 par des formules de
i8o
CHEZ LES BETSILÉOS.
politesse intercalées à propos et hors de propos, et adressées à tour de rôle
à chacun des auditeurs : « Merci à mon Révérend Père, merci au mpia-
didy, » etc.; 3° par des réflexions morales.
Moyennant ce que l’on appellerait irrévérencieusement ces ficelles
oratoires, il n’est pas trop difficile à nos orateurs d’allonger leur texte et
de pérorer pendant une demi-heure sans avoir dit grand’chose.
Tout le monde peut parler, tout le monde parle; il ne s’ensuit pas
que tout le monde sache parler clair, juste, net et éloquent. Nous avons
pourtant de véritables improvisateurs à tempérament, à phrases et à
métaphores oratoires auxquels il ne manque que la réflexion, le travail et
la culture pour arriver à de magnifiques résultats. Et si à tout cela ils
savaient ajouter de ne point s’écouter eux-mêmes, de ne point se bercer
de leurs périodes et de leur voix, de ne point se griser de leur succès,
quelle belle floraison de Démosthènes chez ce peuple qui ne cesse de faire
des kabarys du matin au soir!
Ampasimbe, 1er février.
Grands progrès malgré la situation difficile. Nous sommes à Ampa-
simbe en plein canton protestant. Or, ici, en pleine lutte, qui n'avance
pas recule. Je reste là pendant plus de deux heures à examiner, caté-
chiser, enseigner l’alphabet, baptiser.
Rentré à Talata après midi, pour récompenser mes enfants de leur
brillant examen, je repars et les entraîne du côté d’Andakana. Là, mes
prédécesseurs ont laissé un petit jardin avec vigne et surtout force pêchers.
On y a déjà pratiqué mainte cueillette, mais les pêches survivantes sont
encore en nombre respectable. Donc massacre général. L’extermination,
vous le pensez bien, alla bon train. J’avais donné un large crédit pour la
satisfaction des estomacs, le reste devait être empilé dans les corbeilles.
Les estomacs furent rassassiés, les corbeilles remplies et il reste
encore assez de fruits pour donner joie et coliques à la gent écolière du
village.
Le temps était beau : la cueillette finie, rien ne nous pressait de ren-
trer. On s'assit en demi-cercle et on se livra joyeusement à un jeu de
société : deviner par une série d’interrogations adroites, auxquelles on ne
peut que répondre oui ou non, où se trouve un objet désigné d’avance et
connu de toute la compagnie sauf du questionneur. On pensera peut-être
qu’il fut besoin de longue séance pour former nos bambins aux subtilités
de cet interrogatoire. Point du tout. Il n’y eut pas jusqu’aux écoliers qui
n’arrivassent à débrouiller rapidement les écheveaux embrouillés de la
perquisition et à mettre sinon la main, du moins le pied sur l’objet à
v
CONSTRUCTIONS ET INSPECTIONS.
181
retrouver. C’est ce qui arriva à mon brave Jean-de-Dieu. Par une série
de questions circonstancielles de lieu : au Sud? au Nord? à l’Est? à
l’Ouest? réitérées à quatre ou cinq reprises, il était parvenu à se planter
juste sur l’allumette gouvernementale délicatement posée sur le sol, dési-
gnée comme but des recherches. S’adressant à la galerie, il redemande :
« Au Sud? — Non! — Au Nord? — Non! — A l’Est? — Non! — A
l’Ouest? — Non ! » Voilà notre homme dans une perplexité qui n’a d’égale
que la joie exubérante des spectateurs, Il inspecte le firmament. On rit.
Il considère sa personne, on rit plus fort; ses pieds, on éclate. Sa mine
effarouchée, inquiète, presque ahurie, réjouit le cercle au suprême degré.
Il agite une motte de terre qui il y a une minute abritait à moitié le corps
du délit. On délire. Grands enfants! grands enfants! Dire qu’il y a là de
graves pères de familles, et ce ne sont pas eux qui rient le moins fort.
Grands enfants, mais qu’on est heureux de rendre heureux... et à si bon
compte, et comme il serait à souhaiter de pouvoir remplacer les récréa-
tions malsaines, dont ils se gavent ailleurs par ces réunions saines et
joyeuses! — Enfin le bon Jean écarte ses talons et l’allumette apparaît
enfin à ses yeux émerveillés et ravis. Son ardeur fut si grande à
la ramasser qu’il faillit l’enflammer... heureusement elle était digne
de la régie.
Sur le chemin du retour on passe la rivière lentement, si lentement
qu’entre les deux rives, on a le temps de prendre un bain. « Mais vous
ne m’avez pas demandé la permission de prendre un bain, petits
malheureux », pourrais-je m’écrier. « Oh! mon Père, me répondraient-
ils, nous ne nous baignons pas, nous traversons. » Je ne dis rien. Les
maîtres sont là, tout se passera bien. Légèrement en retard, la bande
d’écoliers rentra et clôtura par de monumentales parties de billes une si
belle après-midi.
Le soir, on vint quêter chez moi un peu de sel pour le souper. Signe
que le repas lui aussi se ressent de l’allégresse commune et qu’on a déniché
quelque petit supplément de viande ou de légumes. « Allons, Joseph,
ouvre tes deux mains et ne laisse rien tomber en route. »
Le tableau de la journée serait incomplet si je n’ajoutais qu’avant
mon départ pour Ampasimbe, j’avais eu une grave entrevue avec un
ancien évangéliste anglais qui demande à s’instruire. Il est passé chez
nous depuis quelques dimanches et il désirerait causer religion avec moi.
Je lui prête une Explication du catéchisme et lui dis de revenir aussi sou-
vent qu’il voudra.
182
CHEZ LES BETSILÉOS.
5 février.
Quelques jours plus tard, j’étais appelé auprès d’un mourant. C’était
un ancien maître decole qui pour se dégager de son premier mariage
n’avait pas trouvé de meilleurmoyen que de passer aux Norwégiens plus
coulants sur ce chapitre que l'Eglise catholique. Depuis un an il s’est senti
atteint par la maladie au point de ne pouvoir plus travailler. Cela le fit
réfléchir, il réclame le missionnaire, non sans avoir auparavant congédié
sa compagne illégit me. Excellentes dispositions. Le pauvre homme me
reçoit avec joie, malgré ses souffrances essaie de se soulever sur son lit
pour s’agenouiller, se confesse et reçoit l’Extrême-Onction dans les dispo-
sitions de repentir les plus touchantes. Quand les cérémonies furent
achevées, il me remercie à plusieurs reprises. Voilà le deuxième cas de ce
genre. Confirmation par les faits du dicton : Le protestantisme est bon
pour vivre, mais difficile quand il faut mourir.
12 février.
Avez-vous déjà, perdu au fond d’une gorge de montagne, réfugié
dans une maisonnette en terre couverte de vieux chaume, entendu au
clair des étoiles, des mélodies douces et plaintives accompagnées par le
lointain mugissement des cascades et exécutées uniquement en votre hon-
neur? Non, n’est-ce pas, cela vous manque; cela me manquait encore
hier, mais ne me manquera plus désormais.
Toute l’après-midi s’était passée en longs entretiens. Durant ce temps,
l’orage éclate; puis il s’éloigne de nous, dans le fond de la vallée, sous
forme de long bourrelet noir qu’illuminent par intervalles des éclairs
diffus et qui tire derrière lui, semblable à une traînée de gaz striée de
raies sombres, un immense rideau de pluie blafard. Au-dessus de nos
têtes, à travers les déchirures de l’arrière-garde disloquée, des gros nuages
déchiquetés par la brise du soir, le ciel réapparaît, encore panaché de
lueurs violettes et rosées du côté du couchant. Sur le bleu du firmament
déjà foncé par le crépuscule, commencent à perler les étoiles au scintille-
ment clair; les grands rochers marbrés de vert et de noir ont par endroits
des reflets de miroir ou des éclats d’acier. Sur le bord du sentier détrempé
qui garde profonde l’empreinte des pas glissants, les frêles graminées
inclinent leurs panaches alourdis de grappes cristallines. Dans une petite
mare bourbeuse ressuscitée par l’averse, quelques canards s’ébattent
joyeusement, ragaillardis par la fraîcheur des premières ombres, tandis
que sur le chaume noirci par le temps, les gouttelettes retardataires glis-"
sant par saccades le long des fétus, s’en viennent se grouper, se gonfler.
.... ....
8
Chez les' Beisiléos.
Bœufs à bosse ou zébus malgaches.
Le Père^Beyzym et ses^lépreux.
CONSTRUCTIONS ET INSPECTIONS.
1 85
s’allonger pour s’abattre enfin avec un son bref et métallique au pied du
mur rouge assombri par l’humidité.
Bientôt les dernières clartés s’affaiblissent, les hameaux, les rizières,
les champs, les bosquets s’effacent, les détails, les couleurs, la vie, le mou-
vement s’ensevelissent dans l’uniformité terne et sombre de la nuit qui
tombe rapidement. Je me mets en devoir de compléter la réfection spiri-
tuelle et corporelle que les conversations m’ont empêché de mener à
bonne fin. Je suis assis sur le bord de mon lit de camp, ma caisse à prc
visions sert de table, une bougie momentanément ramollie à sa b. - se et
plantée sur un coin de la caisse sert de luminaire, les reliefs du dîner sont
là : une cuisse de poulet désespérément coriace, quelques doigts de cho-
colat, du pain et de l’eau à discrétion et une demi-bouteille de vin Betsiléo
qui n’est pas encore vieux et à qui on ne laissera pas le temps de vieillir.
Les livres sont un peu plus loin, le chapelet est à mon côté. Refaisons-
nous et reposons-nous.
Espoir bientôt déçu! Toc , toc. « Qui est là? — Nous venons pour
un malade.^ — Bien ouvrez. » Et dans la demi-obscurité, j’aperçois par
l’embrasure de la porte deux ombres qui se penchent pour m’interpeller.
C’est un enfant pris par la fièvre et pour qui on vient chercher des
remèdes. Mon office se réduit donc pour l'instant à fournir le remède
opportun, à donner quelques sages conseils et à promettre ma visite pour
le lendemain. Mes gens s’en vont satisfaits. Je referme la porte, repousse
le loquet et reviens à mes occupations personnelles.
Une demi-heure. — Toc , toc. « Qui vive? » Bon, cette fois, ce n’est
qu’un de mes décas qui a eu la malencontreuse distraction d'oublier chez
moi une de ses fournitures plus ou moins classiques.
Une demi-heure encore : je songe déjà à m’horizontaliser sur les tré-
teaux et le châssis qui constituent mon sommier simili-élastique... Toc ,
toc , toc. — Oh! les braves gens! murmurai-je avec une mélancolique
impatience : « Qui est là? — C’est moi. — Qui? toi ! — Germaine, Rosalie,
Marie-Louise, etc. — Eh bien que me veut-on? — Nous venons pour
chanter. - — Pour chanter, j’en suis fort aise. — Oui pour chanter, pour
faire plaisir au Père. — Oh ! alors, si c’est pour faire plaisir au Père, ça
doit me faire plaisir! » Je surgis énergiquement de ma position à moitié
relâchée, remets un peu d’ordre dans le négligé déjà un peu nocturne de
la. situation, et je reçois dans ma case les membres distingués de la
chorale d’Ambohibolamena (premier prix au dernier concours général
de l’Est).
Les hommes s’accroupissent taciturnes à mes pieds, les femmes se
rangent en demi-cercle auprès de la muraille, et sur ce, commence une
1 86
CHEZ LES BETSILÉOS.
sérénade ravissante comme jamais je n’en ouïs de mon existence. Oh! je
ne regrettais plus d’avoir été dérangé!
Par la porte mi-ouverte, la grande cascade donnait sa partie de basse
et fournissait au chœur de voix féminines l’ampleur qui lui manquait.
Les femmes en effet seules chantaient, mais leurs notes si souvent guttu-
rales ou nasillardes, étaient ce soir-là douces jusqu’au moelleux ; simples
comme la belle nature et par moments plaintives comme des sanglots.
Les deux parties soprano et alto parfaitement harmonisées, parfaitement
unies dans cette mesure impeccable qu’ont par instinct les Malgaches, me
servirent des cantiques délicieux de mélodie et de piété. Entre deux
chants, il semblait que le bruissement des feuilles, le murmure argentin
des ruisselets et le lourd grondement du torrent voulussent donner en
sourdine les motifs de sortie et d’introduction.
Tout ici-bas doit avoir une fin. Je congédiai la chorale, mais pendant
longtemps encore la poésie de ce dernier cantique du soir continuera à
chanter au fond de mon cœur. Qu’il y a de douces et pures jouissances
dans les œuvres les plus simples du bon Dieu, dans les coins les plus
perdus et les plus sauvages de notre pauvre terre et que l’on est heureux
de trouver parmi les plus déshérités de ce monde tant d’harmonies, tant
de simplicité et tant de véritable affection ! Oui, braves chrétiens, au fond
de vos montagnes, dans la case noircie au toit de paille, vous avez voulu
faire plaisir au Père et vous avez réussi.
Le lendemain matin, j’organisai la caravane de départ, non sans
quelque appréhension. Dans quel état trouverons-nous les sentiers? Que
sera devenu le gué que nous avons traversé tant bien que mal avant-hier?
Nous descendons la première côte non sans quelques glissades. Trésor
pointe du sabot dans la glaise ramollie et se maintient dans un équilibre
presque constant. Quelques endroits délicats sont franchis sans encombres
et nous nous retrouvons enfin au passage scabreux.
Pour rejoindre le gué, si gué il y a encore, car il est évident que l’eau
a sensiblement monté. Trésor dut s’engager sur l’étroit talus qui borde
une rizière. Nous connaissons ça. C’est sur le talus de rizières que se sont
opérées toutes les culbutes historiques, c’est aux talus de rizières que je
dois d’avoir appris à connaître les embourbements magistraux, c’est
encore un talus de rizière qui va m’apprendre ce que c’est que de prendre
un bain forcé et, sinon attendu, du moins inespéré.
J’engage aux oreilles de Trésor un colloque ou plutôt un soliloque
encourageant : « As pas peur ! pourtant, regarde bien le bout de tes
pieds! pas de dis... (ire glissade)... traction. Avançons!... doucement!
Encore un peu! ça z’y est... » Oui, ça z’y est tout à fait, le pied nord
CONSTRUCTIONS ET INSPECTIONS.
187
glisse, le pied sud suit, le pied est fléchit et finit par céder avec le pied
ouest, et avant que j’aie eu le temps de me reconnaître, je me trouve avec
les quatre points cardinaux bel et bien dans la rivière et à un endroit où
l’absence de gué ne fait aucun doute. Le cheval commence à boire et
renifle, les fontes malgré leur couvercle boivent et se remplissent, la selle
boit, mes souliers ont déjà trop bu et la moitié de mon individu se met
en devoir de s’humecter consciencieusement. Cependant, en ce péril, si
nous avons perdu pied, nous n’avons pas, Trésor et moi, perdu la tête. Je
garde mes positions ébranlées et submergées, et mon dada transformé en
dauphin se dirige intelligemment vers l’autre bord. Nous y émergeons
l’un et l’autre sous les regards curieux de la foule des chrétiens accourus
pour nous recevoir. Mes compagnons me rejoignent. Trésor se secoue. Je
tords ma soutane, enfile d’autres bas et pantoufles, et me rends à la cha-
pelle pour dire la messe. L’aventure ne me rapporta même pas un
méchant petit rhume.
34 février.
Nous inaugurons le travail à la menuiserie. Elle est installée très
modestement. Nous avons construit des établis... primitifs, avec des
assemblages... rudimentaires, et mes artistes s’exercent au maniement de
la scie.
Après trois mois de lutte quotidienne, je suis arrivé à aménager
presque convenablement le jardin-école. Nos Betsiléos ont une puissance
de résistance passive vraiment prodigieuse. Oui, depuis trois mois se sont
succédé les discours, les semonces, les menaces, les ultimatums et tout cela
s’est aplati contre l’apathie de mes pourtant braves gens. Du coup, j’ai
failli tout briser, on a boudé, on a fait mine « de dénouer son tablier »,
c’est-à-dire de donner sa démission Avec la grâce du bon Dieu, tout
s’est arrangé à l’amiable, les récalcitrants se sont amendés, le jardin s’est
plus transformé en huit jours que pendant les trois mois qui avaient
précédé. Ai-je obtenu ce que je désirais? Pas encore. Les choux, les
malheureux choux ne sont pas repiqués, et si je n’interviens pas une fois
de plus, nous n’aurons pas de légumes avant la Saint-Jean.
La situation du missionnaire est un peu celle d’un musicien à qui on
demanderait d’appuyer sur toutes les notes d’un piano avec ses dix doigts,
ou mieux encore d’un garçon de cave qui aurait à boucher avec ses deux
mains les mille et une fuites d’un vieux tonneau. C’est la croix du mission-
naire au pays Betsiléo. Tout, à chaque instant, retombe sur lui, avec les
moindres détails, et il n’a personne sur qui se reposer entièrement ou se
décharger d’une seule de ses multiples occupations.
Difficultés et joies.
18 mars 1905.
Dernièrement la petite fille d’un de mes meilleurs chrétiens se noyait
en jouant sur le bord de la rivière. Voici, sans retouche, le récit de
l'accident tel que me l’a écrit mon petit Paul Ratsimingo, élève des Frères.
« Mercredi il y avait une triste nouvelle ; c’est la petite hile de Joseph
qui était noyée.
» Le matin, le petit bauvier ht sortir ses bœufs pour les conduire à la
campagne; la petite hile le suivit mais le pauvre bouvier avait pas
l’apperçut (sic). Ses parents qui étaient dans la maison crurent quelle était
allée avec le bouvier.
» L’heure du déjeuner arriva; la mère interrogea à la hile qui était
restée à la maison; celle-ci répondit quelle était allée à la campagne. La
mère appela le bouvier; celui-ci dit quelle n’était pas avec lui. « Comment
donc? elle t’a suivi ce matin et tu dis quelle n’était pas avec toi ! »
» La femme revint à la maison en s’étonnant et dit à son mari :
« Hélas! nous avons perdu notre petite hile. — Par exemple! » Alors
tous deux prévinrent les gens de la ville. Aussitôt tout le monde sortit de
leurs cases et se mettèrent à chercher la hile autour de la ville et ne la
trouvèrent pas. C’était de là qu’ils eurent la pensée : probablement
quelle était tombée dans l’eau. Alors ils poussèrent des cris. « Sauvez!
sauvez! nous avons perdu notre petite hile dans l’eau. » Les gens se
pressèrent en entendant ce cri tristant. En arrivant, les hommes se
plongèrent à la rivière pour la chercher et ne la virent qu’après deux
ournées entières. »
DIFFICULTÉS ET JOIES.
189
Je n’ai rien retranché à ce récit, pas même les barbarismes et les
fautes d’orthographe, bien excusables chez un enfant de quinze ans
maniant une langue étrangère. Je n’ai rien à y ajouter. C’est une narra-
tion à la Joinville. Elle n’en est pas plus mal.
L’enterrement s’est fait chrétiennement, ce qui n'est pas un mince
mérite. Nos malheureux Betsiîéos semblent repris de folie païenne. Il
faut dire aussi que les suppôts du diable redoublent de rage et d’activité.
25 mars.
Elles étaient là à m’attendre depuis plusieurs jours, dormant paisi-
blement derrière la porte grise de ma chambrette, comme deux vieilles
amies, deux vieilles connaissances, quand j’eus enfin l’occasion de passer
par la capitale, de grimper jusqu’à mon chez-moi citadin. Donc elles
étaient là, l’une presque énorme, l’autre de moindre taille, mais toutes
deux trapues et rebondies, toutes deux légèrement salies et déhanchées
par les aventures d’un long voyage. La première, paraît-il, venait de
Belgique; l’autre du pays natal et de la maison paternelle. Pour me
rendre visite, elles avaient fait des lieues de chemin de fer, des milles et
des milles de bateau, affronté les ardeurs de la mer Rouge, subi le roulis
perpétuel de l’océan Indien, essuyé toutes les avanies et les indiscrétions
de deux ou trois douanes, enduré les angoisses et les cahots effrayants de
plusieurs transbordements, enfin traversé les précipices et accepté les
averses invraisemblables de la route de Mananjary.
Déjà rien qu’à les voir avec leur mine écorniflée, leurs blessures,
leurs entorses et leurs érafîements, mon imagination, entraînée de par
delà des mers, revoyait d’autres mondes et d’autres cieux.
Mais ce fut encore bien une autre envolée de souvenirs, quand je me
mis à interroger et à sonder mes deux aimables visiteuses, quand peu à
peu par douce violence, je me mis à leur arracher un par un leurs
intéressants mystères.
J’abordai d’abord la petite... caisse; car il s’agit de caisses. Oh! ce
quelle me raconta! Je ne dirai pas tout; ce seraient des années d’histoire
familiale, et trop personnelle. J’y retrouvais des épisodes d’enfance depuis
longtemps oubliés, des souvenirs d’êtres aimés et déjà disparus, des fêtes
intimes dont depuis longtemps j’avais perdu la mémoire et qui derrière
un bibelot, derrière un jouet, derrière une broche, un pendant d’oreilles,
un ruban, un brassard, se réveillaient tout à coup et revivaient comme
par enchantement avec une intensité prodigieuse. Les voici donc, ces
petites maisonnettes de mes anciennes crèches de Noël, les petits chalets
suisses, les minuscules rochers, les imperceptibles brebis accompagnées
igo
CHEZ LES BETSILÉOS.
d’un chien non moins microscopique! C’était devant ce musée qu’autrefois
l’on récitait ses prières au petit Jésus rose en sucre ou en cire, qui, lui,
s’est fondu depuis longtemps, avant même d’avoir à affronter les chaleurs
des tropiques. Sur les modestes candélabres en étain on enfilait les petites
bougies rouges, bleues, jaunes ou vertes, tournées en torsades comme des
colonnes de baldaquin. Tout cela, après avoir fait le ravissement de nos
yeux enfantins, va mettre en extase les regards émerveillés de nos petits
Malgaches.
Plus d’une fois cette première conversation s’interrompit de longues
et douches échappées au pays d’antan. Sans mélancolie! croyez-le bien,
sans même une pointe de tristesse. A quoi bon? de ces souvenirs la
plupart se sont évanouis pour ne jamais revivre autrement que dans le
cœur ou dans le ciel. Mais l’on sent à se les rappeler combien est grande
la distance parcourue, combien nombreux les vides déjà ouverts autour
de soi, combien de plus en plus il est nécessaire de se rattacher à Celui
qui ne passe pas, qui n’oublie pas et qui nous rendra tout en un jour et
pour l’éternité.
De la petite caisse je passai à la « grosse caisse. » Il était prudent de
ménager les transitions et d’aller crescendo dans les émotions et les
plaisirs. Le déballage en fut une œuvre de longue haleine et dura presque
aussi longtemps que le défilé des animaux au sortir de l’arche de Noé.
Accroupi sur mes talons, la barbe flottant au-dessus du gouffre béant,
je plongeais et replongeais une main avide dans cet entassement de choses
inconnues qui provoquaient à chaque instant de nouvelles surprises. Et
il en sortait! il en sortait toujours! Bientôt le plancher de la chambre fut
envahi au nord, au sud, à l’est et à l’ouest, sous le lit, sur le lit, sur les
rayons, sur la table, sur les chaises, sur les dossiers des chaises, dans les
tiroirs, partout où il y avait une apparence de surface plane, les régi-
ments de joujoux prenaient leurs quartiers et s’alignaient dans toutes les
positions.
Voici d’abord un bataillon de jolies trompettes à la conque coloriée
or et rouge, à la blanche embouchure d’ivoire. Il y en a pour toute une
armée. Du coup me voilà transporté à trente années en arrière en plein
milieu de la grande foire de Pâques, « amusement des enfants, désespoir
des parents », aux beaux jours où nous allions triomphalement, jetant
aux oreilles abasourdies de nos père et mère, la claironnée infatigable de
nos turlututus éclatants. Par une association d’idées bien légitime, la foire
aux polichinelles me ramenait à la foire aux bonbons, aux pommes de
terre frites, au nougat de Montélimar, et il me revenait, au fond de mon
vieux gosier, une saveur lointaine de pain d’épice.
DIFFICULTÉS ET JOIES.
191
Après les trompettes surgirent d’autres instruments de fanfare, plus
savants, ceux-là. Certains donnent quatre notes, accord parfait, sur
lesquels du premier coup mes artistes se mettront à jouer des airs
de clairon.
La troupe suit généralement la musique. Elle m’apparut sous forme
de robustes soldats en carton pâte, habillés de bleu profond, de jaune
intense et de rouge vif, vigoureusement campés sur des pieds démesurés :
cuirassiers à mine rébarbative, chasseurs à moustaches audacieuses qui
tiennent leurs deux talons énergiquement rejoints suivant les principes.
Nous allons pouvoir jouer aux soldats! Oh! grands dieux! les luttes
homériques et les savantes batailles d’autrefois! Quels massacres! quelles
hécatombes dans les deux armées couchées par terre en quelques minutes
sous la mitraille de petits pois achetés tout exprès à l’épicerie d’en face!
Pour faire contraste à ces pensers guerriers se présentent deux poupées
aux yeux bleu pâle et aux robes blanches. Elles ont été soigneusement
tamponnées d’images d’Epinal. C’est instructif et pratique. En dira du
mal qui voudra, de ces célèbres images, mais vraiment c’est manquer à
toutes les lois de la reconnaissance que de les dénigrer. Que de joyeux
moments n’avons-nous pas tous passés en leur compagnie !
Certain professeur de littérature, homme fort ingénieux, qui avait
inventé les trottoirs roulants bien avant l’Exposition de 1900, et qui
enseignait le grec au moyen de cadrans à sonneries- électriques, n’avait
rien trouvé de mieux pour inculquer les principes de la narration à ses
élèves que les images d’Epinal. « La narration, leur disait-il, est une
suite de tableaux. » Et il développait ce thème avec images d’Epinal à
l’appui, ce qui ne laissait pas que de produire des fruits sensibles à
l’examen du baccalauréat. La méthode, n’étant pas brevetée, est encore
à la disposition de tout le monde.
Et les merveilles sortaient toujours! Des éventails japonais, des
albums, tout un stock d’images pieuses dont plusieurs me révèlent les
noms de petites bienfaitrices.
Telle a fait généreusement le sacrifice de son miroir maroquiné en
faveur d’une petite Malgache qui, pas plus quelle évidemment, ne songera
à s’y mirer par coquetterie.
Le Journal de la Poupée modèle va nous offrir des exercices de
découpures très intéressants; les gravures du Noël vont tapisser mes
murailles nues. Les statuettes de Notre-Dame seront les récompenses des
grands jours, les lanternes vénitiennes vont nous permettre des illumi-
nations absolument inédites pour la contrée. J’ai maintenant plus de
porte-monnaie que de pièces de cent sous, mais si je ne trouve pas de
192
CHEZ LES BETSILÉOS.
quoi les remplir, je saurai où les placer, et telle ou telle de mes princesses
à lamba rose sera enchantée d’y loger ses cinquante centimes d’économies
trimestrielles.
Que d’heureux nous allons faire avec cette caisse! Et faire des
heureux, c’est faire ici doublement l’œuvre du bon Dieu, car d’abord
l’aumône du bonheur est une aumône assez rare en ce bas monde;
ensuite et surtout, j’espère par elle attirer peu à peu:, une foule de petites
âmes, encore récalcitrantes, dans l’école catholique de Talata.
Ce pauvre Talata, qui ne compte, guère que 3 à 400 habitants, n’est-il
pas affligé de quatre écoles : officielle, anglaise, norvégienne et catho-
lique! C’est au moins deux de trop. Jusqu’ici les Anglais tenaient le haut
du pavé. Il n’en est déjà plus ainsi. Ma petite classe inférieure est passée
de i5 à 60 enfants, ce qui, avec le pensionnat, nous porte à près de
100 élèves.
Mes petits voisins hérétiques grillent de venir contempler toutes nos
merveilles. Les parents les retiennent encore. Aidez-nous si bien et surtout
priez tant pour eux, qu’ils finissent par emporter d’assaut la permission
qu’on leur refuse. Ce jour-là vos jouets et plus encore les sacrifices que
vous avez faits en nous les envoyant, auront porté leurs fruits.
3i mars.
Les derniers jours de mars ont été employés à pousser une recon-
naissance dans l’est. Le point terminus de ces chevauchées devait être
Fenoarivo. L’aborder n’est pas facile. Parmi les obstacles à franchir dans
nos excursions, les uns sont extrêmement désagréables mais surmon-
tables, les autres sont plutôt réjouissants et pittoresques, d’autres sont
hygiéniques, mais il en est enfin qui vous rendent d’un perplexe à faire
reculer les plus audacieux.
Parmi les désagréables, comptons d’abord les embourbements et les
enlisements dans les rizières. Pas de passage, sinon sur une étroite
chaussée de terre glaise : le cheval perd pied, glisse à droite ou à gauche
et s’enfonce dans une boue gluante. C’est désagréable, mais on en sort.
Parmi les situations pittoresques, signalons les ascensions à 5o degrés,
les descentes à pic, les passages à gué faciles, les passages en pirogue, les
transbordements à dos d’homme. Ce sont ces situations qu’on photo-
graphie et qu’on aime à envoyer à ses amis. Rien d’effrayant dans le
tableau : de la fraîcheur, de la verdure, de l’inattendu et du poétique.
Hygiéniques, les bains par en haut et par en bas : deux heures de
pluie ou un plongeon ; kneippage à dose variée, douche à jets multiples
servie abondamment par les grands arrosoirs du bon Dieu. Il y a à
DIFFICULTÉS ET JOIES. 193
prendre des précautions pour ne pas se refroidir, mais au fond, cela
remplace tous les établissements hydrothérapiques du monde civilisé.
Enfin certains obstacles sont presque infranchissables, non pas tant
pour l’homme que pour le cheval, qui risque d’y laisser une partie de son
épiderme, comme les ponts en déconfiture, ou les petits cours d’eau
encaissés entre des rochers. Mettez-vous pour un instant à la place de ma
monture et plantez-vous avec elle sur le bord escarpé d’une jolie rivière
qui susurre doucement deux mètres plus bas sur un lit de cailloux, puis
demandez-vous comment vous pourrez faire pour passer sur l’autre rive,
de même structure, mais située à 3 ou 4 mètres de là. Si nous sortions
d’un cirque, mon cheval et moi, nous aurions quelques chances d’aboutir,
mais notre éducation commune n’a pas été poussée jusqu’à la voltige.
J’entends l’objection : « Faites un crochet! passez à droite ou à gauche. »
O Européens à illusions! vous en êtes encore à la définition de la ligne
droite qui dit qu’elle est le plus court chemin d’un point à un autre,
supposant par conséquent qu’il existe une foule de chemins moins courts,
mais praticables. Ici la ligne droite, c’est souvent l 'unique chemin d’un
point à un autre, à condition qu’il y ait un pont.
Chez vous, Européens gâtés par l’abondance des commodités, si on
coupe la route nationale, vous prenez la départementale, ou la vicinale.
Nous n’en sommes pas là. En fait de route, nous ne connaissons guère
que le sentier zigzagant, rocailleux, glissant, raviné.
Comment on sort de là? J’oserai dire que je l’ignore, tout en en étant
sorti plusieurs fois. Voici pourtant quelques petites explications du
mystère.
En certains cas, on quitte son cheval et on le livre à l’inspiration
malgache de ses compagnons. Eux et lui pataugent dans toutes les fon-
drières et réapparaissent plus loin crottés comme des barbets. Pendant
ce temps le cavalier se déchausse, se .^trousse, dégringole, saute de galet
en galet, opère un rétablissement sur l’autre bord, se décrotte, se rechausse
et reprend sa route sur son cheval constellé ou marbré de terre glaise.
D’autres fois, à mi-côte, on aperçoit un renflement de terrain. Les
éperons fonctionnent. Trésor , après cinq ou six reculades, cède à la
violence et se laisse glisser sur le promontoire. Le point d’appui est
trouvé, et, comme disait Archimède : « Donnez-moi un point d’appui et je
soulèverai le monde. »
Sur l’autre rive, on a quelque chance de trouver un côté plus abor-
dable. On livre l’assaut. Trésor se pique au jeu, bondit comme un cerf,
et d’un coup de reins se hisse sur une arête qui tient bon (comme le pont
de Jules Verne dans le Tour du monde ) autant de secondes qu’il faut
CHEZ LES BETSILÉOS. 12
(
PRO APÛSTOLIS
TU RNHOUT
194
CHEZ LES BETSILÉOS.
pour le passage du train. Si l’assaut manque, on prend un bain et, n’ayant
plus rien à perdre, on met pied « à l’eau » pour extirper son destrier du
bas-fond où il risque de s’enliser.
Nous voilà loin de Fenoarivo. — Pas du tout; car le chemin de
Fenoarivo a le pittoresque avantage d’offrir deux de ces situations
émouvantes, je veux dire d’être coupé de deux petits ruisseaux.
Heureusement les eaux étaient basses. On passa d’après la première
méthode : Trésor d’un côté, moi de l'autre, sans gymnastique. Je trouvai
les chrétiens rassemblés autour de la petite chapelle. Les enfants
s’avancent à ma rencontre, le bataillon sacré des chefs de famille se tient
massé en arrière. Pourquoi pas à l’intérieur de la chapelle? Parce que le
toit y est descendu tout entier d’une façon peu banale et occupe toute la
nef. C’est l’arête faîtière qui s’est rompue juste au milieu et le toit, divisé en
quatre parties égales, constitue maintenant une pyramide quadrangulaire
renversée, quelque chose comme un entonnoir de pluviomètre.
Tout en répondant aussi aimablement que possible aux saluts de mes
chrétiens, je songe mélancoliquement aux conséquences inattendues de
cette transformation. Nous serons donc encore obligés d’avoir recours
aux crédits supplémentaires!
Aussitôt se tient un kabary, et c’est un chef de 5oo qui ouvre les
écluses oratoires. Il parle, il parle et s’écoute beaucoup plus que je ne
l’écoute moi-même. En style plus concis, je pose les deux problèmes à
résoudre :
i° Voulez-vous que l’on reconstruise le poste et quel secours appor-
terez-vous à cette construction?
2° Faut-il le déplacer et où le transférer?
A la première question on répond après délibération : que les temps
sont durs, que le gouvernement demande de l’argent, que... que... enfin
que tout au plus sur 12,000 briques on peut s’engager à en fournir 1,000!
C’est toujours l’orateur de la bande qui me sert ces roucoulades. Le zèle
de la maison de Dieu ne le brûle guère. Il semble ne tenir à l’église que
pour la parade. En présence de pareilles dispositions, je crus devoir
interrompre : « Tout cela, dis-je, est connu, on sait que chez les Betsiléos
il n’y a pas beaucoup d’argent. Mais je ne demande pas un sou. Voici
simplement mes propositions :
i° Vous vous chargerez du nivellement du terrain.
2° Sur 12,000 briques vous en fournirez 6,000.
3° Les élèves apporteront le chaume pour le toit. »
Ce chiffre de 6,000 briques souleva les protestations de notre Détnos-
thène. O11 se retire de l’Ag'ornpour délibérer. Le maître d’école et un bon
DIFFICULTÉS ET JOIES.
ig5
chrétien du nom de Joseph restaient à mes côtés. « Allez vite, leur dis-je,
prendre part au conseil et sachez que c’est à vous que revient le rôle de
diriger la discussion. Dites à ces discoureurs que c’est à prendre ou à
laisser et que le traité ne peut être conclu qu’aux conditions énoncées. »
On comprit et on revint bien vite me dire que c’était réglé.
La bonne entente ainsi établie, on se leva pour choisir le nouvel
emplacement, simple dérangement de quelques mètres, dans le but de
mettre la construction à l’abri du terrible vent d’est.
Et là-dessus, retour à Talata. Le déjeuner du matin était depuis
longtemps en pleine banqueroute.
12 avril.
Je viens de découvrir les œufs à la coque et j’ai trouvé que ma
découverte était merveilleuse. Ce genre de coction est pratique, sain, peu
coûteux, admirablement proportionné à ma science culinaire, et aura
l’immense avantage de me soustraire de temps à autre à toutes les
fricassées graisseuses où se complaît la paresse de mes marmitons.
Vous allez me trouver délicat. Mon Dieu, peut-être. Si je vous parle
de ces détails, c’est pour vous montrer comment peu à peu le mission-
naire novice fabrique par morceaux sa petite expérience. Au commence-
ment on dit : « Le dîner, le souper, détails secondaires, on s’en tirera
toujours... comme dans les excursions passagères et pittoresques où l’on
faisait sauter la queue de la poêle sur les dunes du pays boulonnais. »
Illusion : ce qui est bien une fois en passant devient nuisible en se
répétant.
« Qui veut voyager loin ménage sa monture. » Quant aux excitants,
tous les docteurs, tous les colons sérieux vous diront unanimement :
Sachez vous en passer. L’alcool peut être un excitant passager pour cer-
tains moments exceptionnels où il faut suppléer à la vie physique momen-
tanément épuisée par une vie factice. Et pourtant, même dans ces cas
désespérés, il vaudra encore mieux s’abstenir. Telle est l’opinion des
hommes compétents, et les petites observations que j’ai pu faire autour de
moi ne font que m’y confirmer.
Poursuivons ce chapitre hygiène.
Nous souffrons ici très souvent du froid et, chose remarquable, nous
y sommes plus sensibles après un ou deux ans de séjour qu’aux premiers
mois. Preuve nouvelle que tout est relatif en ce bas monde. Nous grelot-
tons littéralement à certains matins ou certains soirs, et ces soirs et ces
matins-là ne sont pas rares. Si le soleil donne au milieu du jour, il fait
chaud, quelque jour que ce soit, d’un bout de l’année à l'autre; mais du
CHEZ LES BETSILÉOS.
196
moins pour mon propre compte je n’ai jamais éprouvé sous l’influence de
cette chaleur l’accablement et la prostration qui vous saisissent parfois en
Europe. C’est fort, c’est brûlant, mais c’est franc. Qu’au contraire le
soleil se cache, comme cela lui arrive pendant l’hiver, derrière un rideau
de brume qui ne s’ouvre que par intervalles pour se refermer au plus vite,
et nous voici dans un bain d’humidité froide et pénétrante. Cette fois,
c’est la franchise qui manque absolument et ce temps-là ne ressemble en
rien aux matinées claires ou aux soirées transparentes de vos mois de
décembre où il gèle à pierre fendre. Il ne pleut pas, il ne gèle pas, il ne
fait pas sombre, il ne fait pas clair : du gris, du terne, de la brune, du
vent qui n’est ni ouragan, ni zéphir, et qui passe par saccades en poussant
devant lui des nuées sans contours précis, sans commencement et sans
fin, telle est la mauvaise saison au pays Betsiléo.
Aussi comprendrez-vous pourquoi il n’a jamais été question de revê-
tir la soutane blanche comme aux Indes. Le camail, le manteau pendant
le jour, les couvertures de laine pendant la nuit, sont en honneur tout
comme en France.
14 avril.
J’aurais bien voulu inviter un des anciens missionnaires à donner
la retraite de mes premiers communiants. Quatre-vingt-un, le gâteau en
valait la peine. Malheureusement, mes voisins sont trop surchargés pour
que je puisse décemment avoir recours à eux. Je m’en tire grâce à une
association de bonnes volontés. Mes maîtres d’école se partagent avec
moi la besogne et le bon Dieu supplée aux déficits involontaires.
Le règlement d’une retraite malgache ressemble à s’y méprendre à
tous les règlements de retraites populaires. /
Et l’organisation matérielle? Oh! là, chacun a un peu sa ma dère de
faire. Si nous étions riches, nous pourrions attirer le monde er r arnis-
sant vivre et couvert; mais ne perdrait-on pas en pureté d’intention ce
que l’on gagnerait en affluence? Plusieurs missionnaires ont une batterie
de cuisine avec assiettes en fer battu et marmite en fonte. C’est l’idéal que
je voudrais atteindre et que j’atteindrai si quelque bon chrétien de France
ou d’ailleurs veut bien m’y aider. Faute de mieux, nous nous contentons
jusqu’ici d’ustensiles en terre malgré l’inconvénient qu’ils ont d'être extrê-
mement fragiles et peu favorables à la propreté.
Donc, quand une retraite s’annonce, la première opération consiste à
mobiliser dix grandes marmites en terre, une centaine de calebasses et une
autre centaine de cuillères en bois. Ce point prévu, chacun de ces mes-
sieurs ou dames est prié d’apporter son riz et sa couchette, et chacun nous
DIFFICULTÉS ET JOIES.
197
arrive avec un rouleau sur la tête et un paquet sous le bras. Le paquet,
c’est un petit sac de toile qui contient les mesures de riz blanc nécessaires
pour les sept ou huit repas, le rouleau c’est la natte qui, le soir venu,
étendue sur la terre, tiendra lieu de sommier élastique, de matelas, de
traversin, d’oreiller, de draps, de couverture et d’édredon. Toute l’ingé-
niosité de nos fabricants d’Europe n’a pas encore trouvé moyen de loger
tant de commodités en un si petit volume.
Il est fort édifiant de voir les retraitants rester dans l’église après le
sermon et continuer tranquillement à réciter leur Rosaire. Pour les occu-
per agréablement. je laisse exposées les images déjà expliquées. Ils regar-
dent et ils admirent : cela fait passer le temps.
Vous dirai-je qu’aux instructions ils écoutent de leurs deux oreilles?
C’est- possible! c’est probable! mais sur ce point-là, personne n’est en droit
de rien affirmer. Un de nos vieux chrétiens, très expérimenté, disait
un jour à un missionnaire : « Mon Père, ne vous y trompez pas, nous
autres Malgaches, quand on nous parle, nous avons l’air d’écouter et la
plupart du temps nous n’entendons même pas ce que l’on dit. » A voir
leur attitude, leurs yeux arrondis, leur tête dressée dans la direction de
l’orateur, leur bouche ouverte, on dirait qu’ils boivent les paroles. Voilà
qui égare les nouveaux missionnaires; ils prêchent avec d’autant plus
d’entrain qu’ils se croient écoutés et compris. Illusion. Les auditeurs n’ont
pas saisi un traître mot, mais ils ont le don (qui manque si souvent aux
acteurs muets sur la scène) d’avoir l’air de s’intéresser étrangement à ce
que l’on dit.
8 mai.
Ce semestre qui finit s’est épanoui, comme il convient en terrain sco-
laire, dans une magnifique floraison d’examens. Le lundi de Pâques étaient
convoqués tous les savants de la banlieue, c’est-à-dire tous ceux qui pou-
vaient prétendre à la première mention honorable « sait lire ». Les deux
autres « écrire et compter », viendront ensuite. Il s’en présenta 270 envi-
ron; quatre ou cinq seulement furent éliminés; 265 (chiffre exact) furent
donc déclarés digne de récompense.
Oh! que d’heureux vous avez faits ce soir-là vous tous qui m’avez
envoyé billes, images, chapelets, jouets et même poupées! Les gros lots
des lecteurs insignes furent, il est vrai, des lambas et des vêtements (et
pourquoi ne pas l’avouer en passant? une petite provision de coupons
d’indiennes ou étoffes légères pour habits ou robes seraient un trésor en
ces circonstances); mais la majorité des lauréats vint puiser à belles mains
noires, suivant son attrait, qui une gravure, qui un chapelet, qui une
CHEZ LES BETSILEOS.
198
trompette, qui une médaille, qui un crayon, qui un dé, un petit néces-
saire à coudre, etc. — On en parlera longtemps sous le chaume, et je
crois bien que dans tous les hameaux des environs, dans toutes les cases,
autour de la marmite où mijotait le riz, on s'est longuement entretenu des
émotions, des victoires et des surprises de cette grande journée. Quand on
pense qu’il y avait même une poupée presque vivante, habillée de bleu,
avec des yeux qui avaient tout à fait l’air de voir ! Elle fut tirée au sort
et sa destinée qui l’avait fait naître en Belgique et de là descendre à
Madagascar, l’entraîne encore plus au sud, au poste le plus méridional de
mon district.
17 mai.
On félicitait un jour un prédicateur de ses sermons. Lui, dans sa
modeste et naïve simplicité, de répondre aux éloges : « Mes sermons sont
bien, c’est vrai, mais on ne sait pas ce qu’ils me coûtent. » En dirai-je
autant de mon journal? Vous me dites qu’il vous intéresse : tant mieux!
Surtout qu’il vous intéresse à mes petits Malgaches, ce sera beaucoup
mieux et cela m’encouragera à continuer. Accordez-moi pourtant de diva-
guer de temps en temps et tâchez de vous figurer au milieu de quel laby-
rinthe d’occupations disparates je dois suivre le fil de mes idées sans cesse
rompues.
Vous connaissez les « Serpents de Pharaon » : on allume un bout, et
cela sort indéfiniment. Ainsi en esî-il de mes inspirations; mais que de
fois, lorsque je veux l’allumer, je découvre qu’il ne me reste plus d’allu-
mettes! Que de fois aussi on vient souffler dessus! Ne vous figurez pas par
exemple que j’ai pu écrire ce préambule sans avoir été interrompu...
Erreur profonde.
Voici un jeune et intéressant ménage que je ne connais ni d’Eve ni
d’Adam et qui vient me visiter avec l'intention très évidente de me causer
le plus sensible plaisir. Le mari est maître à l’école officielle de Maha-
zony; la femme a été élevée chez les protestants. Soyons aimable! Elle
désire le baptême : ce n’est pas le cas de se montrer bourru.
Ah! vous qui demandez où est la croix du missionnaire, dites-vous
quelle est pour lui bien plus souvent dans les petites occasions de patience
ou de privation que dans les actes d’héroïsme. On tombe à l’eau deux ou
trois fois par an. Plusieurs se permettent des chutes de cheval jusqu’à six
fois; mettons deux ou trois bons accès de fièvre ; dix ou douze gros ennuis
dans les six mois; mais ce qui revient pour tous à cent, deux cents
reprises dans l’espace de vingt-quatre heures et depuis le ier janvier jus-
qu’au 3i décembre, ce sont ces piqûres mordantes d’irritation trop justi-
DIFFICULTÉS ET JOIES.
199
fiée au contact de ces pauvres natures à peine dégrossies... Si nous
vouions que nos gens marchent, il faut les porter un pas sur deux ; si
nous voulons qu’ils travaillent, il faut fournir les trois quarts de l’énergie
nécessaire.
Ceci soit dit pour expliquer la confection à bâtons rompus de nos
correspondances. De là à traiter le chapitre annoncé « des contradictions
apparentes dans les lettres des missionnaires », il y a moins loin qu’on ne
pourrait le croire.
La première explication en effet de certaines contradictions légères
réside dans cette impossibilité où nous nous trouvons de méditer à loisir
nos élucubrations épistolaires. Nous écrivons en plein feu de l’action ou
sous la bise de la défaite; de là dans le style, dans les pensées, des diffé-
rences inévitables de température ; on est froid ou on est chaud, et la
plume s’en ressent.
Mais ce n’est pas de ces différences que je songe surtout à vous
parler. Le lecteur sait facilement faire la part, dans un récit, de
l’impression subie par l’auteur. ïl s’en plaint d’autant moins que généra-
lement il la partage. Nos triomphes apostoliques sont aussi ses triom-
phes, puisqu’il y a contribué par ses aumônes; nos tristesses sont ses
tristesses, car, enfant dévoué de l’Eglise, il ne peut que ressentir vivement
ses échecs.
Ce qu’il s’explique moins et ce qui peut-être en quelques-uns suscite
une inconsciente pensée de méfiance, ce sont, dans l’énumération des pro-
grès obtenus, des chiffres peu concordants ; dans l’exposé des besoins, des
appréciations pécuniaires en désaccord avec les appréciations d’autres
missionnaires ; dans les descriptions du pays, des tableaux formant con-
traste avec des tableaux venant d’autre main; des dires contradictoires
sur le climat, sur les habitants, sur les dispositions du peuple vis-à-vis de
la foi; des recensements scolaires présentant des hausses et des baisses for-
midables d’une année à l’autre; des devis de constructions variant pour
une même œuvre de plusieurs centaines de francs, etc.
Là-dessus, il m’a semblé utile de vous donner quelques expli-
cations, et sans rédiger un traité en règle, de procéder par ordre d’idées
difïérentes.
i° Le pays, sa fertilité, son climat, sa population.
Tout le monde le répète : Madagascar est la terre des contradictions,
et les philosophes allemands y découvriraient réalisée, l’identité du oui et
du non, du moi et du non-moi.
200
CHEZ LES BETSILÉOS.
Noirs, les habitants? — Oui et non. Il y a toutes les teintes, et le
Hova approche quelquefois du blanc ou du jaune.
Sauvages? — Oui et non. Ils s’assimilent très vite certains dehors de
la civilisation, mais continuent en trop grand nombre à se livrer aux
superstitions et aux horreurs inséparables de ces superstitions.
Disposés à se faire chrétiens? — Oui et non. Oui, s’il y a quelqu’un
pour s’occuper d’eux sérieusement. Non, si l’on ne peut les instruire et
les mener. Oui, pour certains districts. Non, pour d’autres. Oui, dans
certains pays non évangélisés et qui nous appellent. Non. Dans d’autres
J déjà blasés par l’influence athée ou protestante et où les conversions ne
se produisent qu’individuellement.
Rappelez-vous d’ailleurs d’une façon générale que Madagascar est
pins étendu en superficie que la France et la Belgique ensemble, que la
partie déjà évangélisée, la plus peuplée sans doute, est relativement res-
treinte, que même dans cette étroite portion du champ moissonné les mau-
vaises herbes du paganisme occupent la plus grande place. A distance les
illusions peuvent être énormes.
De la lecture de certains comptes-rendus, quelques-uns n’ont-ils pas
conclu que le paganisme n’existait plus dans la grande lie ? Or, la réalité,
c’est que le dixième environ de la population, — 3 ou 400.000 sur
3.000.000, — est chrétien, catholique ou protestant.
Madagascar comprend : des latitudes et des altitudes différentes ;
des peuples absolument opposés de caractères; des territoires entière-
ment différents de climat, de fertilité, de cultures, de productions;
Et dans un même peuple, dans une même contrée, à quelques lieues
de distance, des variétés de mœurs, d’usages, de travaux, de température
absolument surprenantes.
Ainsi, Madagascar est dans la région des tropiques, et pourtant nous
avons souvent bien froid sur les hauts plateaux. En bas, sur la côte, pal-
miers et cocotiers, toute la végétation de la zone torride s’en donne à
cœur-joie de s’épanouir et de fructifier; plus haut, ils végètent ou
n’existent pas.
Le Hova est marchand avant tout, industrieux, actif et entre-
prenant; le Betsiléo n’entend rien au commerce; il est docile, souple
et simple, mais manque totalement d’initiative. Autres les Tanales,
leurs voisins de l’Est, autres les Bares du Sud, autres les musulmans de
la côte ouest.
Que n’a-t-on pas dit sur le café? Le café ne produit rien à Mada-
gascar; pas d’avenir, disent les uns. — Le café réussit merveilleusement :
richesse assurée à brève échéance, proclament les autres. — En France»
DIFFICULTÉS ET JOIES.
201
les deux contradictoires se rencontrent au point d’intersection du lecteur
et celui-ci oublie qu’il a affaire, non à une ligne unique, mais à deux
lignes qui s’écartent indéfiniment à la base. — Le café réussit-il? — Oui,
ici; non, là-bas. Oui, en telle terre, à telle exposition, dans telle condition
de température et d’humidité, etc.; non, s’il est mal exposé et dans un
terrain médiocre.
A Tandrokazo, la vigne fait merveille; elle est nulle à cent mètres
de là.
A Talata, du haut de mon observatoire, je vois passer quantité
d’orages venant de l’ouest et qui s’en vont s’égarer dans le nord ou dans le
sud; et Fianarantsoa pourra écrire : orages, foudre, grêle; tandis que
Talata chantera : ciel bleu, lumière, soleil, calme et béatitude.
Je pourrais multiplier à l’infini ces exemples. Or, le missionnaire
écrit d’où il est, avec le temps qu’il a, et n’a pas à sa disposition la poste et
le télégraphe pour lui dire le temps qu’il fait ailleurs.
En voilà assez, je pense. Que nos lecteurs acceptent donc la plupart
de nos récits pour ce qu’ils sont, des récits personnels et locaux dont
sans doute on peut tirer quelques Conclusions générales, quelques aperçus
sur la situation d'ensemble de la mission, mais dont on appliquerait à
tort tous les détails à tous et à chacun.
2° Pour les œuvres, de même qu’il y a des différenciations étranges
d’un lieu à l’autre, de même il se présente des antinomies bizarres d’une
année à une autre, quelquefois d’un jour à l’autre.
D’abord un petit chapitre d’histoire : Après la deuxième guerre et la
conquête de File, nos Malgaches avaient fait leur petit raisonnement :
« Les Français sont catholiques; si nous voulons les contenter, devenons
catholiques. » Et quantité de protestants, de païens, de réclamer instruc-
tion, médailles, chapelets; de s’entasser dans les églises devenues trop
étroites; les uns d’ailleurs de bonne foi parce qu’ils se sentaient délivrés
de l’influence protestante; la plupart par pure politique. On se chargea
bientôt de les détromper. Le gouvernement s’afficha neutre, l’illusion
s’évanouit et quantité de pseudo-catéchumènes retournèrent à leurs tem-
ples ou à leurs idoles. On conserve cependant de cette époque d’excel-
lentes recrues.
Qui transporterait en ces temps-ci les narrations des conquêtes de ce
temps-là, tomberait dans un anachronisme monumental. Qui rapproche-
rait la statistique de ces années-là avec les nôtres, croirait à une reculade
alors qu’au fond la Mission n’a jamais cessé de progresser.
Entre le total des écoles à telle date et le total des mêmes écoles à
202
CHEZ LES BETSILÉOS.
telle autre date, on constate un écart négatif très sérieux. S’est-on livré à
une fantaisie de recensement dans un cas ou dans l’autre? Point du tout.
Il est simplement venu un beau matin à l’adresse de ces Messieurs du gou-
vernement, un petit billet les invitant à racoler tous les enfants et à leur
imposer l’assistance à la classe. Les hameaux se vident comme par enchan-
tement ; un seul enfant garde les bœufs là où la veille il y en avait dix; les
écoles se remplissent. Un peu plus tard, deuxième billet ou simplement
silence pendant plusieurs mois : le zèle forcé se refroidit, les écoles se
vident. Tout dernièrement nous recevions une nouvelle décision. Tous les
grands élèves doivent travailler ; défense leur est intimée d’étudier à partir
de i3 ou 14 ans. Et la conséquence immédiate, c’est qu’Ici 7 ou 8, là-bas
10 et 20 enfants cessent tout à coup de fréquenter l’école. Multipliez cette
soustraction subite par 100, 5oo ou 1.000 postes, et le malheureux écart
se trouvera plus que justifié.
Autre fait significatif : Madagascar est devenue terre de chercheurs
d’or. Que l’un de ces Messieurs vienne s’installer aux environs d’un poste,
rafle générale de tous les travailleurs grands et petits. On transporte ses
pénates en masse auprès de la mine, et trop souvent adieu la fréquenta-
tion de l’église désormais trop éloignée.
Ajoutez l’instabilité des domiciles et la facilité prodigieuse qu’a le
Malgache de se déplacer. De là des hausses subites, qui provoquent des
baisses en d’autres endroits.
Des statistiques scolaires passons aux appréciations différentes sur le
prix de revient des matériaux, et ici encore nous nous retrouvons en face
d’anomalies singulières. Exemple vécu. Des bois qui reviennent à six ou
huit sous aux environs de la forêt, ont été jusqu’à me coûter plus d’un
franc. Actuellement je les paie encore o fr. 60, non compris le transport
jusqu’à Talata. Sur ce point, je suis l’un des plus mal partagés. Dans les
pays où les briques cuites sont en fréquent usage, où les fours sont ins-
tallés et les cuiseurs expérimentés, le mille sera coté 10, 12, au plus
i5 francs. On me demande Ici 25 francs, Je n’ai pu réduire la dépense
qu’en prenant à mon compte la fabrication. Ici, on a 3. 000 briques
crues pour 5 francs; là, 2.000 seulement pour le même prix; ici le salaire
des hommes est de dix sous ; là, de six ; ailleurs, de huit. Ici, zèle extraor-
dinaire et appoint considérable apporté par les chrétiens; là, indifférence
à peu près complète; ici, 5o.ooo briques offertes gratis pro Deo, là un
maître d’école se fait payer jusqu’à la dernière obole le peu de travail
qu’on lui a demandé.
Mais j’en ai déjà trop dit et peut-être plusieurs trouveront-ils que je
me suis amusé un peu longtemps à enfoncer des portes ouvertes.
DIFFICULTES ET JOIES.
203
5 juin.
je vous ai déjà décrit, trop souvent peut-être, les beautés et les mer-
veilles de nos soirées tropicales. Des couchers de soleil, je vous en ai déjà
servi plusieurs, mais les matins clairs, les 'levers de soleil, les aurores,
vous en ai-je déjà parlé? Ne les ai-je plutôt traitées de maussades,
de froides, de brumeuses et d’embrouillardées? Les observations de
mes dernières sorties ne sont point faites pour changer la résultante de
mes impressions : les soirées sont ici généralement plus belles que
les matinées, les crépuscules plus vivants, plus suavement lumineux que
les aurores.
Dernièrement, un samedi vers les cinq heures du soir, je m’embar-
quais sur Trésor pour Maneva où devait se tenir la réunion générale du
lendemain. A cette époque de l’année et à cette heure-là, le soleil com-
mence déjà à s’incliner profondément vers la grande montagne qui
échancre l’occident. Je descendais pacifiquement l’avenue qui mène de
l’église au village. Le bruit des truelles actives de mes maçons égalisant les
assises de briques, se taisait peu à peu dans l’éloignement. Les Talatains
sur le pas des portes devisaient joyeusement, les enfants formant groupe,
accroupis, debout, jouaient aux billes avec entrain et de temps en temps
du sein des bandes remuantes, s’échappaient des rires et des éclats
de voix. Çà et là des caravanes attardées s’arrêtaient pour prendre gîte et
déposaient leurs fardeaux sur le seuil hospitalier, dans le pêle-mêle accou-
tumé en ce pays. Quelques femmes se dirigeaient vers les fontaines pour
prendre l’eau nécessaire au repas du soir. Portant gracieusement leurs
cruches sur la tête, elles semblaient glisser doucement le long des pentes
verdoyantes et laissaient onduler au gré de la brise les plis sinueux de
leur longue robe flottante. La chaleur du jour était tombée : chacun
se sentait revivre. Je passais rapidement, répondant aux saints de
tous. Bientôt nous étions dans la campagne, prenant franchement la
direction de l’Est.
Derrière nous, les clartés éblouissantes du soleil s’adoucissaient de
plus en plus dans les légèretés bleuâtres de buées imprécises et de vapeurs
transparentes. Les montagnes, les rochers placés dans un faux jour, se
découpaient vivement en silhouettes noires. Les arêtes gagnaient en
netteté de profil ce que les bases et les flancs perdaiént en reliefs et en
détails. Plus le jour baissait, plus les versants s’obscurcissaient, plus aussi
s’accentuait l’intensité des dentelures du sommet mises en opposition vio-
lente sur un fond clair.
204
CHEZ LES BETSILÉOS.
Devant nous, à l’orient, se produisait un (phénomène assez curieux.
Tandis qu’au-dessus de nos têtes les clartés du couchant s’amortissaient et
se diffusaient au point de s’éteindre dans le bleu vague du firmament,
elles se précisaient et semblaient se refléter tout entières sur l’orient de
l’horizon et donnaient à s’y méprendre l’illusion d’une seconde aurore. Et
quelle richesse de couleurs! Là-bas une blancheur encore éclatante illu-
minée de rayons d’or et allant s’adoucissant progressivement en teintes de
topaze et d’émeraude, ici toutes les variétés de violet, toutes les gammes
des nuances mauves ou roses.
Au sud, une longue bande de nuées couleur d’encre forme un archipel
mouvant à l’aspect sans cesse renouvelé. D’autres nues plus sombres
encore rappellent le teint gris et inégal d’un dessin au crayon mal estompé.
Autour de nous la terre quitte ses teintes chaudes du jour pour revêtir les
tons mornes et indécis du soir. Seuls se détachent encore le long rouleau
blafard de la route desséchée et les blanches saillies des rocs dépouillés de
verdure. Tout est calme. Les bruits sont assourdis et pourtant le paysage
est vivant. Ici, c’est un troupeau de bœufs qui en file indienne remonte
paisiblement de la rizière où il a pâturé pendant la journée, à la fosse
circulaire qui lui sert de refuge durant la nuit. Tout autour, deux ou trois
bambins noirs à ceinture blanche s’agitent et circulent avec une véritable
activité de chiens de berger. Plus loin, du fond d’un hameau s’échappe un
long panache de fumée que la fraîcheur du crépuscüle retient abaissé vers
la terre et qui glisse lentement sur la plaine. Là-bas, c’est une petite
lumière à allure de feu-follet qui circule derrière un buisson où se cache
sans doute quelque cabane. Sur la route, tantôt un passant qui se détourne
à notre rencontre pour nous livrer passage sur l’étroit sentier, tantôt
quelque gentille alouette au ventre gris clair, qui s’en vient voleter ou
trottiner devant nous à la distance de quelques pas, repart à notre
approche pour aller se reposer un peu plus loin et continue indéfiniment
son joyeux manège.
Aux environs de Maneva, sur un sommet solitaire, auprès de vieux
tombeaux carrés et moussus et d’une grande pierre droite dressée au
milieu des herbes qui l’assiègent, dans un paysage rendu de plus en plus
fantastique par l’obscurité croissante, un vieil arbre tourmenté s’échappe
d’un tas de vieilles roches et tord en tous sens ses bras noueux presque
dégarnis. On s’attend, en passant là, à voir surgir de terre la bande des
djinns, des lutins ou des farfadets et à assister à la ronde folle des petits
génies Scandinaves ou des démons nains des contes de Bretagne.
Quelle jolie place pour un sabbat, quel splendide décor pour une évoca-
tion de sorcières !
DIFFICULTÉS ET JOIES.
205
Quand nous parvenons au but, en bas la nuit est presque venue, en
haut les étoiles sont presque toutes allumées sur les grandes avenues du
firmament, les arbres du jardin à peine distincts apparaissent comme des
taches d’ombre veloutée de profondeur étrange !
Une heure après, pour compléter la poésie de cette soirée si calme et
si belle, sous un ciel étincelant de perles scintillantes, dans la demi-
transparence d’une nuit sans lune, s’élèvent du sein d’un hameau voisin
les voix limpides de deux flûtes champêtres. Leurs modulations à deux
parties rapides et argentines, leurs notes Anales plus traînantes, plus
mélancoliques, s’unissent délicieusement aux derniers soupirs de la brise
qui dans le feuillage frissonnant murmure paisiblement les dernières har-
monies de la An d’un beau jour.
Les fraîcheurs du matin sont moins agréables. Jugez-en. A quelques
jours de là, de bon matin, je me rendais à Andakana. La distance est
minime, néanmoins je trouvai moyen en moins d’un quart d'heure d'être
abondamment trempé sur toute la moitié inférieure de mon individu. A
cette époque, en eflet, la pluie vient par en bas. Les herbes en pleine
maturité ont atteint des hauteurs respectables, et de plus elles ont envahi,
ou peu s’en faut, le sentier resserré où Trésor et moi nous devons circuler.
La rosée abondante déposée sur elles par les épais brouillards du matin
incline à peine leur robuste tige. Aussi, à mesure que j’avance, suis-je
fouetté, aspergé, goupiilonné de la belle façon. Il ne faut pas dix mètres
pour être ruisselant, il n’en faut pas vingt pour être imbibé malgré bottes
et guêtres. Joignez-y, comme c’est coutume pendant ces mois de l’année,
un petit vent des plus réfrigérants, des buées énormes de vapeurs froides,
de brouillards intenses qui vous enveloppent sans cesse, arrêtant la vue et
restreignant les horizons, et vous avouerez qu’un pareil ensemble ne prête
guère à l’inspiration. EnAn, les matinées sont ou trop froides ou trop
brusquement chaudes. Dès que le soleil donne, il brûle ; dès qu’il se
montre, il éclaire d’une façon éblouissante : bref, il manque à nos matins
les nuances, les teintes pâles, l’air tiède, toutes ces demi choses où se
complaisent le rêve et la poésie.
10 juillet.
Les Anglais chercheurs d’or s’abattent sur le pays. On dit que nous
sommes riches à milliards. A cette perspective de mines, je vois de très
grosses et désolantes conséquences. Combien de nos pauvres Betsiléos
vont aller s’agenouiller au pied du veau israôlitel Et puis, conséquences
économiques pas économiques du tout : les transports, la vie, les den-
rées, les salaires, tout va augmenter. Je remercierai le bon Dieu si je puis
20Ô
CHEZ LES BETSILÉOS.
finir mes travaux cette année, car qui sait ce qui nous attend l’année
prochaine?
v 1 1 juillet.
J’ai connu jadis certain professeur de philosophie, l’amabilité en
personne, le zèle pour l’étude incarné, que l’on rencontrait armé perpé-
tuellement d’un livre tout nouveau et d’un coupe-papier très ancien, et
que ses longues méditations transcendentales avaient disposé légèrement
à la rêverie, à l’obésité et à l’essoufflement. Oh ! rien d’exagéré en ces trois
points! Lorsque, après une promenade, nous remontions la côte qui nous
ramenait au logis, il éprouvait de temps à autre le besoin de faire une
pause. Une bataille de toutous, la rencontre d’une laitière sur son âne,
les zigzags d’une carriole chargée, les ébats de moineaux picorant sur la
route, les pleurs ou les jeux d’un bébé, tout lui en fournissait le prétexte.
Mais comme il ne voulait pas avoir l’air d’obéir simplement aux infirmités
de la nature, il s’écriait en s’arrêtant : « Regardez donc la jolie scène! »
Et ses sourcils touffus s’éclairaient joyeusement, sous ses lunettes, du
reflet d’un bon sourire.
Quelles exclamations et... quelle halte, s’il avait vu hier mes trente
moutards procéder vers les cinq heures du soir à leurs ablutions désor-
mais quotidiennes et règlementaires ! Ceci est en effet un point nouveau
et à jamais fixé sur l’ordre du jour : A l’exemple des marabouts et
autres disciples du Prophète, nos bambins seront tenus de s’asperger
abondamment de la tête aux pieds pendant un demi-quart d’heure0
Exiger un lavage sérieux le matin, il n’y faut pas songer à cette époque
de l’année : l’eau est rare en haut de la colline, et les brouillards du matin
sont si pénétrants que tout ce que l’on peut exiger de son monde, c’est
qu’il ne s’attarde pas trop dans la natte où il s’est enroulé la nuit pour
avoir moins froid. Une douche à cette heure-là enfanterait bronchites
sur bronchites.
Pourtant, si l’on ne se lave pas, on n’est pas propre ; si l’on n’est pas
propre, on attrape la gale; si l’on a la gale, on devient propre à rien. En
vertu du principe célèbre : Mieux vaut tard que jamais, je pensai donc
qu’il valait mieux après tout se laver le soir que de ne pas se laver du
tout, et le moment choisi fut le dernier quart d’heure des travaux de
l’après-midi. Nous avons inauguré hier cet exercice. Lambas et akanjos
(tuniques) sont enlevés en un tour de main, et voilà toute la bande en
caleçon qui s’en donne à cœur-joie d’aspersions réitérées. Les torses
bronzés ruissellent et miroitent au soleil. Les cheveux crépus se rabattent
un instant sous le jet liquide pour en ressortir bientôt, grâce aux frictions
DIFFICULTÉS ET JOIES.
207
énergiques, plus embrousaillés qu’auparavant. Je circule de groupe en
groupe. « Frottez, frottez dur, il en restera toujours quelque chose.
Attrapez-moi une poignée d’herbe sèche et brossez ferme... » Si j’en vois
un mal débarbouillé, je vais chercher l’étrille de messire Trésor... et l’on
brosse, et l’on racle, et l’on gratte, et l’on frotte... Tels, dirait le bon
Homère, une bande de canards après des ébats joyeux lissant et peignant
leurs plumes.
« Est-ce fini? Oui. Eh bien! en avant, pas gymnastique pendant
3oo mètres jusqu’à la maison. Attention à la réaction. Vous devez avoir
chaud et très chaud en arrivant. Compris? »
Quant au pauvre malheureux qui s’est déjà laissé prendre par la
gale, et qui a été l’occasion de cette institution hydrothérapique, il a été
invité à se laver, à se soigner et à se passer de dîner, en vertu d’un syllo-
gisme inattaquable : Qui ne travaille pas n’a pas besoin de dîner; or qui a
la gale ne travaille pas; donc qui a la gale n’a pas besoin de dîner.
Dites après cela que Talata ne donne pas une éducation complète et
pratique.
Grâce à Dieu, l’esprit des enfants est excellent et l’obéissance aussi
parfaite que possible. La piété surtout gagne étonnamment.
Voici un type des billets que je reçois :
Mon Révérend Père,
Nous vous demandons pardon de ce que nous avons fait autrefois : d’avoir
pris des « ablètes » avant votre permission, nous venons aujourd’hui pour
redemander de prendre des « ablètes » qui sont dans votre bassin, s’il vous plaît.
J’ai eu la cruauté de refuser... parce que j’ai presque vidé mon étang,
les ablettes seraient trop faciles à prendre, et il faut en garder pour la
graine.
17 juillet.
« Chante, ô déesse, disait Homère, les hauts faits de maître Achille,
fils de Pélée. »
Comme il y a quelque trois mille ans que la Muse ressasse aux géné-
rations scolaires les exploits de l’enfant mortel de l’immortelle Thétis, je
me permets de lui proposer le sujet d’une autre épopée intitulée : Un
VOYAGE A SABOTSY.
Ce fut en effet toute une épopée que ce voyage. Rien n’y a manqué :
le comique, le touchant, le tragique s’y sont coudoyés ou succédé avec
208
CHEZ LES BETSILÉOS.
une intensité de vie et de couleur pas banale du tout. En trois jours et
trois nuits, j’ai expérimenté personnellement les impressions de Robinson
Crusoé, celles de Gulliver, du marquis de Carabas, du Petit Poucet et
des naufragés de la Méduse.
Mais d’abord, pourquoi cette divagation à Sabotsy. chez le P. Des-
midt? i° Parce que j’avais devant moi trois fois vingt-quatre heures de
liberté, chose extraordinairement rare en ce pays. 2° Parce qu’il y avait
une éternité que j’avais presque promis au P. Desmidt d’aller tirer
quelques clichés de ses merveilles rocailleuses ou architecturales. 3° Parce
que rien n’instruit comme de voir les autres à l’œuvre et sur place.
Muni de tous ces considérants, je présentai ma « demande d invita-
tion » à l’excellent Père, une vieille connaissance, qui naturellement signa
la requête, la parapha et l’approuva sur toute la ligne. Je me mis aussitôt
en route.
Le temps était ce qu’il est presque habituellement le matin en ce
mois de juillet. De la chaussée qui longe la rivière et que nous suivons
pendant près d’une heure, impossible de rien distinguer sur la montagne.
Les sommets et même les pentes sont noyés dans la brume. De larges et
profondes nuées tristes courent presque à fleur de terre poussées, par un
vent froid. Elles passent par bandes plus ou moins pressées et dans leurs
intervalles de faibles rayons viennent à peine éclairer de reflets pâles les
longues tiges desséchées de la brousse.
On en voit assez cependant pour constater que cette vallée à l’ouest
de Fianarantsoa est fort peuplée. Les hameaux s’y serrent nombreux.
Beaucoup de plantations et de jardins. Peu à peu, arbres, maisons,
villages se raréfient et nous retrouvons la pure campagne Betsiléo, avec
sa nudité, ses mamelons gris, ses rizières encore dépouillées; des chemins
raboteux serpentant deci de là à la recherche de pentes moins abruptes
et de passages moins scabreux.
Deux heures après, nous touchions le fond de la vallée ; les gorges se
resserrent, le chemin devient encore plus tortillé et la montée commence
rapide. L’air s’est presque dégagé de ses vapeurs, du moins dans les
régions inférieures, et du haut de l’immense rocher que nous contournons
nous apercevons Natao. La terre betsiléote se plisse en ondulations capri-
cieuses d’où émergent de monstrueux pics aux aspects bizarres. Les préci-
pices béants se creusent au nord à des hauteurs de plusieurs centaines de
mètres, tandis qu’au sud se dresse la rugueuse muraille d'un roc puissant.
Au loin, nous commençons à entrevoir les tranchées rouges de la
nouvelle route qui doit conduire aux mines d’or.
9
Chez les Betsiléos.
Le marché d’Alakamisy.
Talata. Le marché.
DIFFICULTES ET JOIES.
21 1
Une petite parenthèse sur ces mines d’or : c’est actuellement la
grande affaire de Madagascar. Depuis assez longtemps des colons fran-
çais s’étaient mis à la recherche du précieux métal. Quelques-uns avaient
réussi, d’autres s’y étaient brûlé les ailes, mais personne n’avait songé à
exploiter le sol mécaniquement et sur une grande échelle. Des ingénieurs
anglais s’en vinrent un beau jour du Transvaal, sonder les richesses
cachées de nos montagnes, et tout à coup le monde étonné apprit que
notre chère colonie recélait dans ses entrailles des trésors féeriques.
D’après ces ingénieurs anglais nous regorgions d’or, de diamants, de mille
autres choses non moins précieuses. Le bruit prend d’autant plus de con-
sistance qu'on les voit bientôt acheter piquets sur piquets à des prix exor-
bitants. On a parlé de millions. D’autre part, Mananjary ébahi voyait
débarquer machines et rails Decauvilîe, perceuses à diamant, etc. Fiana-
rantsoa même se voyait envahi d’une nuée d’Anglais. Réalité ou songe,
les espérances sont colossales et ne sont dépassées que par les promesses.
Le gouvernement prend la chose au sérieux puisqu’il a décidé aussitôt la
création d’une nouvelle route spéciale déjà entreprise de Fianarantsoa à
Sabotsy, qui plus tard sera prolongée jusqu’aux mines. Ordre a été donné
de faciliter le recrutement des ouvriers et des mesures sont prises pour
empêcher le plus petit accaparement de terrain. Aujourd’hui on dit que
les espérances se confirment. L’exploitation serait installée en grand. L’or
découvert se trouve, non plus dans les sables, mais dans les conglomé-
rats. L’outillage mécanique doit donc remplacer le simple lavage pratiqué
généralement jusqu’ici.
Si l’entreprise réussit, attendons-nous d’ici peu à voir ce petit coin de
Madagascar se transformer subitement. Qui sait si de grandes villes ne
vont point surgir instantanément sur la terre malgache? hélas! il est à
craindre que la prospérité spirituelle ne soit vite en raison inverse des
progrès matériels !
Fermons la parenthèse. La route nouvelle dans les parties achevées
est fort bien, un peu étroite cependant.
Parvenus sur le bord opposé du plateau, nous descendons la longue
pente qui doit nous amener au village de Sabotsy: On tourne en descen-
dant, on descend en tournant, et après trente-six descentes et trente-six
tours, nous nous trouvons dans une longue et magnifique vallée qui
s’étend des deux côtés à perte de vue entre deux chaînes parallèles de
montagnes. Sabotsy se cache dans un coin de verdure.
Le village, à vrai dire, n’est pas beau; les cases, au lieu d’être ali-
gnées le long de la route, sont entassées les unes sur les autres et ne sont
CHEZ LES BETSILÉOS. 13
212
CHEZ LES BETSILÉOS.
séparées que par des couloirs informes. Que l’un des toits vienne à flamber
et tous y passeront instantanément.
Le P. Desmidt a dû agrandir son église. Il l’a fait d’une manière
assez originale. Le chœur a été porté de l’est à l’ouest et au lieu de lui
laisser les proportions assez étroites de la nef il a été dilaté d’une sorte de
transept qui donne à l’église la forme d’un T.
L’école est un peu en arrière. A une petite distance, il sera facile de
créer un jardin pour les élèves. Les plantations d’arbres sont déjà
nombreuses.
Mais Sabotsy, malgré ses charmes, malgré sa bonne hospitalité, n’a
pas le droit de me retenir.
La première halte du retour se fait à Isorana, à deux heures environ
de Sabotsy. Isorana, entouré de sa plantation déjà considérable d’euca-
lyptus, se tient pittoresquement au pied d’un magnifique rocher. Gomme
esthétique rocailleux, je n’ai encore rien vu de pareil ; c’est le rocher artis-
tique aux marbrures puissantes et colorées.
Deux heures de zigzags au pied de la grande muraille rocheuse
nous conduisent à Atsangy. Il est à peu près midi quand nous y
arrivons. Trésor porte à son cou une dizaine de hérons décrochés le long
de la route.
A Atsangy se trouve ce que le P. Royet appelle son château. C’est la
merveille des merveilles en fait d’architecture, c’est clair, gentil, délicieux
comme un nid d’oiseau et ça pose au pied d’un immense eucalyptus de
dimensions majestueuses.
D’ Atsangy je m’enfonce dans les gorges qui prolongent la vallée et
aboutissent à Ambohimalaza. Quelques hérons payèrent de leur vie leur
témérité et vinrent compléter la blanche encolure de Trésor. A 4 heures,
nous débouchions dans l’immense plaine de Domrémy.
Elle a bien changé depuis près de deux ans. Les arbres ont poussé,
les allées se sont développées en splendides avenues à rendre jaloux
Versailles. De tous côtés, des petits bois émergent au milieu des vignes,
des rizières et des plantations de toute espèce. Sommes-nous à Mada-
gascar? Oh! tout cet enchantement n’a pas surgi sous le simple coup
de baguette d’une fée, c’est le fruit de trois ans de travaux inin-
terrompus, du dévouement sans arrêt comme sans découragement,
de notre excellent F. Lehe. Dieu sait tout ce qu’il a fallu de patience, de
constance et de sainte obstination pour arriver à pareil résultat. Encore
quelques efforts, et il est à espérer que la mission trouvera ici une source
de revenus.
Je faisais pacifiquement ces réflexions en suivant la grande route qui
I
DIFFICULTÉS ET JOIES. 2l3
traverse la vallée. Le soir venait, mais tout était prévu : à 5 heures, je
serais au pied de la montagne; à 5 heures 1/2, j’en franchirais le sommet;
à 6 heures, je serais en pays connu et 7 heures évidemment sonneraient
mon entrée au logis.
Tout ce programme ressemblait aux machines perfectionnées. Qu’un
clou se détache, voilà la machine hors de service. C’était trop précis, trop
mathématique, et à l’exemple de Philéas Fogg, j’aurais dû prévoir quel-
ques aléas, naufrages ou explosions de chaudières.
Les aventures commencèrent au pied de la montagne dont nous nous
préparions à « pratiquer l’ascension ». Pour suivre le nœud de l’action
tragique qui va se dérouler dans les ombres de la nuit, un peu de
géographie est nécessaire.
D’Ambohimalaza à Talata il y a deux chemins, l’un en haut de la
montagne, l’autre en bas. Si le deuxième a moins d’escarpement, il est en
revanche extrêmement fertile en casse-cous, tourbières, sauts de loup et
absences de ponts. Je me résolus à prendre les hauteurs. La chaussée
était étroite mais paraissait à l’état normal. Ce n’est pas la première que
Trésor a franchie sans sourciller.
Mais l’honnête Trésor eut soudain une distraction lamentable, et on
ne sait pourquoi, posa son pied sur un trou. L’effet fut désastreux pour
l’équilibre qui se rompit subitement et mon pauvre Trésor se trouva tout
à coup dans une affreuse tourbière. D’enfoncer jusqu’aux genoux ce fut
l’affaire d’un instant. Les efforts qu’il fit pour se dégager l’enlisèrent
davantage et je me trouvai à mon tour les deux pieds dans la marmelade.
Je me résignai à soulager ma bête en pataugeant à son exemple.
Trésor , dégagé de son cavalier, eut un bond sublime qui l’envoya...
de l’autre côté de la chaussée, dans un marais encore plus liquide.
J’étais en belle posture. Heureusement de braves gens d’un hameau
voisin aperçurent notre détresse. Cinq ou six gaillards vigoureux
nous arrivèrent. Le renfort n’était pas de trop pour extraire l’infor-
tuné coursier de la boue épaisse où il s’était englué. On détacha
la selle et le joli collier de hérons blancs, mais dans quel état ! ! !
On insinua à grand’peine sous le poitrail de la bête, la grosse corde qui
sert ordinairement à l’attacher en pâture, et peu à peu, après l’avoir forcée
à se coucher sur le flanc, nous arrivons à glisser la victime sur un plan
incliné de boue grisâtre.
Ah ! Messieurs et Dames, quel figure sortit de là ! Quand je me retrou-
vai sur la rive vis-à-vis de cette tête badigeonnée de vase, de ce corps
encuirassé de boue qui une heure auparavant était le fringant Trésor,
quand je vis cette mine piteuse, je ne pus m’empêcher de lui rire au nez
214
CHEZ LES BETSILÉOS.
et de lui adresser une apostrophe ironique, au grand ébahissement des
gens et de Trésor lui-même.
Bref, nous allâmes de concert vers le ruisseau le plus voisin et l’on
procéda, gens, bêtes et choses, à une toilette sommaire. La nuit venait.
L’incident nous avait pris trois quarts d’heure et, détail qui compliquait
singulièrement nos embarras, de l’est montait un épais brouillard qui
allait nous voiler la lune sur laquelle nous avions droit de compter.
Nous reprîmes l'ascension interrompue. Vers les 6 heures, nous
pouvions espérer arriver au point critique, au pied du grand roc d’Ambo-
hitramanjaka.
Dans ces pays de montagnes, le jour tombe brusquement. A
un moment donné, le soleil s’échancre sur le bord dentelé de quelque
pic, bientôt il disparaît suivi d’une longue traînée rouge qui enflamme
tout l’occident; en haut le ciel est encore de feu, mais en bas, c’est déjà
la nuit. Notre infortune veut que nous parvenions à l’endroit difficile en
même temps que le brouillard et l’obscurité du crépuscule. De grandes
vapeurs blanches enveloppent complètement les sommets déjà estompés
dans les reflets mourants du jour. De la masse énorme du rocher que
nous côtoyons, rien n’est visible, rien ne se devine. Pourtant nous mar-
chons toujours, car enfin à cinq cents mètres de là, nous devons trouver
la route sûre qui nous mènera à Talata.
Cependant tout s’efface, le sentier lui-même devient incertain au
milieu des végétations qui couronnent la montagne. Nous arrivons dans
la région de l’ancienne ville abandonnée par les habitants, mais encore
abondamment pourvue de fossés et d’épaisses broussailles enchevêtrées.
Çà et là, on distingue des passages à peine frayés entre deux haies
d’arbustes. Egarés par les traces et ayant perdu d’ailleurs tout point de
repaire dans l’obscurité croissante de la nuit, nous laissons la vraie
route pour nous embarrasser dans un dédale de chemins sans issue.
Pendant plus d’une demi-heure nous errons, nous butant sans cesse à de
nouvelles impasses ou aboutissant à de nouveaux précipices. Nous
n’avons plus pour nous guider que la lueur très restreinte de ma petite
lanterne.
Sans cette lanterne il ne nous restait qu’un parti à prendre : trouver
un coin plus abrité et y attendre le retour de la lumière. Avec la lanterne
et surtout après une bonne invocation aux Anges gardiens, nous nous déci-
dons coûte que coûte à regagner les contrées habitées. Il y eut par deux
fois des passages plus émouvants. Le chemin traversait un de ces
immenses blocs à plan incliné, poli par l’usure des siècles et qui se pro-
filent souvent en courbe plus ou moins rapide jusqu’à la plaine à deux ou
DIFFICULTÉS ET JOIES.
2 1 5
trois cents mètres en contre-bas. Avec mes semelles vernies par la marche
à travers les herbes, il ne fallait pas songer à y passer debout. Quant à
Trésor , pour éviter tout accident et puisqu’il fallait franchir l’obstacle,
j’usai de stratagème. Il passerait sur ses pattes, mais je me coucherais sur
la roche de façon à l’aider à maintenir sa verticale. Il passa sans bron-
cher tandis que, le maintenant par la bride, je glissais méthodiquement à
ses côtés.
Enfin nous y sommes, le sentier que nous suivons est un vrai sentier.
On y a passé, donc nous y passerons et nous filons aussi rapidement que
nous pouvons à travers les fondrières et les surprises inhérentes aux meil-
leures routes malgaches.
Nous marchons, nous glissons, nous pataugeons, nous roulons et, ce
qui me console, nous descendons toujours de plus en plus, diminuant
ainsi nos chances de rouler dans quelque bas-fond, car évidemment nous
revenons au niveau de la plaine. Mais enfin où sommes-nous? Que
signifie cet immense rocher qui se maintient obstinément et pendant près
d’une heure à notre gauche? Tous les rochers en ce pays regardent l’est,
donc le nord est devant moi, et si le nord est devant nous, nous n’allons
pas au sud... Et sommes-nous dans un désert? car à travers les ombres on
ne devine aucune habitation. Enfin un profil sombre se dresse devant
nous, et nous arrivons auprès d’un groupe de maisons. Après un
tapage des mieux accentués, nous parvenons à faire sortir un habi-
tant de sa tanière. « Où sommes-nous? » lui dis-je. Mon homme fut
absolument ahuri par la question; mais bientôt je commençai à soup-
çonner la vérité.
' Avec toutes nos divagations, vous l’avez peut-être deviné, nous étions
revenus tout simplement sur nos pas à Alatsinainy. Un brave ouvrier
nous reçut dans sa case. Qra fit bouillir le riz, et mes compagnons oubliè-
rent bientôt leurs fatigues auprès d’un bon dîner. Mon pian était de les
laisser là et de reprendre la route de Talata lotsque j’aurais trouvé un
guide. Il était environ 8 heures.
Le guide m’arriva, garanti infaillible, sous l’aspect d’un petit bon-
homme d’une douzaine d’années. Espérant arriver au domicile avant
minuit, nous partîmes. Le brouillard se transformait par moments en
bruine froide et pénétrante, le vent soufflait en plein visage et la pauvre
lune presque éteinte nous envoyait à peine de temps à autre quelques
rayons blafards.
Le sentier de la vallée, pour être plus horizontal, n’en est pas
plus commode. Les hommes aussi bien que la nature y ont semé une
profusion de traquenards, de chausse-trappes et.de pièges de toute espèce.
2l6
CHEZ LES BETSILÉOS.
Pour comble de bonheur mon guide hésite. Nous sommes au bord
d’un ravin. On le franchit, mais après?... Enfin on s’y retrouve et nous
ondulons au flanc du rocher sur un chemin dont les courbes ascendante
et déclinante pourraient entrer en concurrence avec les plus gigantesques
montagnes russes.
Nous voici à Soaija, je rentre dans mes domaines, mais je n’en suis
pas plus fier. Entre Soaija et Ambohijanakova, la petite rivière se ramifie
au travers de la route en deux branches, séparées tout juste par un talus
de deux mètres de large. Le premier bras est franchi sans trop de diffi-
cultés et nous voilà plantés sur l’ilôt broussailleux qui divise le cours d’eau.
Qu’aperçois-je? pour tout passage une descente absolument à pic sur un
éboulis vertical de grosses roches. Gomment se tirer d’un aussi mauvais
pas? Par deux fois, je tâtai la descente, par deux fois je reculai devant les
risques que je ferais courir aux quatre pattes fragiles de mon coursier.
Reculer pourtant n’était guère plus facile. Allez donc pivoter sur un talus
de deux mètres et décider maître Trésor à prendre son élan sur ce maigre
tremplin pour repasser la première tranchée. Finalement, je prends mon
parti, je dégringole le premier au fond du ravin, et m’arc-boutant contre
la rive escarpée tout en tirant mon cheval par la bride vers le bas, je dirige
le premier pied qui se décide à démarrer vers un petit promontoire de
terre où il y a espoir qu’il pourra poser. Ce pied fut docile, les autres sui-
virent, et le tout finit par un saut rapide dans le lit du torrent. Remonter
de l’autre côté fut plus aisé.
La route qui restait, je la connaissais par cœur, mais les jours se sui-
vent et les chemins se transforment. Nous eûmes une nouvelle rizière
à traverser, avec chances toujours possibles d’enlisement. A 11 heures 35
nous nous retrouvions sur les rives de Mandranofotsy. La lune enfin se
découvrit, et dans la nuit silencieuse au milieu de l’eau qui glissait paisi-
blement, je commençai à entrevoir la possibilité d’un repos bien mérité.
Restait une dernière et grave question. Arriverai-je avant minuit? Je
ne demande que cinq minutes, deux minutes, le temps de gober deux
œufs qui feront prendre patience à maître Gaster jusqu'à l’heure tardive
où le lendemain dimanche, je pourrai déjeuner. Enfin, dans la cour
muette de Talata, le sabot retentit, je vide les arçons, je fais grincer la
clef dans la serrure et pénètre dans ma chambre. Vite craquons une allu-
mette pourvoir l’heure! Elle brille en effet, es juste à temps pour me per-
mettre de contempler la trotteuse des secondes, passant de son petit train
saccadé et régulier sur le chiffre 60 du petit cadran. Il est juste minuit.
Remettons, pour calmer notre appétit, à dix heures plus tard.
DIFFICULTÉS ET JOIES.
217
Faute de régal stomachique, je me jetai sur le courrier de France
arrivé pendant mon absence : c’étaient de bonnes nouvelles. Quand la
petite bougie qui tremblotait au chevet de mon lit s’éteignit, je m’endor-
mis pleinement rasséréné de mes aventures en pensant que là-bas au loin
on priait pour moi et qu’à cause de ces prières, le bon Dieu, Notre-Dame
et les bons Anges veillaient sur la « pauvre chétive créature ! »
8 août 1905.
Tous les hérétiques de Talata ont assisté à la messe. Mais ne crions
pas conversion et victoire. Ils y ont été pris bien involontairement, et
moi-même je n’avais nullement cherché à leur tendre un piège. Voici
comment la chose arriva.
Une de mes bonnes catholiques de Talata mourut subitement. C’était
la femme d’un pauvre petit marchand boucher. L’enterrement fut décidé
pour le surlendemain, aussi solennel que nos embarras de bâtisse le
permettraient.
Le gros souci des Malgaches est d’avoir du monde à leurs funérailles
et, à ce qu’on m’a rapporté, plusieurs qui voudraient se faire catholiques
sont retenus par la crainte d’être abandonnés de leurs familles et de n’avoir
personne pour les accompagner à leur dernière demeure. C’était l’occasion
ou jamais de dissiper ces inquiétudes.
Donc, de grand matin, mes gens se rendent en procession sur deux
files. La croix précède avec deux cierges allumés. Lentement et en chan-
tant nous descendons l’avenue et nous nous portons vers la maison de la
défunte située en plein milieu du village. Je procède à la levée du corps
et nous revenons dans le même ordre, mais notre cortège déjà considé-
rable s’est singulièrement augmenté. J’aperçois autour de moi tous les
gros bonnets protestants, respectueux et mêlés aux catholiques.
Pour ne pas violenter leurs consciences, je pris soin de les avertir.
« Nous aurons, leur dis-je, suivant l’usage, un sermon suivi de la messe
et de l’absoute. Si quelqu’un se croit obligé de ne pas assister à tout,
#il est libre de sortir. » Mais ils restèrent et se montrèrent satisfaits de
nos cérémonies.
25 août.
Il pleut des Anglais! Il en vient du sud, il en vient de l’est, il en sort
ou il en tombe de partout. Ces gens-là sont en quête de mines... d’or. En
tous cas, les mines qu’ils ont déjà ne me reviennent qu’à moitié.
Dernièrement, il en arrive un grand, sec, barbe peu fournie, pom-
2l8
CHEZ LES BETSILÉOS.
mettes et dents en saillie, tenue négligée d’homme en tournée de prospec-
tion; d’ailleurs fort poli. Il m’interpelle dans sa langue pour me demander
îe chemin de la capitale. Je pris soin de lui faire comprendre par gestes
que je n’avais pas l’honneur de speak english, mais pas le moins du
monde. Il parut extrêmement surpris de mon ignorance. Nous n’en con-
tinuâmes pas moins la conversation avec une conviction croissante de
part et d’autre, lui s’obstinant, faute de mieux , à parler anglais, et moi en
désespoir de cause, à parler malgache. Et le plus curieux, c’est que nous
arrivions à peu près à nous entendre. J’appris ainsi qu’il courait à la con-
quête du métal fauve et rutilant, qu’il venait de l’extrême sud de l’île et
qu’il se rendait à Fianaranîsoa pour y rejoindre ses amis. Là-dessus, pour
lui donner les renseignements les plus précis sur les routes à suivre, je le
menai à un endroit de la cour d’où l’on aperçoit la pyramide des maisons
de la capitale. « Aoh, yes! thank you, sir, » et il partit.
Je ne sais trop ce qui s’est passé en haut lieu à propos de ces mines
d’or. Les règlements définitifs des prises de possession de terrain ont-ils
paru? je l’ignore; mais voici ce que je constate et ce qui se passe autour
de nous : Français et Anglais font ce qu’on pourrait appeler la course au
piquet. C'est à qui arrivera le plus vite aux endroits soupçonnés bons. On
part un beau matin dans une direction, on renifle un terrain, on dresse
un petit bâton portant une pancarte en bois avec le nom et la date, on
lève approximativement le plan du lieu et l’on s’en va presto dire au gou-
vernement qu’on a planté un piquet en telle localité. Le gouvernement
acquiesce moyennant 100 francs de pourboire, et voilà notre homme
maître de creuser ses petits trous à deux kilomètres à la ronde autour
du sémaphore qu’il a érigé. Plus tard il tâtera le terrain, lavera
quelques mètres cubes de sable et suivant ce qu’il aura trouvé, abandon-
nera son poteau ou tâchera de le revendre bien cher à quelque gros
chercheur professionnel.
A un de ces pionniers d’avant-garde, je demandais dernièrement si
l’on n’allait pas abandonner la méthode primitive de la bâtée, c’est-à-dire
du lavage des sables aurifères, pour organiser la méthode plus indus-
trielle et plus scientifique de l’extraction de l’or enfermé dans le quartz,
par le concassage et le broyage. « C’est cette seconde méthode, me fut-il
répondu, que va employer la Compagnie anglaise qui s’installe ici. Elle
va faire monter ses machines, ses perceuses et attaquer directement la
roche. » L’or qui est en effet dans les sables ne s’y trouve que parce que
ce sable est le résultat de la pulvérisation par le temps du quartz aurifère.
Si l’on trouve des pépites dans le creux d’une vallée, c’est signe évident
que la roche voisine contient de l’or. « Pour moi, ajouta-t-il» je plante
DIFFICULTÉS ET JOIES.
2ig
mes piquets, je ferai examiner le terrain, et suivant les indices décou-
verts, je revendrai plus ou moins cher. »
Certains protestants n’ont pas naturellement été sans exploiter, non
les mines... mais l’influénee croissante de la gent anglaise dans ce pays.
« Les Anglais, disent-ils, sont ou vont être les maîtres du pays, donc
passez chez nous et vous obtiendrez la protection du nouveau gouverne-
ment. » Nos catholiques s’émeuvent peu de ces manœuvres, mais la
masse moutonnière et encore pa . une ne serait que trop disposée à
accepter ces on-d,it. N’est-il pas vraisemblable pour de pauvres diables
peu accoutumés aux mœurs cosmopolites des pays civilisés, que les maî-
tres d’un pays ce soient ceux qui y habitent en majorité? Le Malgache ne
comptant pas, les Français n’augmentant guère et par contre les Anglais
affluant en masse, c’est signe que la terre leur appartient.
Je n’ai trouvé rien de mieux à opposer à tous ces racontars
qu’une promesse solennelle et publique de 100 francs à qui viendrait me
prouver que les Français ne sont plus les maîtres de Madagascar.
Personne ne s’est présenté et j’espère que cet enjeu aura frappé les
imaginations enfantines de mes Malgaches beaucoup plus fort que tous
les raisonnements.
D ailleurs le parti protestant passe par une crise extraordinaire de
prosélytisme et d’activité. Nous sommes à l’époque où l’on peut sortir
sans être mouillé et sans avoir trop chaud : c’est ce qui explique en
partie l’agitation des ministres, mais la grosse raison n’est-elle pas cer-
taine espérance de recueillir nos débris lorsque la persécution sera venue
nous tailler en pièces?
27 août.
J’ai été volé, bien volé, copieusement volé et subtilement volé jusqu’à
concurrence de 75 francs, desquels 75 francs, disons-le tout de suite pour
vous rassurer, l’ingénieux et candide voleur ne gardera pas un traître
liard, c’est ce qu’il y a encore de plus beau dans toute l’histoire.
Mais pour comprendre comment cela s’est passé et comment j’ai pu
être délicatement soulagé de 75 francs sans m’en apercevoir, disons quel-
ques mots de ma comptabilité.
La comptabilité d’un missionnaire est plus compliquée qu’on ne
pourrait le penser au premier abord, et quand ce missionnaire a à tenir
cinq ou six comptes différents comme votre serviteur cela devient presque
une besogne de caissier ou de procureur. J’avais en effet jusqu’à ces
derniers temps :
220
CHEZ LES BETSILÉOS.
i° Le compte : Travaux église Notre-Dame.
2° Le compte : Travaux autres que l’église.
3° Le compte : Ecole de Talata et entretien d'élèves.
4° Le compte : Institutions et postes hors Talata.
5° Le compte : Fournitures classiques.
6° Le compte : Entretien personnel, cheval, déca.
Je me suis fourni au rabais d’une espèce de grand-livre dont je suis
très fier, et en belles colonnes, un par un pour les ouvriers, un par un
pour les maîtres, un par un pour les différentes œuvres, sont inscrits les
doit et avoir. Et vous vous doutez bien à quel détail d’écritures et à
quel surcroît de besogne cela m’oblige, mais enfin c’est le seul moyen d’y
voir clair.
' Tandis que les gros écus et les sommes importantes reposent paisible-
ment à l’abri dans mon petit coffre-fort soigneusement rivé au plancher
et fermé à double tour, les pièces de quatre sous, très en honneur
à Madagascar, et celles de cinquante centimes étaient tout simplement
déposées dans un coin de mon tiroir... et c’est là que mon larron est
venu les chercher.
Appelons-le Z... pour ne pas le compromettre. Bonnes apparences,
grosse mine réjouie et rebondie qui avait été plus d’une fois le point
de mire de mes plaisanteries; avec cela, depuis quelque temps surtout,
une familiarité plus intime avec le Père. Les petites attentions se multi-
pliaient. Pourquoi soupçonner crocodile sous cette belle eau tranquille et
riante?
Or, voici ce qui se passait dans les coulisses de cet opéra enchanteur.
Pendant que je me laissais bercer par la musique des bonnes paroles et
des attentions délicates, mon Z... trouvait moyen de jouer simultanément
d’un tout autre instrument et de faire valser activement mes écus. Oh! il
y alla prudemment, par tout petits paquets, politiquement, aux bons
moments, lorsqu’il s’apercevait que la monnaie avait dû se multiplier au
fond du tiroir : « Bah! le Père n’y verra rien, il vend des livres, achète
des œufs, des pommes de terre, des marmites, des assiettes, à n’importe
quelle heure du jour, c’est bien le diable s’il se doute de quelques petites
soustractions. » Ainsi songeait notre homme.
Cel^ dura trois mois. Z... multipliait en public ses gentillesses et
en particulier ses petits profits. Mais voici ce qui éventa la mèche et
découvrit le pot aux roses. De son escarcelle grossissante le bon Z... jugea
l’heure venue de tirer quelques écus et de les faire produire au centuple.
La population Talataine apprit tout à coup avec émerveillement l’achat de
deux bœufs d’élégante grosseur. On le vit resplendir sous la blancheur
DIFFICULTÉS ET JOIES.
221
éclatante d’une nouvelle culotte et dans les plis moelleusement roses
d’un lamba de premier choix. Pour les bœufs, il fit emplette de sel et de
manioc; à l’occasion d’une fête, il se paya un bifteck; la maman reçut
une bonne provision de riz filial; la petite nièce, une robe; les amis
quelques sous pour solder leur cotisation d’enterrement, à Marie-Rose,
2" francs, à Pierre, à Louis, o fr. 5o, etc. Notre homme y allait prin-
cièrement et... maladroitement, et l’on commença à chuchoter aux
alentours. Finalement un chrétien, fort délicat sur la réputation du
prochain, se crut obligé de m’avertir. Le soir venu, j’appelai l’inculpé
pour m’en éclaircir.
Mon kabary fut court, mais si la question fut nette, la réponse fut
beaucoup plus longue, et non moins lucide et transparente. D’abord, à la
manière malgache, Z... me remercia de l’intérêt que je porte à sa con-
science : il ne voit dans mes questions qu’une preuve nouvelle de l’affection
que j’ai pour lui; je suis vraiment son père et sa mère, lui est mon fils et
mon fils dévoué. « Je ne sais pas beaucoup de catéchisme, ajouta-t-il, avec
une candeur ravissante, cependant je n’ignore pas que le vol est une chose
très mauvaise, très coupable et qu’il n’est jamais permis de le commettre.
Rassurez-vous. L’explication de mes dépenses extraordinaires est extrê-
mement simple. Mes grands-parents eurent deux enfants, dont ma mère.
Lorsqu’ils moururent, ils laissèrent à leurs héritiers une rizière du prix de
1 1 5 francs. Jusqu’ici la rizière n’avait pas été vendue, mais dernièrement
ma mère et son frère s’entendirent pour s’en débarrasser, et ma mère
obtint pour sa part un peu moins de la moitié de la somme, 55 francs.
Comme elle est veuve, très âgée et que je suis l’aîné de la famille, j’ai été
chargé par elle de faire fructifier cet argent ; c’est ainsi que j’ai pu acheter
deux bœufs. — Et ton beau lamba rose? interrompis-je. — Ah! voici,
l’une de mes sœurs est mariée à un soldat dans le Sud, c’est elle qui a
envoyé ce cadeau à ma mère... mais comme ma mère est trop âgée, c’est
moi qui en profite. »
L’histoire était débitée avec une telle assurance que ce soir-là je
sortis de l’entretien presque convaincu de l’innocence de l’accusé. Mais
une enquête menée rondement amenait à cette conclusion, que tout
le récit de la veille était une pure invention d’un bout à l’autre. La mère de
Z... interrogée sur la provenance de l’argent déclarait que son fils l’avait
reçu comme salaire chez le Père; l’histoire du lamba était controuvée, le
prix d’achat des bœufs avait été modifié, et aux larcins déjà dévoilés,
s’ajoutait bientôt toute une liste de découvertes instructives.
A l’heure où les ténèbres commencent à devenir plus impression-
nantes, toutes portes bien closes, je fis revenir mon coupable à la barre
I
222 CHEZ LES BETSILÉOS.
du tribunal. Cette fois l’accusé perdit terriblement de son assurance et de
son éloquence.
Mais pensez-vous qu’il avouât complètement? Nenni. Les aveux
s’arrêtèrent au chiffre de 5o francs que j’avais eu le malheur de prononcer.
Tous les témoignages qui concordent semblent prouver que le total réel
des larcins s’élèverait à 70 ou 75 francs. En attendant de nouveaux éclair-
cissements, les bœufs ont été revendus, le lamba a été acquis par un de
mes professeurs; les culottes ont disparu pour faire place au salakc
l’infortuné Z... travaille sur mes chantiers pour restituer en sJfain le riz
qu’il a déjà digéré ou les habits qu’il a donnés à ses intimes.
8 septembre.
L’affaire des mines d’or vient d’avoir sa conclusion ces jours
derniers.
Merveilleux! prodigieux! des millions, des milliards, de l’or, des
diamants, tous les métaux précieux de ce bas monde, Madagascar est la
richesse même. Les couplets et les refrains de cette chanson ne varient
depuis quelque temps qu’en intensité admirative et laudative. Si l’on
interroge en détail, voici ce que l’on apprend : Des ingénieurs anglais
extraordinairement compétents sont venus visiter les mines de M. X...
et ils ont été absolument étonnés de ce qu’ils ont trouvé. On a lavé
devant eux des sables pris au hasard; le rendement en pépites a été
incroyable. Evidemment le rocher d’où ont glissé ces sables aurifères
ne peut être, n’est ni plus ni moins qu’un bloc de métal! Là-dessus, les
imaginations se montent, la presse prend feu. la spéculation commence
et une colonne de 2 à 3oo Anglais vient s’abattre sur la mirifique mon-
tagne. Le marché est conclu avec l’ancien propriétaire, deux millions
sont promis, 700.000 francs sont versés, et de tous côtés on ne parle plus
que d’or, de machines, de chemins de fer, d’exploitation mécanique et de
la future et prochaine transformation du pays Betsiléo. En effet, la route
de Sabotsy est entreprise, Mananjary voit débarquer quelques tonnes
de ferraille et d’instruments, les Anglais pullulent à Fianarantsoa, on spé-
cule, on banquète, on sable le champagne... tout le monde roule sur l’or...
en espérance.
Les prudents hochaient la tête et observaient, les prophètes annon-
çaient le succès ou la déroute suivant leurs humeurs particulières, les
évangélistes anglais exploitaient l’événement : cette affluence des Anglais
n etait-elle pas le signe évident que Madagascar allait devenir anglais ou
même l’était déjà?
DIFFICULTÉS ET JOIES.
223
Cependant en France et dans la colonie les actions montaient jusqu’à
20 et 25 fois leur valeur. A Fianarantsoa on mettait aux enchères tout un
quartier inhabité de la ville.
Vint un jour pourtant où quelques vagues rumeurs de défiance se
mirent à circuler, bien timides, presque étouffées. De nouveaux ingé-
nieurs étaient arrivés et... doutaient. Bientôt non seulement ils dou-
taient : ils niaient. Les substantifs bluff , fumisterie, débâcle remplacèrent
les adjectifs mirobolants. La bande britannique diminuait. Finalement
la bombe éclata : cette mine est un four. Sauve qui peut!
Comment le coup a-t-il été monté? Oh ! rien de plus élémentaire. (Je
vous rapporte ici, ce qu’on dit partout). Un simple tour de passe-passe,
M. Y..., ingénieur, débarque sur le terrain, ses porteurs le conduisent
« innocemment » auprès d’un trou de fouille bien préparé. On extrait,
on lave : Admirable ! des grammes et des grammes d’or. A une autre
fosse, rendement plus splendide encore. A une troisième de même;
partout richesse et trésor. Et ne croyez pas que la préparation de
ces fosses demande une grosse dépense. Mon Dieu, les mêmes pépites
peuvent servir en différents endroits. C’est facile à porter, à cacher
dans la bouche, sous les ongles, au fond de sacs préparés comme spéci-
mens... Et l’ingénieur s’en va avec des chiffres fabuleux et des totaux
éblouissants.
Renouvelez la comédie un certain nombre de fois, l’opinion est émue,
vaincue et convaincue... jusqu’au jour où, flairant peut-être le piège, quel-
qu’un s’avise de piocher à côté des trous où on le conduisait « par hasard » .
Et comme il ne trouve rien, la mèche est éventée, l’affaire est perdue, on
reprend le bateau ayant à peine de quoi payer le passage, car à Fiana-
rantsoa, on a mené la vie, et sur le marché de la ville on vend à des prix
dérisoires le stock d’instruments déjà débarqués. Quant aux auteurs de
l’escroquerie, allez les pincer!
De tout cela les suites ne seront pas gaies pour Fianarantsoa et pour
Madagascar...; mais chut! tout va bien... comme en France.
îo septembre.
Le lancement des mines d’or a été une fumisterie invraisemblable.
Plusieurs se retirent de là avec de jolies rentes, mais les Anglais et leurs
dupes y sont pour un million et demi de pertes. Ils ont été roulés par
leurs ingénieurs eux-mêmes, qui avaient « touché » pour célébrer les
richesses de la mine, roulés par les indigènes qui dextrement insinuaient
des pépites aux endroits choisis pour les recherches.
224
CHEZ LES BETSILÉOS.
i5 septembre.
Je lis dans certains comptes-rendus de Missions que, dans les colonies
anglaises, on jouit de la plus grande liberté, que les écoles sont libres et
même subventionnées, et indirectement on compare avec d’autres
missions moins favorisées.
Vaut-il mieux, pour la propagation de la foi, avoir affaire à un
gouvernement libéral, mais protestant, qu’à un gouvernement anti-
religieux, mais composé de catholiques et catholique à moitié, au
quart ou au dixième? La question est délicate, elle a été traitée par des
évêques, et tel d’entre eux concluait énergiquement qu’il valait mieux
pour eux avoir affaire à la France plus ou moins persécutrice qu’à
l’Angleterre protectrice. Ce que je vois n’est pas pour me faire opiner en
sens contraire. Un pays catholique comme la France est toujours un peu
catholique, beaucoup de ses idées, de ses lois et même de ses agents sont
catholiques; un Anglais, dernièrement, disait : « Vous autres, Français,
vous êtes fous de vouloir civiliser ce peuple malgache, ce peuple de sau-
vages. » Et, en effet, c’est une pensée catholique que celle qui préside en
somme ici aux entreprises françaises ayant toutes, au fond, pour but de
civiliser, d'élever le peuple malgache. C’eût été, au contraire, tout à fait
dans le goût protestant de l’éliminer ou de l’asservir comme en Amérique,
au Cap ou en Australie. Un pays catholique porte toujours la marque de
son baptême catholique et le peuple distingue fort bien entre les erroments
des individus et la croyance de la nation.
« Mais, dira-t-on, on est tracassé, persécuté. » A mon humble avis,
l’eau de cascade vaut mieux que l’eau dormante. La plus grande perfidie
du diable, c’est de faire descendre l’Eglise de son trône pour la faire aller
côte à côte avec toutes les hérésies et toutes les doctrines dans une espèce
de procession ridicule où, sous prétexte de liberté, on la force à marcher
du même pas et à n’importe quel rang avec toutes les opinions humaines.
En persécutant ouvertement, nos francs-maçons de France font, au
point de vue satanique, la plus grosse bévue qu’ils puissent commettre.
Malgré toutes les tristesses, il y a encore à espérer, tant que l’Eglise n’est
pas regardée comme une quantité négligeable. Autrement perfide, autre-
ment redoutable la tactique protestante, qui désagrège la roche sans la
frapper et qui renverserait plus sûrement l’Eglise si le bon Dieu ne
prenait soin de remplacer, au fur et à mesure, les pierres émiettées et
dissoutes dans le salpêtre du libre examen.
Le régime français, si peu catholique qu’il soit, du moins n’en a pas
DIFFICULTÉS ET JOIES.
225
l’influence débilitante et mortelle. Il vaut mieux après tout avoir les
mains et les pieds chargés de chaînes avec du sang dans les veines, de la
volonté au cœur et de l’intelligence dans le cerveau, que d’être libre,
mais anesthésié de chloroforme.
25 septembre.
Il est 7 heures du matin. La messe a eu lieu à 6 heures, suivie de
l’action de grâces et du déjeuner. Maintenant mettez-vous par l’imagi-
nation dans la peau du curé de Talata et manœuvrez. Sur une table un
papier grand format attend l’inspiration et les moments libres pour se
couvrir des hiéroglyphes du présent journal. Tout autour, d’autres
papiers modestes pour la correspondance proprement dite, des listes, des
registres, des copies, enfin de petits carrés où seront griffonnés à la hâte
les cinq ou six billets destinés quotidiennement à la capitale : commandes
de bois, dispenses de mariage, liste des membres reçus dans la Confrérie
du Scapulaire, etc. Dans la salle voisine, sur la table du déjeuner, les
assiettes ont fait place aux cuvettes photographiques, le carafon d’eau et
la bouteille de vin, aux drogues de virage-fixage. Il y a pour l’instant une
plaque qui se renforce dans le sublimé, une autre qui se purge dans
l’ammoniaque, deux ou trois qui se sèchent, tandis que les papiers
sensibles nagent avec délices dans une solution de chlorure d’or. Sur le
pas de la porte, quatre ou cinq châssis sont en train de fonctionner.
Passons le seuil de l’église : deux maçons taillent les briques et les
disposent autour de l’autel, suivant un dessin qu’il s’agit de suivre ligne
par ligne et dont il faut surveiller de près l’aplomb et l’horizontalité ; six
ouvriers, perchés dans les hauteurs, crépissent le grand mur du haut
en bas, deux ou trois autres passent derrière eux pour harmoniser d’une
légère teinte bleue les crudités trop vives de la muraille blanche. Vite,
un coup d’œil rapide sur la finesse du crépi, sur la régularité des coups
de pinceau, sur l’uniformité de la demi-teinte, et filons plus loin. Deux
charpentiers dans la cour dressent les traverses complémentaires et les
frontons du clocher : à ceux-là, donnons les mesures exactes, traçons les
angles à l’équerre, indiquons les bois à choisir de préférence, enseignons
surtout la manière pratique d’arriver au résultat voulu, résultat dont ils
n'ont qu’une très vague idée. Au fond de l’atelier, un autre ouvrier
s’escrime à dresser convenablement des fenêtres vitrées : là encore,
distribution de mesures, de bons avis, de reproches ou d’encouragements.
Il sera bon de revenir dans quelques minutes, car malgré sa bonne
volonté, l’honnête homme est exposé à des erreurs colossales et semble
226
CHEZ LES BETSILÉOS.
avoir été créé tout exprès pour comprendre le contraire de ce que je
prends la peine de lui expliquer.
Tout en courant, fournissons de pinceaux et de goudron les artistes
chargés d’enduire les poutres de mon fameux pont. Puis, au triple galop,
un coup d’œil sur les classes : ire, 2e, 3e, 4e; sur i’ouvroir des grandes filles.
Chacun est à son poste, un retour précipité vers les châssis et les dro-
gues qui travaillent, pour activer et ralentir leur zèle, et par file à gauche,
d’abord vers le four à briques, ensuite à 1 kilomètre plus loin jusqu’à la
chaussée de la future passerelle. Ici on extrait de la tourbe : examen
rapide, est-elle bien choisie? est-elle oien coupée? dort-on à l’ouvrage? Li
on élève une digue, est-elle bien travaillée? les plans sont-ils suffisamment
inclinés? les ouvriers sont-ils à leur affaire?
Au retour, pas accéléré, un mot en courant au chef de mille :
paiement d’impôts à régler, un bonjour à une malade de la ville et
réascension sur la colline : retour au journal, aux lettres, aux billets, aux
photographies, aux maçons, aux crépisseurs, blanchisseurs, charpentiers,
menuisiers, badigeonneurs, aux professeurs, examinateurs, couturières,
bébés de l’asile.
Si cette histoire vous amuse,
Nous allons la, la recommencer.
Mais ne croyez pas, je vous prie, que ce joli cercle d’occupations ne
soit pas accidenté. Ne pensez pas que, comme l’écureuil dans son
tambour grillé, je n’aie qu’à me laisser tourner ou à me retourner. A
chaque instant la manivelle s’arrête brusquement. C'est le charpentier
qui choisit juste l’instant où je viens de quitter ma chambre pour venir
renouveler sa provision de clous; c’est un écolier qui a besoin d’une
purge ; c’est un maçon qui n’a pas compris et qui demande des expli-
cations; c’est un brave passant qui vient me saluer; un maître d’école qui
vient pour une affaire de cent dix-huitième importance; ou bien, un
messager qui vient me prendre pour un malade en danger de mort :
sellons le cheval, retournons les châssis, endormons les drogues,
réglons la besogne aux points les plus menacés d’arrêt forcé, et allons
porter secours au plus vite à qui nous réclame.
Quand on revient bien cuit par un soleil déjà brûlant, on trouve
deux, quatre, six, dix quémandeurs en instance de calomel, d’émétique,
de remède contre la gale ou de bons conseils. « Patience!... à chacun son
tour! » Les flacons s’ouvrent, les doses se rangent dans les petits papiers
suivant le nombre, l’âge et la grosseur des clients et, au milieu du
branle-bas, mon surveillant de chantier s’en vient placidement me
1
DIFFICULTÉS ET JOIES.
227
déclarer qu’il ne reste plus une seule brique pour les travaux! j’étais
persuadé qu’il y en avait encore plus de 5oo, comment ce déficit s’est-il
' produit? c’est ce qu’il importe d’éclaircir. Retournons au four, et puisque
nous ne pouvons plus avancer d’un côté, trouvons au plus vite de la
besogne à distribuer aux dix ou douze hommes devenus subitement dis-
ponibles. Mais l’heure est arrivée, le coup de sifflet arrête les truelles,
disperse les ouvriers, trop heureux si, pour mon compte, je n’ai pas
encore sept ou huit clients à contenter.
Tout ceci n’est pas amplification oratoire, c’est la pure réalité.
Le point culminant, sans métaphore, de cette dernière semaine
d’enragé travail, fut notre clocher. L’opération délicate et pointue
(toujours sans métaphore) mérite un entête de chapitre particulier que
nous intitulerons à la façon des anciens traités :
Où le curé de Talata se trouve en tête-à-tête avec un clocher de
22 mètres ci comment il s'y prit pour planter droit son paratonnerre.
N’exagérons pas! exactement 2im75, dont 7m5o de base, 6 mètres
d’étage supérieur, 7 mètres de charpente, im25 de croix.
10 octobre.
Une conversation au sujet de mon clocher avec l’habile F. Wittlin
me rasséréna complètement : « Pour dresser vos quatre grandes poutres
de 7 mètres, me dit-il, commencez pas édifier au centre de votre tour une
grande échelle. » Cette échelle fut un trait de lumière. Depuis huit
jours je me laissais naïvement halluciner par la perspective de ces longues
et lourdes poutres se balançant dans les airs à 40 pieds au-dessus du sol
sans autre support que leur base étroite. Donnez-moi un point d’appui
et je soulèverai le monde, s’écriait Archimède, de géométrique mémoire.
Eurêka! J ai trouvé! m’exclamai-je comme lui.
Ne vous étonnez pas, chers lecteurs, si je vous décris un peu lon-
guement les opérations auxquelles donna lieu l’érection de notre pyra-
mide. Un missionnaire, surtout au bout d’un certain temps, doit avoir
l’air, aux gens civilisés, de découvrir la lune pour la première fois. Ne
vous ai-je pas avoué dernièrement que j’avais inventé les œufs à la coque1
Nos instruments sont ici si primitifs, nos outils si simplistes, les spectacles
que nous voyons si élémentaires, que nous finissons par perdre de vue
les merveilles d’Europe et que nous nous surprenons à reprendre presque
au point de départ le chemin parcouru là-bas depuis de longues géné-
rations. Comme Pascal avec ses barres et ses ronds trouvait la géométrie,
nous réinventons un tas de découvertes anciennes, avec cette différence
CHEZ LES EETSILÉOS.
14
228
CHEZ LES BETSILÉOS.
que Pascal trouvait par intuition et par génie, et que votre serviteur
invente par réveil inattendu de vieux souvenirs.
Revenons à notre charpente. Le point le plus délicat était de dresser
nos quatre arêtes avec l’inclinaison voulue et de façon à les faire rejoindre
toutes les quatre bien exactement sur l’axe perpendiculaire passant par
le centre de toute la construction.
J’inventai alors ce que nous appelâmes un chemin de fer, «invention»
qui vous paraîtra un enfantillage, mais qui eut ici un succès d’admiration
prodigieuse. A chaque angle de la plate-forme furent fixées deux lattes
écartées exactement de l’épaisseur des poutres à dresser. Entre les deux
lattes un morceeu de bois, glissant à frottement dur, pouvait avancer ou
reculer suivant les besoins de la cause. L’avantage de cette glissière était
double : d’abord, une fois engagées entre les deux bras, mes poutres ne
pouvaient plus se payer d’oscillations fantaisistes et dangereuses sur les
côtés, de plus nous étions maîtres de leur donner l’inclinaison que nous
désirions pour quelles pussent se rencontrer au sommet.
Ce fut un moment d’émotion que l’essai de cette machine élévatoire.
Un premier gros bois fut dressé. Le fil-à-plomb indiqua que son extré-
mité supérieure se tenait raisonnablement sur l’axe central. Un deuxième
est engagé dans les mortaises et les rainures. Que va-t-il se produire?
Hélas! un hiatus très appréciable entre le sommet des deux poutres. Les
spectateurs me jettent un regard déconfit et légèrement ironique. « Ah!
les mesures du Père... inexactes, les mesures du Père! C’est à recom-
mencer. » Il n’en faut pas tant aux Betsiléos pour croire tout perdu.
Mais d’un mot je commande la manœuvre de ma glissière. Mon char-
pentier qui est dans le secret la recule doucement, mais sûrement, et la
seconde poutre va ranger son extrémité supérieure contre l’extrémité déjà
placée de sa compagne. Les yeux, les bouches s'en écarquillèrent déme-
surément et comme conclusion tout le monde rit, le rire étant en ces pays
le signe ordinaire de la stupéfaction.
Ce qui se fit pour deux poutres se fit pour quatre, et le clocher
apparut aux yeux de la population ébahie. Entre les quatre poutres on
insinua le billot qui devait porter notre belle croix ; un jour après, la
croix à son tour faisait l’ascension de la tour et allait se fixer en haut de
la charpente à 20 mètres au-dessus du sol.
Cette dernière opération fut peut-être la plus délicate et la plus
fatigante de toutes. Les deux hommes juchés sur un échafaudage haut
placé n’étaient pas des plus à leur aise et il n’était pas non plus très facile
de trouver la verticale irréprochable. Tandis qu’ils manœuvraient dans
les hauteurs, je courais au nord, au sud, à l’est, à l’ouest, armé d'un
y
DIFFICULTÉS ET JOIES.
22g
fragment de brique suspendu à un fil blanc; j’avais la base du nez
agrémentée d’un binocle, au grand amusement de mes écoliers qui ne
m’avaient jamais vu avec un pareil appendice et je m’en allais visant,
révisant et lançant dans les cieux des commandements brefs, sonores et
impératifs : « Au sud, en bas, en haut, à l’est. » Je multipliai mes visées,
rayonnant à toutes les distances, accrochant mon fil impitoyable aux
battants des portes, au chaume des toitures, aux bois des barrières,
m’agenouillant, me relevant, me prosternant dans la rue et sur la place
de Talata abasourdi. Une heure de ce manège nous amena à la perpen-
diculaire désirée. On arrêta, on cloua. C’était fini!
Telles sont les méthodes rudimentaires auxquelles ingénieurs et
architectes improvisés sont obligés d’avoir recours ici. Dans quelques
années, on n’en sera plus là. Que le chemin de fer introduise machines,
perceuses, mortaiseuses, scieuses, etc., et tous nos procédés ne seront
plus que des souvenirs d’enfance.
12 octobre.
Le dimanche 8 octobre avait été choisi pour la fête d’inauguration de
nos nouvelles classes et surtout de notre église. Pendant la semaine qui
précéda, ce fut un affairement universel : les uns maçonnaient, les autres
badigeonnaient, ceux-ci rabotaient, ceux-là enlevaient les échafaudages,
ou grattaient les briques souillées de mortier; pour moi, je peignais, je
tapissais, j’épinglais, décorais, ajustais les mille jolis colifichets venus de
France et précieusement collectionnés en vue du grand jour. Le fond de
l’ornementation nous vint de peinturés murales qui, n’ayant pu s’adapter
à leur destination primitive, nous avaient été généreusement octroyées.
Nous les ajustâmes sur une sorte d’hémicycle en briques autour de l’autel,
et nous eûmes du coup un chœur ravissant à rendre jaloux une cathé-
drale. Les murs furent teintés légèrement de bleu en prévision du semis
d’étoiles ou de fleurs de lys dont je rêve de les décorer. Le chœur était
pavé, la nef tapissée de belles nattes neuves. L’intérieur était prêt pour
la cérémonie.
Il avait été réglé que la paroisse de Talata inaugurerait les pèleri-
nages. Talata catholique s’empresse de répondre à cet appel. A 7 heures
première messe de pèlerinage. Puis arrivaient successivement les Norma-
liens qui devaient rehausser la cérémonie par les harmonies d’une messe
chantée, les professeurs de l’école et enfin le P. Venance Manifatra,
malgache, prédicateur des grandes occasions.
On organisa dans la propriété une immense procession. Quatorze
cents personnes défilèrent sur deux rangs au chant des cantiques. Devant
(
23o chez les betsiléos.
les classes on s’arrêta. « Que la paix soit sur cette maison, dit l’officiant,
sur tous les habitants enseignants ou enseignés. Gardez-les, Seigneur, de
toute faiblesse, remplissez les maîtres de l’esprit de science, de sagesse
et de crainte. Donnez aux élèves votre grâce pour qve ce qui leur sera
salutairement et utilement enseigné soit saisi par leur esprit, gravé dans
leur cœur, accompli dans leurs œuvres et qu’en toutes choses votre nom
soit glorifié. »
Et l’Eglise nous rappelle, un peu avant ces magnifiques invocations,
la parole du bon Maître : « Laissez venir à moi les petits enfants. » Elle
appelle sur eux la protection de saint Ignace, de saint Louis de Gonzague,
puis dans une dernière prière, elle demande à Dieu de bénir cette
demeure. Qu’il y ait en elle santé, sainteté, vertus, gloire, humilité,
bonté, douceur, amabilité, docilité, plénitude de la loi, obéissance et
action de grâces. Que le Saint-Esprit y répande enfin l’abondance
de ses dons.
De retour à l’église, le P. Venance Manifatra expliqua le but, l’idée,
les fruits du pèlerinage, coutume nouvelle en ce pays, mais très ancienne
dans l’Eglise catholique.
L’assemblée se dispersa tranquillement vers midi sous un ciel bleu
absolument immaculé. Beau triomphe pour l’Eglise pour la Vierge bénie,
et signe consolant d'espérance pour l’avenir.
i3 octobre.
Nous avons entrepris la guerre aux mauvaises coutumes des
enterrements et, grâce à Dieu, chacun des engagement livrés jusqu’ici a
été une victoire.
Un samedi, de l’air le plus anodin du monde, mon fusil en ban-
doulière, je sors, lorgnant beaucoup moins les oiseaux qui ne se mon-
traient guère que certaine réunion compacte de gens assemblés dans un
hameau à l’occasion d’un enterrement. Longeant la rivière, je pousse
au delà du hameau, puis, tout à coup, caché par un pli de terrain aux
yeux des assistants qui, jusque-là, m’avaient suivi du regard, je me glisse
jusqu’aux maisons et parais subitement au milieu de la foule interloquée.
Evidemment on prépare un combat de bœufs. Le parc semi-circulaire est
vide, mais les animaux ne sont pas loin. A vrai dire, ces combats de
bœufs ne sont pas en eux-mêmes, chose plus répréhensible que les tauro-
machies espagnoles ou les exhibitions des dompteurs en cage. Ce qui en
fait le mauvais côté, ce sont d’abord les pratiques superstitieuses qui les
accompagnent; c’est surtout que cette réunion n’est que le prélude et
l’introduction des orgies nocturnes qui suivront.
DIFFICULTÉS ET JOIES.
23 1
Le premier moment de surprise passé, la foule se prend à chuchoter,
à me considérer d’un air narquois. Que va faire le Père? Oh! bien
simple, mes amis, je vais monter la garde et vous empêcher de com-
mencer le combat. Et, sur cet aparté, je m’asseois par terre à la mode du
pays et occupe mes loisirs à dévisager un par un tous les assistants.
Quelques jeunes gens essaient de faire bonne contenance, mais peu à peu
des groupes se détachent du cercle des spectateurs, les rangs s’éclair-
cissent. On commence à se dire que le Père n’est pas disposé à lâcher
prise et qu’il faut perdre tout espoir de s’amuser aujourd’hui.
Il ne restait plus qu’à frapper le dernier coup. J’appelle le chef de
l’enterrement : « Je ne suis pas venu, lui dis-je, pour te contrarier, mais
pour t’aider. Tu sais que le combat de bœufs est chose mauvaise, mais
tu n’oses t’opposer tout seul aux usages. Je suis là pour te soutenir.
Puisque la coutume veut que l’on tue des bœufs et qu’on donne un
morceau de viande à tous ceux qui ont assisté à l'enterrement, fais venir
les bêtes et qu’on les exécute promptement, sans s’amuser à des jeux
dangereux. »
Notre homme écoute respectueusement mon petit discours et incon-
tinent donne l’ordre d’aller quérir dans le vallon voisin les deux victimes.
Une douzaine de jeunes gens descendirent dans l’hémicycle du parc. Les
bœufs furent mis à mort en un rien de temps. Je remerciai, félicitai et
partis. Le but était atteint.
Gomme à certaine époque en France on se ruinait en couronnes
mortuaires, le Betsiiéo se ruine en bœufs et en lambas pour ses morts ou
plutôt pour la montre. Le chef de famille décide de tuer trois, quatre
bêtes, on s’exécute, on n’a pas de quoi les payer, mais on taxera tous les
membres de la parenté suivant leur degré plus ou moins proche. Der-
nièrement un de mes jeunes ouvriers en était pour ses trois francs, plus
d’une semaine de travail, parce qu’un de ses neveux ou cousins s’était
avisé de décéder. Que s’ensuit-il? on s’endette, on emprunte à un in’érèt
exorbitant et l’on n’a plus un sou pour vivre ou pour payer l’impôt.
Le massacre des bœufs se transforme en représentation. Dans le parc
où ceux-ci sont lâchés, des jeunes gens descendent et, au péril de leur
vie, vont chercher sous les pieds des animaux furieux les menues pièces
de monnaie que, du haut du talus, leur lance la foule des spectateurs. Je
connais deux personnes grièvement atteintes dans ces joutes depuis un an.
La surexcitation de ce spectacle prédispose la foule aux émotions
malpropres de la nuit. 11 est délicat de dire ici ce qu’est au juste le
fiandravanana. Jeunes gens, jeunes filles s’entassent dans la case, on
chante, on s’échauffe. Peu à peu les nerfs s’ébranlent et ce sont des
232
CHEZ LES BETSILÉOS.
courses, des danses, des poursuites des plus indécentes, et alors... tout
est permis... La nuit se passe en horreurs.
Ces scènes se répètent parfois jusqu’à cinq et six fois dans un mois.
On s’en va ainsi de bacchanale en bacchanale, et ces pauvres malheureux
y abîment leur santé et compromettent, sans parler de leur âme, leurs
forces vitales déjà anémiées par les désordres de longues générations.
Uh soir on m’avertit qu’une ces réunions devait avoir lieu dans un
hameau assez voisin. Dans la demi-obscurité et le silence de nos nuits
malgaches, nous partons, moi, trois auxiliaires et deux grands élèves.
Nous traversons Talata, déjà assoupi et repu autour de ses foyers presque
éteints. Seul Talata- chat, le célèbre Talata , docile comme un chien,
nous suit à quelques pas et, de temps en temps, vient se jeter à travers
nos jambes au risque de se faire écraser.
A deux cents mètres environ de la maison mortuaire, notre petit
bataillon s’arrête.
Des groupes glissent silencieux dans l’ombre. On entend des conver-
sations, des éclats de voix, des fusées de mauvais rire. Nous avançons
prudemment. Arrivé sur le seuil, je le franchis rapidement et me dresse
subitement au milieu de la chambre bondée de gens accroupis et éclairée
vaguement par la lumière falote d’une vieille mèche trempée dans la
graisse. Devant moi, une cinquantaine de femmes, de filles et même de
fillettes chantent en s’accompagnant des mains frappées en cadence...
A ma vue, silence et ahurissement général. Saisissant alors une bougie
que j’avais apportée, je l’allume à la veilleuse et je fais mine d’examiner
une par une les personnes présentes. Gomme plusieurs se disposaient à
s’enfuir : « Que personne ne sorte, m’écriai-je. » Sur ce, je leur fis un
petit discours bien senti, et réclamant la présence du chef de l’enterre-
ment : « Donne-moi ta parole, ajoutai-je, qu’il n’y aura pas de danses ici
cette nuit. — Oui, peut-être, me répondit-il. — Pas de peut-être, répliquai-
je brusquement, il n’y en aura pas, le promets-tu? — Oui, je le promets. »
Quelques chrétiens déjà plus audacieux vinrent à son secours et obtinrent
l’engagement qu’il n’y aurait plus de réunion. Je donnai l’ordre de la
dispersion générale. Placé à l’extérieur de la porte, la lanterne en main,
j’examinai toutes ces pauvres créatures qui défilaient sous mes yeux.
Nous quittons la place quand nous sommes sûrs que l’assemblée est
suffisamment dispersée pour n’avoir plus envie de revenir.
Le lendemain j’apprenais en effet que tout était resté calme pendant
la nuit. Les chrétiens reprennent confiance et tout me donne à espérer
qu’après avoir enrayé les progrès du mal, nous arriverons, avec laide de
Dieu, à l’extirper peu à peu du pays.
DIFFICULTÉS ET JOIES.
233
5 novembre.
Vous ai-je parlé des chiques? Ces excellentes petites bêtes « pilulent »
d’une façon extraordinaire à cette époque des premières chaleurs. Quand
je dis pilulent, je ne fourche nullement quant à la langue, le propre
de ces animalcules étant de se transformer en une sorte de petite boule
blanche assez semblable aux globules homéopathiques.
Je vous dirai à leur sujet, quitte à passer pour un égoïste, ce que si
produit entre le derme et l’épiderme de mon propre individu, car c’est là
surtout que je puis me munir d’observations authentiques, personnelles,
indiscutables, documentées, précises et malheureusement trop piquantes.
A combien peut monter la population immigrante de chaque jour?
Ma moyenne actuelle est de 20 à 3o nouveaux locataires depuis midi jus-
qu'à minuit, quelquefois moins, quelquefois plus. Je suis arrivé il y a
quelque temps au chiffre respectable de 55 ; pourtant, à ce qu’il paraît, je
ne détiens pas le record : un brave homme d’Andakana est allé jusqu’au
double. Mais, vanité mise de côté, je serais très heureux de m’en tenir à
une moyenne inférieure.
J’ai noté, à propos de l’insinuation intempestive de ces insectes
plutôt désagréables, un phénomène assez curieux. Lorsqu’on est encore
nouveau dans le pays, l’introiuction de la chique sous l’épiderme se fait
absolument incognito. Rien qui vous avertisse de son arrivée : pas
de piqûre sensible, pas de démangeaison. Ce n’est qu’au bout d’un
certain temps, lorsque la bête a déjà acquis un développement
considérable, que l’on s’aperçoit de sa présence : « Je n’ai pas de chiques,
disent les arrivants. — Regardez bien, disent les anciens. » L’on regarde,
et qui se croyait indemne, constate bientôt cinq ou six protubérances
caractéristiques.
Au bout d’un séjour assez prolongé, le phénomène est tout contraire.
Les premières morsures de la bestiole démangent étrangement. Pour les
gens dépourvus de souliers, le signal est des plus utiles; ils lèvent le pied
à mi-hauteur de leur menton et extirpent l’intrus. Si nous devions ôter nos
chaussures à chaque visite, nous n’en finirions pas de lacer et de délacer
nos cordons. Mais il est bon pourtant ne ne pas omettre la perquisition,
sinon, la bête entrée, la démangeaison cesse et rien ne vous avertit plus
de ses progrès de cambrioleur.
Donc, le moment venu, renversé sur une chaise, vous élevez le pied,
sans plus de respect humain, à hauteur des yeux de votre pédicure, bam-
bin quelconque expérimenté dans l’art d’extraire les parasites. Armé d’une
CHEZ LES BETSILÉOS.
i
234
longue aiguille, celui-ci commence ses fouilles. D’un coup d’œil il a déjà
repéré les points attaqués. L’extraction commence.
Si l’animal est récemment arrivé, un petit coup d’aiguille adroitement
appliqué le saisit sous les aisselles et l’amène à l’extérieur, où il est impi-
toyablement écrasé. Si la poche à œufs est déjà formée, l’opération est
plus délicate. Dirigeant alors l’aiguille dans le petit trou qui a servi de
porte, l’opérateur agrandit peu à peu cette ouverture, à la façon d’un
homme qui desserrerait le collet étranglé d’une bourse. Quand le dégage-
ment est suffisant, glissant l’aiguille au travers et en dessous de la petite
boule vivante, il la pousse doucement hors de l’orifice, prenant garde
toutefois de l’écraser.
Une extraction de ce genre pratiquée de temps à autre n’a rien de bien
cruel et peut, à la rigueur, servir de passe-temps aux gens sans ouvrage
comme beaucoup de Malgaches; mais quelle se renouvelle cinquante fois
par jour à des endroits plutôt sensibles, comme aux contours des ongles
ou à la plante des pieds, et avec des conséquences désagréables comme
abcès, boutons blancs, plaies vives, etc., elle devient bien vite une souf-
france et une occasion de mérites très appréciables.
Lorsque je suis arrivé à Madagascar, on était en novembre, et je
voyais beaucoup de missionnaires marcher avec peine à cause de leurs
pieds endoloris. La mode n’en est pas encore passée, et au retour des cha-
leurs, tous ont des chances d’être entamés sérieusement par la base. Beau-
coup de petites plaies produites par l’extirpation des chiques se transfor-
ment en une sorte de bouton blanc qui gonfle et gonfle jusqu’à ce qu’on le
débarrasse du pus qu’il contient. Pas grave, pas méchant, mais tout de
même gênant quand il faut aller et venir, et se tenir debout sur trois ou
quatre pustules de gros calibre. Et puis, ce déchiquetage répété, ce
massacre à coups d’épingles finit par former des places sensibles, le pied
s’échauffe, la marche devient plus difficile.
Tranquillisez- vous, vous qui rêvez plaies et bosses aux pays lointains.
Venez à Madagascar et vous serez servis ! assez bien pour que vous n’ayez
pas à vous croire oubliés par la Providence dans la répartition salutaire
de bonnes souffrances; pas trop cependant, pas de manière à être anni-
hilés, arrêtés dans le travail. On a la fièvre, on se quinine et en marche ;
on a des chiques, on se massacre et on va, on a des misères, des luttes, des
contradictions, mais «1 avance. Il y a du bien à faire, on fait du bien :
rien d’étonnant qu’on ait un peu à souffrir et que l’on souffre. C'est la loi
du salut des âmes-
10
Chez les Betsiléos.
Rocher en équilibre.
Rochers de Langela.
DIFFICULTÉS ET JOIES.
237
10 novembre.
Je vais vous enseigner la manière de construire un pont dans
ce pays.
Tout d’abord, je vous prie, laissez absolument de côté vos préjugés
d’Européens civilisés et n’allez pas vous figurer, parce que j’ai prononcé
le nom extrêmement commun de pont, que vous ayez des idées bien
nettes à ce sujet.
Cependant acceptons pour un instant la définition du mot, donnée
par le dictionnaire : « Un pont est une construction élevée d’un bord à
l’autre d’une rivière ou d’un ruisseau pour les traverser. »
Du premier coup, hélas! je m’aperçois trop facilement que la défi-
nition, perfectionnée par plusieurs siècles d'Académie Française, manque
totalement d’universalité, et ne contient, ni pour le genre, ni pour l'espèce,
les bâtis de bois entremêlés qu’il est d’usage d’appeler pont dans
notre pays.
Reprenons la définition : « Un pont est une construction. » Mais, qui
dit construction dit assemblage ordonné, combiné, disposé suivant les
règles de l’équilibre et de la stabilité. Qui dit construction dit application
plus ou moins rudimentaire des principes de la charpente ou de la maçon-
nerie : assemblages qui assemblent, jointures qui joignent, superpositions
qui s’appuient sur des bases, piliers qui soutiennent, traverses qui réunis-
sent. Or nos ponts ne comportent absolument rien de tout cela : dans
l’eau on plante des piquets, sur la tête des piquets on enchevêtre des pou-
tres, sur les poutres on jette des planches, on cloue ou on ne cloue pas, et
l’on s'en va.
Pourtant, afin de ne pas être taxé d’exagération ou d’injustice, disons
en passant qu’il y a sur la grand’route quelques progrès sur ce premier
point. Si l’on n’a pas encoresongé aux tenons et aux mortaises, il semble
que l’on y ait acheté quelques verticales bon marché et quelques horizon-
tales moins tordues.
Continuons : « Une construction élevée d’un bord à l’autre d’une
rivière. »
Oh! pour le coup je m’inscris en faux contre le membre de phrase
tout entier. Que l’on fasse le recensement de nos ponts malgaches à cer-
taines époque de l’année, pendant même les trois quarts ou les quatre
cinquièmes des douze mois, et l’on verra que l’immense majorité ne songe
nullement à relier les deux bords d’un fleuve, d’une rivière ou même d’un
ruisseau. C’est une prétention qui leur paraît absolument exorbitante.
238
CHEZ LES BETSILÉOS.
Qu’une ou deux semaines par saison, c’est-à-dire depuis la première
pluie, moment des réparations, jusqu’au premier ouragan, le tablier ait
eu la constance de se tenir en communication avec les deux rives, c’est
déjà beaucoup lui demander, mais exiger de lui qu’il maintienne cette
position fatigante depuis le ier janvier jusqu’au 3i décembre, ce serait
vouloir plus que ne peuvent donner la nature et la constitution intime de
ses éléments.
« Elevée d’on bord à l’autre d’une rivière pour la traverser. » Pas
du tout.
Pour retenir la place où l’on a l’intention de construire plus tard
quelque chose de mieux : probablement. — Pour exercer les voyageurs
à la patience et les habituer aux émotions pittoresques en rompant
la monotonie de leurs courses : c’est vraisemblable. — Pour augmenter
la difficulté du passage en encombrant un endroit guéable : c’est certain.
— Mais pour « traverser » ah! ça non. J’ai trois ponts à franchir
de Talata à Fianarantsoa; or, je puis vous assurer que, durant la
majeure partie de l’année, je suis toujours descendu à côté. A côté du
premier, parce qu’il danse trop pour m’inspirer confiance. A côté du
second, parce qu’il est pourri et disloqué. A côté du troisième, parce
qu’il a versé à moitié dans la rivière et que je ne tiens pas à l’imiter.
Le passage sur un pont constitue ici en temps ordinaire une faute de
témérité grave qui rentrerait volontiers dans la catégorie des suicides par
imprudence voulue, et je ne vois guère que trois manières en ce pays de
passer un pont : la première, passer à côté; la deuxième, passer dessous ;
la troisième, ne pas passer du tout.
L’on va m’accuser de charge, de calomnie ou tout au moins de médi-
sance! Ne risqué-je pas à parler de la sorte, d’avoir maille à partir avec
MM. les Ingénieurs du Gouvernement?
Non, car, empressons-nous de le dire, si nos ponts malgaches ne ren-
trent pas encore dans la définition du dictionnaire, ce n’est pas la faute
de l’Académie, ni de la voirie, ni de personne. Le gouvernement sue sang
et eau, le peuple en masse se met en branle, à chaque mois d’octobre,
pour la confection ou la réparation des ponts, les officiers de tout grade
parcourent le pays dans tous les sens, les porteurs de bois s’en vont en
longues files chercher les poutres et les madriers dans la forêt lointaine, et
malgré cela, quelques mois après, c’est encore la débâcle, la dévastation,
l’écroulement et la ruine.
D’où cela provient-il? De plusieurs causes qui ne sont pas près de
disparaître :
i° Des trombes d’eau et des ouragans qui font monter subitement à
DIFFICULTÉS ET JOIES.
239
des hauteurs inattendues le niveau des torrents, emportant tout dans
leur course furieuse et irrésistible. Si le pont tient bon, la chaussée s’en
va; si la chaussée résiste, c’est le pont qui cède, mais il faut bien qu’il y
ait une victime.
2° Des défauts réels de construction signalés plus haut, de quoi ne
sont nullement coupables nos pauvres gens qui en sont encore à l 'abc de
la charpente, pas coupables ceux qui sont chargés de les diriger et ne
peuvent transformer du jour au lendemain des apprentis et des manœu-
vres en menuisiers de première force.
3° Des bois surtout, bois verts nouvellement taillés, piqués dans des
terrains détrempés, abreuvés d’ondées invraisemblables, suivies de coups
de soleil torride, tordus, détordus, retordus, fendus par l’humidité intense
succédant à la sécheresse absolue. Les pauvres clous n’en peuvent mais
contre ces torsions intimes, qui d’un bois présentable font bientôt un
bâton noueux, fendillé, pourri à la base, rongé d’insectes, piqué des vers.
On songe depuis peu à l’emploi du carbonyle. Très bien, mais cela coûte
cher et ne peut pas être d’un usage courant.
C’est à cause de ce travail intérieur que les soi-disant assemblages se
desserrent, les trépidations les relâchent de plus en plus, les pointes jouent
dans le bois vermoulu, le tout se disloque, et si la pluie ne l’emporte pas,
il vient un jour où le pont craque subito sous le pied d’un mulet ou le
poids d'une charrette.
Il n’y a donc dans tout ce que je vous dis rien qui ressemble à une
diatribe contre l’Administration. Je n’ai voulu que mettre en relief les dif-
ficultés presque insurmontables devant lesquelles se brisent ou se heurtent
les meilleurs volontés de nos chefs de district.
Ne disons pas que l’on ne fait rien ici. Mon Dieu, le gouvernement
comme le missionnaire ne sait que trop ce que c’est que le surmenage, ce
qu’est la lutte contre l’insuffisance d’hommes du métier, l’insuffisance
d'instruments et de matériaux, l’insuffisance de zèle aussi dans l’esprit
borné de beaucoup qui ne voient pas encore la raison pratique et l’utilité
des perfectionnements. Pourquoi des grandes routes à des gens qui se
contentaient de sentiers? pourquoi des charrettes quand on peut porter
sur sa tête? pourquoi ceci? pourquoi cela?
C’est une tâche ingrate de coloniser comme de christianiser.
21 novembre.
Nous avions donc besoin d’un pont. Les pirogues, faute de soin ou
de surveillance, pourrissaient ou s’en allaient à la dérive et échouaient
240
CHEZ LES BETSILÉOS.
misérablement sur des rochers. Tout le monde, marchands, malades,
protestants aussi bien que catholiques, avaient intérêt à voir cesser cet
état de choses. Je pris donc sur moi de proposer au gouvernement une
passerelle. Mes gens y travailleraient, j’en dirigerais l’exécution, et les
corvées nous donneraient un coup de main pour le terrassement. L’admi-
nistration accepta et la construction fut décidée. Je fis mon plan, le déposai
au bureau et attendis la mise en train.
Combien de temps pensez-vous que j’aie dû rester dans l’expectative
de mes bois? Cinq grands mois au bout desquels me sont arrivées trois
pièces maîtresses sur les quatre indispensables pour engager les travaux.
A qui la faute? à personne et à tout le monde, ou plutôt à l’habitude invé-
térée de nos-bons Betsiléos, pour qui remettre au lendemain ou à la
semaine suivante est la loi sine qua non de tout travail urgent. Ainsi, nous
sommes arrivés à la saison des pluies; depuis deux jours, ondées sans
arrêt... regardez et voyez combien de maisons en construction ont leur
toit achevé. Pas la moitié. On a attendu, remis à plus tard et les pauvres
bâtisses non couvertes boiront plus qu'à leur soif, les murs se crevasseront
et s’écrouleront. Peu importe... l’an prochain ce sera la même lenteur et
la même chanson.
L’établissement du pont comportait deux sortes de travaux : la char-
pente et l’aménagement d’une chaussée étroite à travers les rizières qui
s’étendent des deux côtés de la rivière. Ce fut ce second travail qui
m’attira le plus de désagréments. Les ouvriers réquisitionnés pour l’exé-
cuter n’y voyaient qu’une nouvelle occasion de corvée : le bien général,
les avantages de cette chaussée au temps des grandes pluies sont choses
trop abstraites ou trop éloignées pour frapper leur imagination.
Les bois arrivent... ils sont trop courts de 3 mètres! « Mais, mille
tonnerres! ce n’est pas cela que j’ai demandé. — Parfaitement, mais
noüs, porteurs, nous n’en savons rien, c’est ça qu’on nous a donné. »
Allez vous en prendre, à qui? à la lune? Que j’écrive de nouveaux billets,
j’y perdrai mon encre et ma plume ; le chef de 100 me renverra au chef
de 5oo qui me renverra au chef de 1.000, lequel me racontera une petite
légende de son invention que je devrai au moins faire semblant de croire
pour ne pas gâter l’avenir.
J’achetai donc les bois nécessaires pour remplacer ceux qui n’étaient
pas encore arrivés; je lançai mes charpentiers dans le vide sur l’arche
unique de la passerelle, et quinze jours après, la chaussée était finie et
Trésor pouvait s’exercer à circuler sur l’étroit tablier d’ailleurs prudem-
ment enfermé dans deux garde-fous. Du coup un revirement s’est produit
dans le peuple qui doutait de la réussite et qu’ennuyait le travail : on passe
DIFFICULTÉS ET JOIES.
241
sur le pont et l’on commence à s’apercevoir qu’après tout c’est plus com-
mode qu’une pirogue et surtout qu'une pirogue qui n’existe pas.
22 novembre.
Nos élèves sont en vacances, ils rentrent le 2 décembre. Gomme tout
bon Préfet de collège, je fais nettoyer les locaux, renouveler le matériel
endommagé, etc. Je compte à la rentrée sur environ 40 pensionnaires et
80 externes.
Deux des plus grands ont fini « leurs études ». Nous cherchons à les
marier, et ainsi seront fondées deux familles chrétiennes, avec cet avan-
tage que, grâce au pensionnat, ces bons jeunes gens sont autrement
formés que leurs compatriotes des classes de village.
Deux autres sont sur la même voie d’un bon mariage. Au bout de
dix ans, si Dieu nous les accorde dix ans, nous pourrons avoir dans tous
les postes des chefs de famille chrétiens et influents à cause de leur instruc-
tion supérieure. Mais ne" nous inquiétons pas de l’avenir, faisons tout
pour le mieux, jusqu’au soir du dernier jour de liberté. La graine semée
n’est jamais entièrement perdue.
25 novembre.
Nous finissons la couverture du petit clocher. C’est le point d’excla-
mation final. Maintenant je vais entreprendre la visite de tous les hameaux
et pousser activement nos plantations : café, vigne, asperges, melons, etc.,
tout en poursuivant l’enfouissement de quelques milliers d’eucalyptus.
Certains de nos arbres d’il y a deux ans ont déjà cinq mètres de haut. La
propriété devient superbe.
1er décembre.
La fièvre! la vraie fièvre! je ne la souhaiterais même pas à mes enne-
mis, à moins que ce ne fût pour leur conversion.
Ce n’est pas que cette fièvre soit une maladie précisément doulou-
reuse, mais c’est aplatissant, déprimant, écrasant, cauchemarisant et abê-
tissant. Cela est apparenté avec le mal de mer, en ce sens que tout est pris,
la tête, la poitrine, les entrailles, et tout est démoli. On n’a pas faim et
on meurt de soif; on est couvert de sueur et on grelotte de froid; on
claque des dents par un soleil d’été, comme si l’on était en pleine bise
d’hiver; l’on dort et l’on ne se repose plus, car la tête travaille à déchiffrer
des énigmes insolubles et à combiner des rêves disparates.
A force de rencontrer cet ennemi, on finit par le connaître et l’on
peut déterminer à peu près l’heure de la délivrance. De la patience, de la
242
CHEZ LES BETSILÉOS.
quinine, la diète, purge ou vomitif et le mal s’en ira comme il est venu, en
laissant derrière lui. si l’on a eu quelque attention à ne pas tout perdre,
un joli petit monticule de mérites.
Si je parle de la fièvre, du général Ta\o comme les Malgaches
l’appelaient du temps de la guerre, c’est que je viens d’en essuyer une qui a
duré quatre jours et quatre nuits.
Ce dont vous ne vous douteriez jamais, c’est de la conséquence
extraordinaire qu’a eue cette malencontreuse fièvre. Elle m’a rendu la
mémoire? — Non pas. — Elle me développa l’intelligence? — Encore
moins... Elle me fit rouvrir mon livre de cuisine, oublié depuis deux ans,
au chapitre des sauces!
C’est que, quand ma cervelle désorientée par la maladie se remit à
tourner normalement, elle se fit à elle-même le petit discours suivant :
« Ma chère, si tu n’es pas solide, soyons francs, cela vient de ce que tes
bases chancellent. Ton estomac est un cancre qui ne demande qu’à dor-
mir. Quant aux entrailles, il y a longtemps qu’elles ne valent plus un
vieux tuyautage d’orgue abandonné. Il s’agit de retaper tout cela. Soigne-
toi bien. »
Ayant entendu par confidence ce petit discours, je crus, l’obéissance
aidant, devoir en tirer des conclusions pratiques et je pris la résolution de
perfectionner mes menus quotidiens.
Or, j’avais goûté en voyage d’une sauce qui m’avait donné un appétit
merveilleux. Attaquons donc le chapitre « sauces ».
La sauce piquante piqua la première mon attention. C’est par elle
que j’entrepris d’maugurer mes essais de cuisine supérieure. Essayons.
Il faut, dit le livre : 3o grammes ou une grosse noix de beurre. — Je n’en
ai pas; mettons de la graisse, cela reviendra au même. — Une cuillerée
de farine. Deux verres de bouillon. — Absent, le bouillon, remplaçons-le
par le bouillon naturel, de l’eau des fontaines limpides. — Un filet de
vinaigre. Faites roussir... salez... poivrez, laissez bouillir.
Je fus d’une docilité presque parfaite, sauf sur l’article échalotes et
cornichons que je ne tenais pas en magasin. Et ça mijote, ça mijote, puis
ça chante, ça chante, puis ça crève, glou pouf, glou pouf. Je retire et je
laisse refroidir.
Hélas! au moment du dîner, mon nez s’effraie, ma langue se tortille,
mon gosier se refuse, et, comble du déshonneur et de la confusion, mes
chats, après deux lampées, se retirent avec des airs de dire qu’on a voulu
les empoisonner.
Avis aux futurs missionnaires : qu’ils apprennent au moins trois
sauces :
DIFFICULTÉS ET JOIES.
243
La sauce béchamel ou une autre pour les jours de grande cérémonie;
La sauce piquante pour les jours sans appétit;
Et la sauce vinaigrette pour raccommoder les rogatons qui ont plu-
sieurs jours d’existence.
5 décembre.
La question des enterrements est dans ce pays une question capitale
au point de vue de l’évangélisation. C’est en effet dans les pratiques
superstitieuses et immorales qui se donnent rendez-vous autour des
défunts que les païens trouvent le plus grand obstacle à leur conversion
et que nos chrétiens rencontrent les plus grands dangers pour leur cons-
cience encore mal affermie. Le mal est d’autant plus grand que nos fidèles
ne peuvent cependant pas se dispenser de rendre les derniers devoirs à
leurs morts et doivent se conformer aux coutumes du pays, au moins dans
ce quelles ont de légitime. Mais où se trouve la limite entre le permis, le
toléré, le défendu? quelle -attitude prendre en certaines circonstances plus
délicates vis-à-vis d’une famille presque entièrement païenne, pour ne
pas éveiller les susceptibilités, susciter des haines, attirer des vengeances?
Autant de questions journellement pratiques et qui ne peuvent être
résolues en connaissance de cause, que si l’on a une idée suffisante des
usages locaux.
Un des missionnaires les plus anciens et les plus expérimentés de la
Mission s’est donc livré à une véritable enquête sur les enterrements bet-
siléos. Enquête pas toujours aisée. La pudeur retient nos chrétiens dans
l’aveu complet des turpitudes et des insanités auxquelles se livrent leurs
compatriotes.
Cependant voici à peu près ce qui se passe, en tout ou en partie, aux
enterrements païens de ce pays.
Quand un Betsiléo vient de mourir, la famille envoie des messagers
dans toutes les directions vers les parents ou alliés du défunt pour les
inviter à l’enterrement. Les mêmes messagers sont chargés d’acheter les
lambas destinés à envelopper le cadavre. Pendant ce temps, on fait cons-
tater le décès par un voisin. Un des proches parents s’approche du défunt
pour lui fermer les yeux. Ï1 dépose une pièce de monnaie sur la langue,
lui serre la bouche avec un linge et lui couvre le visage. On le ligote aux
reins, aux genoux, aux pieds, et on le lave.
Ainsi préparé, le corps est disposé sur une natte ou sur un lit du côté
Est de la chambre. On le couvre des lambas disponibles, auxquels seront
ajoutés ceux qu’on a fait acheter, en ayant soin de mettre les plus pré-
cieux à l’extérieur. Certains font des dettes et se ruinent même pour avoir
244
CHEZ LES BETSILÉOS.
des lambas de haut prix. Un autre lamba est tendu en forme de rideau
en avant du mort pour le cacher; on le soulève quand les parents vien-
nent faire leur visite de condoléance et présenter leur offrande à celui qui
conduit le deuil.
Les personnes présentes dans la chambre sont assises à l’Ouest de la
case, la face tournée vers le rideau. On ne doit jamais laisser lemort seul.
Ces premières dispositions prises, les parents, qui ont d’abord soi-
gneusement retenu leurs larmes, éclatent tout à coup en sanglots. Bientôt
ce sont des lamentations parlées, de vrais discours où l’on exagère les qua-
lités du défunt, où l’on exprime la douleur de l'avoir perdu. Et l’on
apprend ainsi . dans le voisinage qu’un tel est mort.
Dès lors on commence à se réunir pour les cérémonies : les invités
venant de loin arrivent peu à peu. Bientôt se fait une agglomération plus
ou moins considérable suivant l’importance du personnage. Les joueurs
de grosse caisse, les fifres, les tambours ne tardent pas à paraître et à se
faire entendre, On les a appelés et loués chèrement parce qu’ils sont très
utiles pour réunir le peuple. En même temps se présentent des chanteurs
et des danseurs. On amène un ou deux troupeaux de boeufs, dont quelques
bœufs de combat, pour faire savoir à la foule qu’il y aura combat de
bœufs et qu’on distribuera de la viande. Enfin, une bande d’hommes est
envoyée pour ouvrir le tombeau. Ils font ce travail avec plus ou moins
d’entrain suivant le repas et le rhum qu’on leur partage.
Le tombeau betsiléo a généralement la forme d’un grand cube de
pierre plus large que haut et dont les quatre faces sont constituées par des
roches plates superposées. C’est sous ce cube ordinairement placé sur une
colline ou au sommet des montagnes que se trouve le caveau de famille.
On y accède par une tranchée en pente comblée en temps ordinaire de
terre molle et que l’on dégage au moment d’un enterrement.
L’ordonnateur des funérailles doit être un personnage d’autorité.
A la tombée de la nuit on sert un copieux repas aux musiciens, chan-
teurs, danseurs, danseuses et proches parents. Ce repas est suivi d’une
distribution de rhum. L’ordonnateur rassemble alors tous lés assistants
et leur adresse un discours où il dit entre autres choses : « Le jour ne
meurt pas aujourd’hui, car notre cher parent est mort, et maintenant vous
pouvez vous livrer aux réjouissances accoutumées, vous tous mariés et
non mariés. » Aussitôt commencent la musique, les chants et les danses
obscènes. Tous les désordres deviennent autorisés; alors se commettent
toutes sortes d’abominations, jusqu’au point du jour. « Amusons-nous,
disent les Betsiléos, pendant que nous sommes en vie, car lorsque nous
serons morts, nous serons dans le repos. »
DIFFICULTÉS ET JOIES.
245
Le fiandravanana, c’est-à-dire l'ensemble de tous ces désordres, a
lieu toutes les nuits avant et parfois même après l’enterrement.
Au point du jour l’ordonnateur fait un nouveau discours pour remer-
cier les assistants. Il les invite à rester jusqu’à la fin de l’enterrement et
promet de fournir les repas nécessaires; il donne le salaire convenu aux
joueurs et danseurs et annonce le combat de boeufs.
Quand tout est prêt pour l’ensevelissement, c’est-à-dire quatre jours
après la déclaration de mort, le corps est mis dans une bière en bois, ou
simplement dans une natte entourée de bandelettes. Le tout est fixé for-
tement sur un brancard.
On ne peut faire l’enterrement ni le matin, ni à midi, de peur d’affli-
ger le mort et de se le rendre défavorable. Il faut garder chez soi le
cadavre le plus tard possible. Donc vers la fin de la journée, des jeunes
gens se présentent pour porter le défunt, d’autres conduisent en filanjane
les parents du défunt, et le cortège se dirige par le chemin le plus long
vers le tombeau. Tout cela se passe au milieu de chants, de danses, de
désordre et de tapage. Les femmes pleurent ou font semblant de pleurer
en se lamentant, les autres rient, crient et se bousculent.
Lorsqu’on est parvenu au tombeau, on boit du rhum, on offre au
mort de la viande rôtie. Le chef des funérailles avec une ou deux per-
sonnes descend vers la porte du caveau et l’une de ces personnes, tour-
nant le dos au caveau, frappe du talon la porte en disant : « Ouvrez-nous,
nous vous amenons votre parent. Il nous a quittés pour habiter avec
vous, recevez-le et ne le laissez pas aller seul. » La pierre qui ferme
l’ouverture est alors enlevée; l’ordonnateur entre dans le tombeau pour
voir le corps des ancêtres et désigne Fendroit où doit être déposé le défunt.
Il fait un signe, le corps est descendu, on découvre la tête voilée jusque-
là, on replace la pierre, et la tranchée qui mène au tombeau est de nou-
veau comblée.
Pendant ce temps, d’autres personnes se sont occupées à tuer les
bœufs. Tous les assistants, l’ensevelissement terminé, se dirigent de ce
côté et s’accroupissent autour des victimes. Trois hommes désignés se
lèvent pour le kabary. Celui qui se tient au milieu prend la parole pour
faire l’histoire du défunt, dire la maladie qui l’a enlevé, remercier les
assistants, lire la liste de ceux qui ont offert une cotisation, indiquer
ensuite ceux à qui on doit distribuer de la viande.
Le discours fini, on distribue la viande. Naturellement tapage et
désordre. La nuit arrive, on recommence les réjouissances nocturnes.
Deux jours après, on continue encore ces orgies pour chasser l’âme
du défunt. Les Betsiléos, en effet, croient que celle-ci hante le tombeau et
CHEZ LES BETSILÉOS. l5
246
CHEZ LES BETSILÉOS.
ses alentours, or il faut à tout prix que cette pauvre âme reste tranquille
dans le sépulcre et ne s’avise plus de venir troubler les vivants. Si l’enter-
rement a été bien conduit, il y a tout lieu d’espérer que l’âme se tiendra
en repos.
Donc pour achever de contenter le mort, on tue un autre bœuf, on
boit du rhum et on continue le fiandravanana. « Va-t’en, dit-on à l’âme,
ta demeure n’est plus ici, car c’est la demeure des vivants, tes parents ne
sont plus ici, ils sont là-bas, dehors, va-t’en! »
Et l’on se disperse enfin.
Une semaine après, nouvelle cérémonie. Les parents se réunissent.
On porte au tombeau un peu de rhum et de viande cuite. Celui qui est
chargé de l’offrande doit aller droit devant lui sans tourner la tête : arrivé
près du sépulcre, il s’adresse aux âmes des ancêtres : « Gardez-bien votre
enfant, leur dit-il, ne le laissez pas circuler, ne le laissez pas aller vers les
troupeaux des vivants, vers leur bien, etc. »
Tout est terminé.
Les marques de deuil sont l’habit violet, bleu foncé et noir. Les
femmes dénouent leurs tresses et portent leurs longs cheveux divisés en
deux énormes touffes ébouriffées. Les hommes laissent croître les leurs en
désordre. Il y en a qui ne se baignent plus tant que dure leur deuil. Enfin
on porte le lamba d’une certaine manière en le laissant remonter par
devant des deux côtés.
Tous ces usages ne sont pas universellement suivis; il y a bien
quelques variantes, mais tel est du moins l’aspect général des enter-
rements betsiléos. Il en est assez dit ici pour que le lecteur se rende
compte des difficultés énormes que pareilles coutumes apportent à
la conversion de ce pauvre peuple. Grâce à Dieu, nos chrétiens ont sou-
vent assez de courage pour s’opposer aux infamies des orgies nocturnes et
aux coutumes évidemment coupables, mais souvent aussi, ils ne peuvent
se poser en maîtres et résister aux volontés d’une famille païenne. C’est
dans ces circonstances que leur situation devient extrêmement délicate et
périlleuse. Heureux ceux qui s’en tirent sans accroc pour leur conscience 1
VII
Ikongo et les Tanales.
Novembre 1905.
Ikongo sur la carte se trouve exactement à vingt centimètres de Fia-
narantsoa, au sud-est. La carte étant au trois-cent-millième, le calcul
nous donnerait soixante kilomètres à vol d’oiseau. Mettons presque le
double pour la route, la ligne droite n’existant pas à Madagascar
Ikongo est une immense montagne en haut de laquelle perchaient les
Tanales. Gomme leurs voisins les Betsiléos, ils ont été amenés depuis
l’occupation française à déserter les sommets et à habiter les vallées.
Ce n’est donc pas Ikongo même qui sera le but de notre visite, mais
bien certain gros village situé à une heure et demie plus loin en haut
duquel réside le lieutenant-chef de la province et auquel on a donné le
nom de Fort-Carnot.
Je vous épargne la route de Talata à Tandrokazo.
Dans la campagne, la vigne est chargée à se rompre. Si la grêle ne
vient pas gâter de si belles espérances, la récolte sera superbe. Malheureu-
sement, le tout n’est pas de fabriquer du vin, il faut trouver à qui le ven-
dre. Pour ceux qui, comme les habitants de Tandrokazo, se trouvent
éloignés des centres, l’écoulement de leurs produits viticoles devient chose
ardue et depuis onze mois que sa récolte est faite (on fait les vendanges ici
en janvier), le curé-viticulteur en est encore à rechercher des amateurs
pour ses vins.
Jusqu’à Vinanitelo, le paysage reste betsiléo, c’est-à-dire morne,
dénudé, tourmenté. Les montagnes découpées en dents de scie ont, plus
encore qu’en d’autres endroits, l’aspect de grandes vagues pétrifiées. Je
me figure volontiers que, du haut d’un ballon, la contrée doit avoir
CHEZ LES BETSILÉOS.
248
l’aspect d’une râpe gigantesque. Çà et là, dans quelques vallons resserrés,
une frondaison enchevêtrée de taillis rabougris, derniers vestiges sans
doute d’une forêt ravagée. Au fond de l’horizon, on commence à perce-
voir la ligne sombre des grands bois; à gauche, vers le sud, quelques
sommets se détachent, garnis de broussailles. Les constructions en bois
remplacent, à mesure qu’on avance, les bâtisses en terre rouge. A Vina-
nitelo même, ces dernières ont disparu, et le village qui jadis, comme
tous ses congénères, perchait sur la montagne voisine, s’étale maintenant
prosaïquement en bande régulière sur le flanc d’un coteau. Pas un arbre,
pas un buisson, les cases sont alignées presque à l’européenne. C’est nou-
veau, mais ce n’est pas beau.
La chapelle catholique, flanquée de deux ou trois maisonnettes, se
dresse à une centaine de mètres du village. Elle est formée d’une carcasse
en bois garnie de lattes en bambous. Derrière l'autel, une cloison sépare
du reste de l’église l'habitation du missionnaire.
Gare aux rhumatismes, car le vent passe là-dedans comme au travers
d’un panier ajouré. Il est difficile, dans une pareille habitation, d’avoir
des entretiens un peu intimes, car les indiscrets peuvent se mettre aux
écoutes partout où bon leur semble. D’ailleurs, d’une maison à l’autre, le
moindre bruit se fait entendre.
Le maître d’école de Vinanitelo me reçoit» fort bien, et le lendemain
matin, les porteurs étant arrivés, nous dévalons vers la forêt.
On doit bien se résigner à prendre des porteurs, malgré la dépense.
A emmener son cheval dans les fondrières de la forêt, on risquerait de le
démantibuler complètement. Il est prudent aussi d’emporter quelques
conserves. Quelques boîtes de lait concentré, un réchaud à pétrole sont
des plus importants en certaines occurrences. Les poules, dans ces pays
perdus, ne sont pas toujours disposées à se laisser vendre, ni les œufs à se
laisser pondre.
A un quart d’heure de Vinanitelo, îa brousse,' petite, rabougrie,
irrégulièrement piquée de troncs solitaires, fait son apparition sur les
collines. Au fond des vallons marécageux, émergent de grosses roches
noirâtres. Petit à petit, les buissons s’étagent plus touffus, plus élevés,
entremêlés de grandes fougères aux feuilles en dentelle. Les arbres s’allon-
gent, troncs noueux et tordus aux airs vieillots, laissant passer au tra-
vers de leur feuillage de longs bras desséchés et noircis. Certains, aux
bois presque entièrement blancs de vétusté ou de moisissure, ont l’air
d’avoir été badigeonnés à la chaux. Au milieu de tout cela de petits oiseaux
IKONGO ET LES TANALES.
249
s’échappent et volètent en poussant leur piit sec et métallique. Pas har-
monieux, les chants des habitants ailés de cette brousse. Che-z l’un, on
dirait la voix dune vulgaire crécelle ; chez l’autre, le bruit bref, aigu,
agaçant d’un déclic de treuil ou de cric.
La brousse s’est transformée en buisson, puis en taillis. Nous entrons
enfin dans la forêt, non pas encore dans la forêt intacte où la hache du
bûcheron n’a pas accompli son œuvre de destruction, mais dans l’honnête,
forêt de moyenne taille où l’homme a déjà fait razzia des belles pièces et
massacré les géants. N’importe, c’est déjà joli. Sur les touffes de vert
foncé se dessinent les fraîches découpures pâles et presques jaunes des
nouvelles frondaisons printanières. De temps en temps, la crête d’un
arbre, couleur de rouille, étale son croissant rouge sur les fonds plus
sombres. Dans le sous-bois, les torrents commencent à chanter. Chacun
d’eux a ses harmonies particulières et ces harmonies changent en elles-
mêmes à chaque détour de chemin, suivant les fantaisies de l’écho.
Tantôt on croirait entendre le tumulte vague d’une foule, tantôt le passage
rapide, dans le lointain, d’un express, tantôt le glissement d’une vaste tôle
sur une autre tôle de fer. Nous respirons, sous la feuillée, la fraîcheur
des sentes. Au bout d'une longue clairière plate entre deux montées,
quelques bœufs ruminent pacifiquement. Sommes-nous encore à Mada-
gascar, ou ne sont-ce pas des paysages de France?
Notre petite troupe fait halte dans un ravin sur le bord d’un ruisseau
limpide qui chantonne entre les touffes d’herbe. Nous sommes à l’entrée
de la grande forêt tropicale. Les fougères deviennent des arbres, les arbres
prennent des dimensions gigantesques avec des aspects singuliers et des
fantaisies cyclopéennes. Voici des troncs collés les uns aux autres, qui
semblent jaillir d’une même souche comme une immense gerbe de
ramure. Les lianes, les longues tiges de bambous s’entremêlent à des
hauteurs invraisemblables et forment à huit ou dix mètres au-dessus du
sol comme un second tapis de verdure. Lorsque le sentier côtoie un pré-
cipice, celui-ci disparaît sous cette végétation aérienne. L’on serait tenté
d’aller s’égarer et se reposer sur cette mousse verdoyante comme sur un
sol ferme, si une percée, de temps en temps, ne détruisait l’illusion en
laissant apercevoir beaucoup plus bas la pente rapide qui déclive
jusqu’au bord du torrent.
Le chemin serpente au milieu de toutes ces merveilles, suivant les
flancs de la montagne sans pouvoir toutefois éviter les grimpées abruptes
et les descentes rapides. Nous y croisons de loin en. loin un voyageur ou
un porteur de bagages. De maisons, point de traces. C’est la solitude des
grands bois, solitude ravissante, aux aspects toujours changeants, aux sur-
25o
CHEZ LES BETSILÉOS.
prises toujours nouvelles, surtout pour qui vient de la terre chauve et nue
du pays des hauts plateaux. Parfois les branches viennent fouetter le
visage; parfois il faut baisser la tête pour passer sous un arbre lancé
comme un. pont au-dessus de la route ; parfois les glissades de l’un des
porteurs vous tirent de votre rêve pour vous faire partager avec lui les
émotions d’une dégringolade précipitée. Mais peu importe, vivent la
verdure, les fleurs et les oiseaux.
Un peu avant de déboucher dans la grande vallée d’ïkongo, nous
longeons le pied d’une immense roche qui s’élève à pic, sans tran-
sition aucune, à une hauteur prodigieuse. C’est, si je ne me trompe,
la fameuse montagne d'Ambondrombi. Voici ce qu’en rapporte un auteur
anglais ;
Il existe au pays tanale une montagne célèbre appelée Ambondrombe ou
Iratra. Les Hovas autrefois y plaçaient le séjour des âmes des morts. C’est une
terre sacrée et personne parmi les indigènes n’ose y monter. On y entend au
sommet, paraît-il, un bruit extraordinaire comme celui d’un tonnerre. Les uns
pensexrt que ce bruit est produit par le vent, à cause de la configuration de la
montagne, d’autres que c’est la mer que l’on, entend, éloignée pourtant de cent
kilomètres.
La cime d’Ikongo, qui lui fait vis-à-vis, fut comme la forteresse des
Tanales. L’ascension en est extrêmement difficile. Il y avait autrefois
sur le plateau cinq villages. Deux sources y jaillissant, les habitants
de ce sommet n’avaient pas plus à craindre, en cas d’investissement,
la soif que la faim, car les cultures, elles aussi, n’y manquaient pas.
En temps de guerre, les Tanales s’y retranchaient ; en temps de paix, le
peuple descendait dans la plaine et ne laissait en haut que les gardiens
nécessaires.
Dans leur dernière résistance contre la domination française, les
Tanales se réfugièrent en effet sur leur rocher. Ils s’y croyaient à l’abri
d’un coup de main. Grande fut leur stupeur quand ils virent notre Rési-
dent conduire ses miliciens en droite ligne à l’assaut de la muraille de
granit. La place fut enlevée; mais qui voit la position ne peut s’empêche
d’admirer l’audace invraisemblable et bien française du chef et des solda?
qui l’emportèrent.
Du moment où l’on débouche dans la vallée jusqu’à celui où on atteint
Fort-Carnot, il y a encore près de deux heures de marche. C’est d’abord la
descente ravissante et pittoresque des derniers contreforts d’Ambondrombi
qui nous amène jusqu’au niveau de la rivière. On passe un pont en bois
IKONGO ET LES TANALES.
25 1
jeté sur l’un des affluents. Mes porteurs profitent du voisinage de l’eau
pour rafraîchir leur toilette, et un brave indigène s’approche de moi pour
me présenter un gros cornet de framboises. « Combien? lui dis-je, croyant
à une offrande intéressée. — Pas d’autre intention que de vous faire plai-
sir. » Que dites-vous de cette entrée en matière au pays tanale? N’est-ce
pas touchant, poétique, biblique? Y a-t-il des peintres parmi vous, chers
lecteurs? Si oui, quelle plus jolie toile! un col entre deux énormes monta-
gnes boisées, un pont rustique, des porteurs se désaltérant où se lavant
les pieds parmi les rochers où jaillit l’eau du torrent, et dans un coin de
verdure un bon vieux s’approchant du missionnaire avec une collection de
jolis fruits cramoisis soigneusement déposés dans une feuille de bananier
roulée en cône; pêle-mêle sur le gazon, le filanjane, les bagages; en haut
un ciel d’azur; au fond, la profonde vallée où glisse paisiblement une large
rivière.
Nous en suivons bientôt les bords à quelques mètres de distance,
sautant plutôt que franchissant les nombreux petits cours d’eau qui vien-
nent s’y jeter en ravinant les talus voisins. Rarement la passerelle est
intacte. Des bois qui en constituaient le tablier, plusieurs ont disparu.
Les survivants branlent dans la vase des berges détrempées, et mes por-
teurs néanmoins n’hésitent pas : chacun choisit rapidement du regard son
point d’appui, et nous passons sans encombre. Sur la rive hérissée de
grands roseaux, nous rencontrons pas mal de pêcheurs. Certains, aux
endroits moins profonds, vont se planter sur quelque banc de sable ou de
rocher, ayant de l’eau jusqu’aux genoux, et, sans crainte des refroidisse-
ments, attendent patiemment le poisson. Les captures que j’ai pu aper-
cevoir m’ont paru assez petites, douze à quinze centimètres. Le corps était
presque transparent.
Cette fois, je me sens réellement aux tropiques. Un sentier étroit
circulant au milieu de la verdure luxuriante, une végétation de tiges
pressées, étouffées, enlacées, jaillissant comme un débordement du sein
trop fécond de la terre, et semblant se disputer une petite place à la
lumière ardente du grand soleil. Aux trois quarts enfouies dans les taillis,
des cases en bois perchées sur quatre pieds, élevées d’un mètre au-
dessus du sol, une population aux colliers voyants et aux costumes
rudimentaires, voilà bien la Terre-Noire telle que je me la figurais
d’après les récits des voyageurs. Parfois, au milieu des Hovas ou des
Betsiléos, on pourrait se croire en France. Ici, pas d’erreur, nous sommes
en Afrique.
Nous nous arrêtons quelques instants à mi-distance de la montagne
et de Fort-Carnot dans un village qui paraît important. J’y compte près
252 CHEZ LES BETSILÉOS.
d’une centaine de cases, toutes perchées sur leurs pieds, toutes en bois et
en bambous entrelacés. Bientôt une foule de moutards m’environne, de
loin cependant, car tout ce petit monde n’est pas encore familiarisé avec
l’Européen. Puis on se rapproche et on entre en contact plus confiant
avec moi, en contact absolument immédiat et audacieux avec mes mor-
ceaux de sucre. Je songe, à la vue de ces pauvres innocents, que personne
n’est là pour moissonner ces belles petites âmes. Tout cela vivra et
mourra dans la superstition, loin de Dieu, loin de l’Eglise, loin du ciel.
Mystère de la solidarité des hommes dans l’affaire du salut. Si tant de
chrétiens n’abusaient là-bas de mille et mille grâces, si le regard de certains
insouciants, au lieu de se fixer sur les bagatelles de la vanité ou du plaisir,
parvenait à se détourner quelquefois vers les misères de nos païens,
combien de gerbes s’ajouteraient aux récoltes du missionnaire! Un sacri-
fice, une prière, une aumône deviendraient la rançon de tous ces esclaves
de l’erreur. Ce n’est pas la moisson qui fait défaut. Les deux tiers de notre
grande île ne sont pas évangélisés et même dans les parties déjà occupées
que de travaux à entreprendre, que d’œuvres à établir, auxquelles il faut
renoncer, faute de temps, faute de ressources, faute d’hommes surtout!
Je remonte bientôt sur mon filanjane, le filanjane remonte sur les
épaules des porteurs, et une demi-heure plus tard nous étions à Mahavelo,
terme de notre course.
Mahavelo est proprement le village Tanale qui dépend du poste
de Fort-Carnot. Il est situé à une quinzaine de mètres au-dessus de
la rivière, sur un terrain récemment déblayé et dégagé de ses hautes
herbes. Une grande case plantée au milieu domine les autres qui semblent
se grouper autour d’elle comme les poussins autour de la mère poule.
C’est la case d 'Ipitaka, l’ancien chef de la tribu et actuellement le gouver-
neur du pays.
Fort-Carnot lui-même est perché à quelque soixante ou quatre-vingts
mètres plus haut, sur un contrefort de la montagne.
L’établissement militaire comprend environ une douzaine de grandes
cases où logent trois Français et trente miliciens indigènes. Ces Français
sont : un lieutenant, un garde-milice et un caporal. On travaillait, au
moment où j’entrais dans l’enceinte, à compléter une sorte de retranche-
ment formé de fossés hérissés de piques. Il paraît que le soulèvement
Bare de l’an dernier a donné par ici à réfléchir.
Décidément je me sens dans un climat tout autre que celui du Bet-
siléo. L’air est mollement chaud. Une buée de vapeur tiède monte de la
rivière et des marécages. Je ressens cette impression d’accablement dépri-
mant si commune en Europe à certains jours d’orage, et dont j’avais
IKONGO ET LES TANALES.
253
presque perdu le souvenir dans la chaleur forte, mais saine et sèche, des
hauts plateaux. Le bain de sueur est ici letat normal.
Après une visite à l’autorité militaire, j’entrepris celle des parents de
mes élèves. Je me glissai par l’étroite ouverture des cases. On préparait le
repas. La chaleur de l’air extérieur, le feu du foyer, transformaient ces
maisonnettes en véritables fours. La connaissance se fit rapidement, cor-
dialement. Il est évident que le missionnaire a ici toutes les sympathies.
C’est le moment de dire quelques mots de la chrétienté.
La fondation en était encore assez récente, lorsque par suite des diffi-
cultés pécuniaires de la Mission il fallut se résigner à abandonner
la place. C’était en 1904, le gouvernement supprimait ses subsides
aux écoles catholiques et renvoyait les Frères des Ecoles chrétiennes.
En même temps que les ressources diminuaient, les frais augmentaient.
On dut retrancher pour sauver. L’instituteur breveté coûtait cher, on le
retira et l’école catholique fut remplacée peu après par une école officielle,
c’est-à-dire neutre.
Tout aurait disparu sans l’énergie et la foi vraiment étonnantes et
incroyables de quelques jeunes gens. Avec toute leur ardeur de catéchu-
mène, ils résolurent de maintenir la « prière » coûte que coûte. Ilepa
devint leur chef. Grâce à sa piété et à son courage, le petit troupeau ne se
dispersa pas complètement, et chaque soir et le dimanche on continua
à se réunir comme par le passé. A dire vrai, tous ne furent pas 'à la
hauteur de pareille vertu. Les assemblées ne sont pas toujours très nom-
breuses; les anciens s’y montrent sympathiques, mais ne s’y montrent
pas souvent. N’importe, le petit bataillon sacré maintient ses positions et
garde la place. En toute occasion il ne cessait de harceler de ses requêtes
touchantes le R. P. Supérieur, navré de ne pouvoir y répondre selon
leurs désirs.
On résolut toutefois de venir au secours de bonnes volontés si cons-
tantes et si admirables. Le P. Niobey fit à la petite chrétienté une pre-
mière visite, les catéchisa, les exhorta, les encouragea trois jours durant
sans interruption. Il choisit quelques enfants plus zélés pour venir étu-
dier à Talata. Quatre se présentèrent. Deux ont lâché pied qui ont été
remplacés aussitôt. Ilepa doit rester au poste d’honneur, car c’est sur lui
en somme que repose la persévérance de ses compagnons.
Vraiment admirable, ce bon Ilepa, délicat, modeste, infatigable dans
la tâche pénible qu’il a assumée. Au physique, un petit homme d’allure
décidée et droit comme un I. Son sourire est bon comme son âme est
belle, mais son regard reste souvent voilé de mélancolie. Il se sent trop
CHEZ LES BETSILÉOS.
254
seul; tous ses compagnons ne sont pas de sa trempe, et hélas! la Mission
ne peut lui donner que des espérances lointaines. De plus, si les ennuis,
les contradictions ne lui manquent pas, le pauvre enfant n’a pas toujours
ce qui lui serait nécessaire. Il s’enhardit timidement un jour à demander
au R. P. Supérieur un lamba par billet. Quand il se présenta quelque
temps après, le R. P. Supérieur lui dit : « Eh bien, tu désires un lamba?
— Non, mon Père, répondit-il vivement, François-Xavier (l’ancien
maître d’Ikongo) m’en a donné un. » Le lamba ainsi octroyé montrait le
coude et était d’apparence misérable. « Il n’est plus très bon, ton lamba.
— Oh! il suffit! » Vous le pensez bien, pareille générosité et pareille dis-
crétion furent récompensées par un lamba neuf.
J’eus l’occasion dernièrement de le tâter à fond, pour ainsi dire. Il
venait de m’amener un jeune ménage. C’était un samedi. Très fatigué de
la route, il me demanda la permission d’aller passer le dimanche à
Talata. Il y avait réunion. Lorsqu’il eut appris qu’il viendrait à la messe
un certain nombre de chrétiens des environs, il sollicita de moi la per-
mission de donner le sermon. Oh! pensai-je, voilà une excellente occasion
pour juger notre homme. Est-ce le prurit et l’amour désordonné du
kabary qui inspirent son zèle? Nous allons bien voir. Je répondis donc à
mon bon Ilepa que le grand sermon était déjà attribué, mais qu’il pour-i
rait parler à la réunion du soir. Si c’est la vanité qui le pousse, il ne1
pourra s’empêcher de laisser paraître un brin de mécontentement, me
dis-je. Ilepa ne réclama nullement.
Le lendemain je me mis aux écoutes : rien dans son discours, d’ail-
leurs assez bref, qui sentît la réclame ou la pose ; quelques pensées bien
simples sur la prière, disposées en tableau synoptique plutôt que dévelop-
pées; pas de phraséologie, un ton calme, mais pour terminer, comme un
aveu de profonde tristesse et une plainte navrante : « Nous autres,
Tanales, nous ne sommes pas aussi bons que vous, pourtant nous vou-
drions avoir comme vous des Pères. » Il sort de cette âme-là des échap-
pées de lumière plus pures que des rayons de soleil. Mon bon Ilepa, les
quelques ombres que ta demande d’hier avait soulevées dans mon esprit
sont bien dissipées. Je regrette maintenant de ne t’avoir pas laissé parler le
matin. N os Betsiléos aurait vu quel prix tu attaches à la prière ; ils auraient
entendu ton cri de détresse. S’ils pouvaient l’avoir entendu aussi, les
chrétiens de France!
Jetais donc à Ikongo le jeudi 16 novembre, lorsque fut donné, à
quatre heures et demie du matin, le branle-bas général. Les habitants
étaient convoqués dans la grande case du gouverneur Ipitaka qui avait
IKONGO ET LES TANALES.
255
bien voulu me la céder pour la messe. Lui-même d’ailleurs assiste à la
réunion. Brave homme au fond, bien disposé pour la prière, mais qui a,
à devenir chrétien, quelques petits empêchements dominants. Il est un peu
trop marié !
Je célèbre le saint Sacrifice sur un petit autel improvisé; les jeunes
gens récitent les prières et chantent suivant les rubriques usitées. Puis, la
messe finie, je donne à tout ce monde une instruction aussi simple et aussi
claire que possible sur les éléments les plus élémentaires de la doctrine
chrétienne. On dit qu’il est difficile à un professeur de se mettre à la
portée de jeunes élèves; c’est bien pis lorsqu’il faut traduire en langage
intelligible à des auditeurs encore tout païens les plus simples de nos
idées religieuses : Jésus-Christ, le Sauveur, la Rédemption, l’Eglise,
le péché, etc., autant de mots qui n’ont pas encore aucun sens précis pour
ces pauvres néophytes.
Au sortir de la cérémonie, on me présente la poule et le riz de bien-
venue. Henri IV aurait été content.
Les enfants reprennent le chemin de l’école laïque et obligatoire, et
en compagnie des jeunes gens je grimpe jusqu’au marché. C’est aujour-
d'hui en effet le jour réglementaire. La chaleur est étouffante et la montée
nous coûte quelques centimètres cubes de suée bienfaisante.
A part quelques fruits tropicaux dont la présence indique que nous
nous rapprochons de la côte et du vrai climat africain, le marché n’a rien
de bien exotique. On m’a dit que tous les habitants des environs étaient
tenus de s’y rendre et d’y apporter leurs produits. C’est en effet le meilleur
et peut-être le seul moyen de lui donner quelque vitalité. Les Tanales ne
sont pas encore outre mesure entichés de commerce et de civilisation. Je
remarque en traversant les groupes des marchands quelques buissons
d’écrevisses, des graines, des œufs, du riz, des cœurs de bœufs, des bou-
teilles de miel. J’allais acheter les écrevisses, lorsque Ilepa intervint pour
les marchander et se les faire adjuger. Curieux procédé, pensai-je.
Ma gourmandise se rejeta sur les bouteilles de miel. Pour quelques sous,
un litre archi-plein, délicieux et authentique, avec de la cire à volonté. O
sensualité! Je rentrai dans la case muni de deux récipients débordants, et
rêvant pour le reste de mes jours des mélanges suaves et odoriférants qui
me feraient prendre de plus en plus goût aux eaux limpides de la source
voisine.
Mais, vous le pensez bien, le meilleur de mon temps fut consacré
à la préparation immédiate de nos chers catéchumènes. En dehors
de mes moments de délassement, nous nous réunissions pour les
instructions et la prière. Nous chantions aussi à perte de vue. Tanales
256
CHEZ LES BETSILÉOS.
comme Betsiléos sont insatiables de musique. Tous les cantiques connus
y passaient, et quand on avait fini, on recommençait le matin, à midi,
dans la soirée, au clair des étoiles, et aux lueurs électriques de Forage
fuyant dans la nuit.
A l'heure du repas, j’eus une double surprise, Ces écrevisses, ces
belles écrevisses que j’avais convoitées et qu’îlepa avait escamotées si sin-
gulièrement, réapparurent. Je reconnus là le bon cœur de ce brave
enfant, mais que j’eus de mal à reconnaître les bestioles à carapaces!
Mon cuisinier avait eu une idée de génie : à l’aspect de ces bêtes coriaces,
il pensa qu’il me rendrait service en les désossant , et comme il était en
veine d’attentions pour son patron ce jour-là, il mena l’opération avec
une délicatesse scrupuleuse. Puis les petits cylindres charnus qu’il avait
subtilement extraits des queues, des pinces ou du thorax, furent cuits
avec un soin non moins excessif. Il sortit de la casserole une riche
collection de petits bouchons rosés, magnifiquement élastiques et inat-
taquables aux dents. Je dus renoncer à entamer ce caoutchouc nouveau
système.
La promenade du soir nous ayant conduits sur les bords de la rivière,
mes compagnons m’invitèrent à une chasse en pirogue. Le plaisir à leur
faire était trop grand pour le leur refuser. On envoya quérir fusil et car-
touches et on s’embarqua.
La rivière coule à plein bords entre deux haies de verdure luxu-
riante. De grands roseaux couvrent les rives qui s’élèvent elles-mêmes par
échelons verdoyants, de collines en collines, de montagnes en montagnes.
De temps à autre, un rocher gris sort de l’eau sa croupe arrondie ou sur-
plombe le rivage. Accroupi tant bien que mal sur un bâton placé en
travers de la pirogue, je surveille la surface des eaux.
Tout à coup à 5o mètres surgit une sorte d’apparition fantastique.
Qu’est ceci?... Un serpent blanc qui se dresse de toute sa longueur sur
l’eau. En voilà, un équilibriste ! Pas du tout. C’est, paraît-il, une sorte
d’oiseau plongeur dont le corps reste invisible mais dont le longissime cou
argenté se dresse par instants pour inspecter l’horizon. Je vise... Trop
tard. Le pseudo-serpent a disparu. Bon, il revient, mais trop loin. La
pirogue conduite habilement glisse souple comme un cygne et parvient à
se rapprocher de la proie convoitée. Le coup part, l’oiseau prodigieux
s’est évanoui. Sans doute, un plongeon désespéré l’aura conduit loin
d’ici. C’est dommage, j’aurai voulu voir de près cet animal si collet-
monté.
Bientôt, à droite de la barque, un autre oiseau pêcheur est signalé.
Celui-là est gris-bleu foncé. Rien de spécial dans ses allures. Le plomb
1
IKON GO ET LES TANÂLES.
257
porta juste, à la grande joie de mes matelots qui en poussèrent des cris à
ébrécher pour jamais les échos des environs.
Nous revînmes par le rivage : ce fut moins aisé mais non moins pit-
toresque.
Le soir, tandis que l’orage gronde dans la montagne, nous causons de
nouveau et nous chantons. Gomme j’allais me retirer, on me rappela pour
recevoir une ambassade. Ce notait plus Ipitaka seul qui m’envoyait ses
cadeaux de bienvenue, mais toute la petite chrétienté qui m’offrait du riz,
des œufs, des poissons, des haricots : je ne mourrai pas encore de faim
cette semaine.
Arrive le vendredi matin. Le rocher d’Ikongo, à moitié enguirlandé
de nuées blondes, se teinte des premières lueurs du soleil levant.
A 8 heures, messe et intruction des catéchumènes.
Tout à coup s’élèvent des cris déchirants. Il semble que tout le
village soit en révolution. Qu’y a-t-il? C'est un petit enfant d’Ipitaka qui
vient de mourir. Les cris se transforment, suivant l’usage de ces peuples
primitifs, en longues mélopées plaintives. A cause de ce deuil, la grande
case d'Ipitaka ne sera pas libre. Nous disposons donc de notre mieux
l’une des deux chambres de la maison des voyageurs et, vers 4 heures,
tout le monde se réunit.
Là j’administre le baptême suivant les rites des adultes. Longues
et belles cérémonies dont le sens a été expliqué préalablement aux caté-
chumènes. Iis sont debout, les trois braves enfants, à droite du petit autel
éclairé de quelques bougies et orné de quelques images. Le reste de l’assem-
blée se tient accroupi et entassé dans l’étroite chambre. L’air est à peine res-
pirable, mais qu’importe? La cérémonie se déroule aussi solennelle que
possible. Elle se termine par une prière inattendue pour moi, mais peut-
être quotidienne ici. On demande au bon DieuQes missionnaires, ou tout
au moins des maîtres chrétiens. Pauvres et chers Tanales! Oh! qu’ils
sont coupables les peuples catholiques qui, au lieu de venir au secouls
des âmes, gaspillent ou profanent les dons de Dieu!
Pierre Ilepa, Jean-Marie Razafy, Paul Raboîo, sont devenus les
prémices de cette chrétienté. Puissent-ils avoir de nombreux imitateurs !
Qu’un maître chrétien puisse venir, c’est avec ces enfants et les feunes
gens qu’il pourra former peu à peu une chrétienté fervente.
La construction du fiatigonana n’est pas le moindre mérite de Pierre
et de ses compagnons. « Vous voulez un maître, leur avait-on répondu,
montrez votre bonne volonté en construisant la maison nécessaire aux
réunions. » L'emplacement est choisi, les bois sont coupés et préparés, le
terrain déblayé, mais quand ils sont prêts à se mettre à l’œuvre, nos
258
CHEZ LES BETSILÉOS.
pauvres Tanales sont subitement frustrés de leurs travaux par ie ne sais
quel mal-appris qui leur enleva tout pour se faire un jardin.
Ils se remirent courageusement à l’œuvre. Aujourd’hui la chapelle
est terminée, case tressée dans le genre de toutes les constructions du
pays, et fort convenable. A l’intérieur pas d’ornements, la pauvreté
absolue. Je promis quelques-unes de ces belles image de la collection
Hamann qui font merveille partout. On agencera un petit autel, et le bon
Dieu aura sa maison.
Mais les rendez-vous sont donnés, il faut partir. Je m’installe sur
mon filanjane.
Que se passe-t-il? Le filanjane se tient dans une position d’équilibre
fort différente aux quatre points cardinaux. Je n’avais pas pris garde que
je venais d’être empoigné, non par mes porteurs ordinaires, mais par
quatre moutards de taille différente. Le corps fièrement cambré, ils trot-
tinent sur la pente. Ce sont les petits Tanales qui, pour me faire honneur,
ont voulu m’élever sur le pavois. Au milieu de cet excès de gloire, je ne
songeai guère aux honneurs du Capitole, mais bien à la roche Tarpéienne
qui d’un moment à l’autre pouvait me jouer de vilains tours. Malgré tout
je dois dire que mes porteurs improvisés se comportèrent fort bien. Rien
ne les étonnait, ni montées, ni descentes, ni ruisseaux, ni fossés. Ils se
remplaçaient au bon moment et se succédaient grand à petit, petit à
grand, sans avoir l’air de se douter que cela pût mettre les assises de mon
individu sur des plans de par trop inégale hauteur. Le jeu aurait pu
durer longtemps. Je crus devoir renvoyer chez eux ces bons enfants. On
se quitta et nous nous perdîmes bientôt réciproquement de vue, enfoncés
dans une brume de plus en plus épaisse.
Suivant la règle pour les gens pas trop gros, j’ai six porteurs. Je puis
les contempler à mon aise. Le premier est couronné d’un magnifique
chapeau rond blessé de tous les côtés. Le second a arrangé son lamba en
forme de foulard qui lui passe autour du cou et des reins. Le troisième
est un gros trapu, à la gorge de taureau, aux cheveux plats et vêtu d’un
sac en lambeaux. Le quatrième a la tête ronde et les cheveux crépus. Le
cinquième seul a la tenue classique des bourjanes de profession. Enfin le
sixième est un pauvre petit blanc-bec noir couvert d’une chemisette à
lignes tricolores, dont les épaules, encore peu aguerries, se creusent terri-
blement sous la traverse du filanjane.
Une contemplation plus féconde en réflexions, c’est celle des innom-
brables glissades ou casse-cous du chemin. Ici une gorge dans le genre
de celle où s’arrêta Guillaume Tell pour expédier le bailli Gessler. Là
IKONGO ET LES TANALES.
25g
un ponceau formé de quatre rondins à peu près parallèles et singu-
lièrement mobiles; plus loin une descente presque à pic sur un sol de
terre glaise détrempée. Sur les côtés, tantôt un ravin semé de grosses
roches, tantôt une jolie rivière pleine de fraîcheur, tantôt une rangée
de troncs d’arbres mal taillés par la hache et dont les souches se hérissent
de longs éclats pointus, tantôt encore un noir bourbier à peine dissimulé
sous les herbes. J’ai donc la perspective, très probable, ou d’un écra-
sement, ou d’un bain forcé, ou d’un enlisement, ou d’un empalement.
Nous fûmes préservés des uns et des autres. Il y eut quelques
glissades émouvantes, mais le filanjane ne toucha pas terre. Le plus gros
ennui fut pour mes compagnons que la pluie arrosait de plus en plus et
que les sangsues attaquaient sans rémission, tout le long de la route.
Curieux et désagréable phénomène que celui de ces milliers de petites
bêtes qui, mises en goguette par l’humidité, s’en prennent aux jambes et
aux pieds des passants. Une d’elles ne poussa-t-elle pas l’audace jusqu’à
s’installer derrière le lobe de mon oreille ! Elle descendait en ligne droite
de quelque branche chargée de rosée, et par un tour de voltige assez
extraordinaire chez un animai dépourvu d’appendices préhensifs, était
venue se coller à cet endroit appétissant. Je ne lui laissai pas le temps
d’achever son déjeuner. Mes porteurs étaient forcément contraints de
subir un contact plus prolongé, et d’attendre, pour se débarrasser de
leurs persécutrices, leur tour de repos. Aussi leurs jambes étaient-*
elles en sang.
Je retrouvai mon cheval Trésor et je n’étais plus qu’à 200 mètres du
point d’arrivée quand un dernier incident vint compléter la série des
émotions du voyage.
La route se trouve barrée par un troupeau de magnifiques bœufs.
J’inclinai vers la droite. A distance raisonnable, ces messieurs ne se
dérangent pas ordinairement pour nous attaquer. Cependant il est bon
de se tenir en garde. La vue d’un cheval surmonté d'un autre animal
vivant les elîarouche. Au fond je crois qu’il y a là de la jalousie. Fiers de
leur bosse, les bœufs de Madagascar ne peuvent supporter qu’une autre
bête soit décorée d’une bosse encore plus monumentale que la leur. Donc
j’incline à droite. Trésor avait déjà dépassé les deux tiers de la bande
quand un élégant ruminant, superbement monté en cornes et vêtu d’une
robe gris-cendré, trouva le moment propice à une manifestation hostile
et, tête baissée, s’avance de notre côté. Peu rassuré, je fis sentir à Trésor
la pointe des éperons; mais Trésor, qui n’a pas d’yeux aux antipodes,
répondit par un grognement de mauvaise humeur et une velléité
CHEZ LES BETSILÉOS.
i
2ÔO
intempestive d’arrêt complet. Et le bœuf fonçait toujours!... Je me
tournai vers ce dernier avec des gestes menaçants, espérant que cette
mimique lui inspirerait quelque circonspection. Ce fut le contraire qui
eut lieu. Et le bœuf fonçait toujours!... Enfin, sautant à bas, je fis face
à l’ennemi. Il était temps. De crainte ou de stupéfaction, le bœuf lâcha
pied et rentra au bivouac. J’ai cru l’entendre grommeler entre ses dents,
à l’adresse de Trésor : « En voilà un qui a une belle bosse, mais le plus
fort, c’est quelle se démonte!
(
VIII
Derniers mois à Talâta.
Talata, 9 décembre 1905.
Rien de bizarre et de capricieux comme la fièvre. Autrefois, on
n’en parlait que peu sur les hauts plateaux ; elle semblait être le mono-
pole de la côte. Il y a quatre ans, elle décimait le Betsiléo. Maintenant,
elle ravage l’Imérina; parmi les indigènes surtout, c’est un véritable
massacre.
Mais la cause? l’origine? Mystère. Pourquoi ici? et pourquoi pas là?
On parle d’époques spéciales, par exemple : le moment du travail des
rizières, de la récolte. Est-ce bien déterminé? On accuse le labourage des
rizières. Mais autrefois ne remuait-on pas la terre tout comme main-
tenant? On part en campagne contre les petites mares ou étangs qui
avoisinent villages et villes. Ce sont des nids à moustiques, mais ces nids-
là ne sont pas d’aujourd'hui. L’épidémie est-elle le résultat de l’envahis-
sement de ces moustiques? Les travaux des routes et des constructions
qui bouleversent le sol, auraient-ils mis au jour plus de germes morbides?
Ou bien, est-ce une conséquence des Agglomérations d’habitations?... ou
bien? ou bien? Je crois qu’on pourrait multiplier les questions comme
les hypothèses.
D’aucuns disent que le peuple est exténué de misère et a*némié de
corvées. J’en doute. Je croirais plus volontiers aux ravages de l’alcool et
de l’inconduite pour un certain nombre. ,
Si l’on ne sait à qui s’en prendre pour prévenir le mal, on voit
heureusement un peu plus clair pour le guérir, grâce à la quinine. Aussi
s’occupe-t-on de multiplier les dépôts du précieux remède. On en fait
revenir des kilos. Malheureusement c’est par cent mille doses qu’il
faudrait pouvoir en donner : car il n’est guère d’habitant qui échappe
l6
CH HZ LES BETSILEOS.
264
CHEZ LES BETSILÉOS.
complètement à la maladie et il y en a beaucoup qui récidivent tous les
mois et plus souvent encore.
Fianarantsoa, sans être atteint par la contagion d une manière aussi
désastreuse, a sa bonne part d’épidémie. A ne considérer que les appa-
rences, il n’y a pourtant guère de situation plus saine : eq||haut d’une
colline sèche comme un rocher, et avec l’air le plus vif cjuon puisse
rêver; mais c’est là une des fantaisies de cette singulière épidémie de
dérouter toutes les prévisions ordinaires.
/ Grâce à Dieu, dans le personnel des missionnaires du Betsiléo, s’il
y a eu (c’était inévitable) quelques petits accès d’ailleurs très modérés,
personne n’a été arrêté dans son travail.
i3 décembre.
Voici un genre de mortification que vous n’avez pas encore ren-
contré dans les vies des Saints et que je viens de mettre en pratique. J’ai
passé une de ces dernières nuits sur le dos... de quatre hérissons dont
une grosse maman hérissonne et trois petits amours de minuscules
porcs-épics.
Il faut savoir que dans mon logis de Maneva les portes laissent
furieusement à désirer au point de vue hermétique. L’une d’elles était à
claire-voie par suite de disjonction de planches qui d’ailleurs n’avaient
jamais été assemblées. L’autre serait encore passable si, d’accord avec
l’humidité, les rats n’y avaient pratiqué plusieurs issues pour leur usage
particulier.
C’est par là que, pendant mon absence, la dame aux longues aiguilles,
en quête de domicile pour sa progéniture, pénétra dans ma chambre où
elle ne trouva rien de mieux que d’aller se percher dans ce qui me
sert de lit.
Cette contrefaçon lamentable de lit se compose d’un châssis en bois
porté par quatre pieds, en travers duquel on a tendu une toile repliée sur
elle-même. A l’intérieur de cette toile ainsi doublée, on a glissé quelques
douzaines de fétus de paille, déjà plus que raplatis par mes deux ou trois
prédécesseurs. Comment maman l’Hérissée grimpa-t-elle jusqu’à ce premier
étage? comment se glissa-t-elle dans la toile? je ne lui ai pas demandé.
Toujours est-il que, le soir, je m’étendis tout habillé sur le lit; ce fut
le salut de mon épine dorsale. J’éteignis la bougie et me mis en devoir de
rêyer, quand, tout à coup, je sens des choses rondes et bouliformes qui
glissent lentement le long de mon dos en poussant des petits couic , couic
intermittents. Tantôt cela voyage sous mes pieds, tantôt du côté des épaules,
tantôt dans les régions intermédiaires. Naturellement je songeai aux rats :
DERNIERS MOIS A TALATA.
265
« Remuons un peu, me dis-je, et ils se sauveront. » Rien ne se sauva et
les boules continuèrent à circuler en multipliant les petits couic étouffés.
« Pour des rats, pensai-je, c’est une drôle d’espèce, et ces rats-là ont un
toupet qui n’est pas commun dans leur famille. »
L’avouerai-je? la paresse fut plus forte que la crainte. Je pris mon
parti des petites boules circulantes et me mis pacifiquement dans la
position normale de l’homme qui se dispose à prendre un somme. Le
somme fut bien interrompu plusieurs fois par des agitations sous-dorsales
plutôt violentes ; n’importe, je remis au lendemain matin le soin d’éclaircir
les causes de ce remue-ménage intempestif. « Qu’ils me grattent l’oreille,
passe encore, me disais-je; mais pourvu qu’ils n’aillent pas creuser
l’extrémité de mon appendice nasal en forme de cuvette; voilà qui
attirerait par trop les regards des passants et distrairait à jamais l’attention
de mes auditeurs. »
L’accident ne se produisit pas. Mes camarades de lit respectèrent ma
précieuse personne. Quand le jour s’éveilla, je fis de même, et à la lueur
de l’aube naissante, j’entrevis une énorme chose ronde qui ne bougeait
pas plus qu’un terme. Prendre un bâton et taper sur le monstre fut
l’affaire d’un instant. Le premier coup fut mortel. La chose ronde se
détendit, se débouliforma, et à ce geste suprême non moins qu’aux
aiguilles hérissées, je reconnus la visiteuse. L’événement fit rire nos bons
chrétiens. Comme notre assemblée ce jour-là fut plus nombreuse que la
précédente, j’en conclus que ces hérissons nous annoncent une ère de
progrès et de prospérité. Ainsi soit-il! A vous de voir s’il y a d’autres
explications.
25 décembre.
Notre-Seigneur nous a accordé une fête de Noël superbe et conso-
lante. L’Eglise est comble. Huit cents personnes y ont trouvé place;
trois cents, du dehors, suivent la cérémonie par la grand’porte ouverte.
Je donne le sermon sur ce texte de l’Ecriture : « Deus intueîur cor », ce
que Dieu considère, c’est le cœur. « Dieu, leur dis-je, ne regarde ni votre
nombre, ni vos beaux habits, ni vos qualités naturelles, mais votre cœur,
c’est-à-dire vos dispositions intimes. Soyez, non pas chrétiens d’apparat,
mais chrétiens de fond, c’est-à-dire de conduite et de prière. »»
Piété extérieure, piété de surface, religion faite souvent d’acceptation
pure et simple du premier missionnaire rencontré, catholique ou protes-
tant, au choix, voilà encore un des déficits fréquents de plusieurs de nos
chrétientés. Ne découvrais-je pas, il y a quelques jours, que dans tel poste
personne ne songeait même à se préparer au baptême? Je leur ai fait
206
CHEZ LES BETSILÉOS.
comprendre que le Père n’était pas veau pour poser des étiquettes catho-
liques sur des flacons vides.
C’est un peu pour cela que j’ai commencé à répandre des petits tracts
de controverse catholique. Nous aurons aussi, s’il plaît à Dieu, nos
« mardis », réunions de grandes personnes plus instruites, désireuses
d’approfondir la doctrine de l’Eglise et d’entendre la réfutation des
sophismes hérétiques. Rien ne m’a été plus facile dernièrement, que de
mettre à quia un enragé discuteur, en lui demandant quelle était la
croyance protestante au sujet du baptême des enfants. A la rencontre
suivante, son ton avait changé; et ce fut lui qui m’interrogea sur la
résurrection des corps. Je lui fis à ce propos une petite théorie sur la
constitution de la matière, à laquelle il n’a certainement rien compris,
mais qui avait pour but de lui faire sentir qu’il était bien hardi, lui,
pauvre ignorant des moindres rudiments des sciences naturelles, de se
fabriquer une croyance au hasard. — Il n’admet pas, dit-il, que nous
ressuscitions avec le même corps. « Mais, mon bon, lui dis-je, tu as
trente-cinq ans, eh bien, sache que tu as déjà fait cinq ou six fois peau
neuve de tout ton individu; il ne te reste rien des cheveux, nerfs, sang,
chair, etc., que tu avais à l’âge de cinq ans, et pourtant tu es toujours
toi-même. »> — Cela le fit s’écrier admirativement. <« Ah! si vous expliquez
comme cela la doctrine, il faudra bien que tout le monde aille à vous! »
L’hérésie plaît à ces pauvres gens parce quelle flatte leur amour-
propre : elle leur laisse croire qu’ils sont en état de trancher les questions
les plus hautes, les plus importantes et les plus ardues.
Elle en attire d’autres pour la gloriole du bavardage. « Chez vous,
catholiques, disait quelqu’un, ne peut parler à l’église qui veut. Chez les
protestants, au contraire, tout le monde peut discourir. » Et comme le
malgache a la fureur des kabary , il devient protestant pour avoir
l’occasion d’exhiber son éloquence.
Chez certains, cela va jusqu’à la passion, jusqu’à une sorte d’ivresse.
Combien en ai-je déjà vus, de ces dilettanti! Le moment est venu : X... se
lève; il a les yeux au ciel; d’un geste élégant, il drape son lamba sur ses
épaules, se dandine un instant sur ses deux jambes pour se camper
solidement. Regardant dans le vague et au-dessus de son auditoire, il
semble chercher dans quelque coin du ciel l’inspiration d’une divinité
protectrice des orateurs. Les premières phrases sont plutôt lentes, ou bien
précipitées, mais hachées et coupées de longues pauses. On serait tenté
de craindre pour la suite du discours. Rassurez-vous. Tout à coup, le geste
se déclanche, plutôt nerveux que gracieux, plutôt martelé que souple.
On dirait des détentes de ressorts, mais déjà l’élocution devient plus
DERNIERS MOIS A TALATA.
267
chaude et plus abondante. Une sorte de rayonnement commence à
poindre sur le visage; les yeux pétillent, la physionomie tout entière se
met en jeu. Le regard pourtant continue à se tenir en dehors de l’audi-
toire. L’orateur lit ses idées dans un monde lointain. C’est Jupiter
planant au-dessus de ses adorateurs, mais conscient cependant de l’admi-
ration qu’il provoque. Et peu à peu, le ton s’échauffe, les images
se pressent, les comparaisons, les proverbes arrivent en foule; l’accent
devient incrépatoire et même virulent : c’est Jupiter tonnant. La sueur
coule, car les bras et le corps font une gymnastique souvent désordonnée.
Une dernière période, une dernière répétition oratoire, une dernière
apostrophe, et, s’il s’agit d’un kabary solennel, pour conclure, la formule
consacrée : « N’est-ce pas que c’est cela, auditeurs? » La foule acquiesce
par une sorte de mugissement; le discours est fini : le Démosthène
malgache déguste modestement son triomphe en jetant çà et là, à la
dérobée, quelques coups d’œil inquisiteurs, pour juger authentiquement
de l’effet produit.
C’est sans doute pour complaire à ses adeptes et en attirer de
nouveaux que le protestantisme, dans ses grandes assises, multiplie les
discours. Comme dans nos toasts , il faut bien que X, Y et Z, notabilités
du parti, aient leur petit tour de parole. Aussi, chez les protestants, les
comptes-rendus se terminent-ils généralement ainsi : « Magnifique fut le
sermon de R., et il est à souhaiter que beaucoup d’évangélistes sachent
aussi bien que lui convaincre les esprits et toucher les cœurs. »
Puisque j’en suis à parler des réunions protestantes, je vous donnerai
mon impression sur leur chant, impression toute personnelle, cela va sans
dire, impression peut-être insuffisamment documentée, puisque je ne les
entends que de loin et en passant sur la route.
En général, les chants protestants m’ont paru graves, lents, bien
harmonisés, mais sans mélodie très sensible ; musique anglaise ou
allemande, qui ne laisse pas, les premières fois surtout, d’impressionner.
Là encore, les hérétiques ont su chatouiller l’endroit sensible d’un peuple
naturellement musicien et harmoniste. Les accords se succèdent, pleins,
agréables, tranquilles. Pendant cinq, dix minutes, cela coule doucement,,
harmonieusement. On sent une jouissance, un repos. On ne prie peut-être
pas, mais on jouit. De nos cantiques catholiques, il en est de délicieux,
renfermant à la fois harmonie et mélodie; mais combien d’autres que j’ai
peine à opposer à cette musique grave de l’hérésie : tantôt la mélodie est
courte, essouflée, à peine capable de porter un membre de phrase de
quelque longueur; tantôt elle est sautillante ou précipitée, et pourrait
convenir à une ronde d’enfants, comme si elle cédait sous le poids, trop
268
CHEZ LES BETSILÉOS.
lourd pour elle, des grandes vérités et des grands mystères. Oh! que
Pie X a raison de nous ramener à la musique catholique du plain-chant !
Avec elle nous n’avons à craindre aucune comparaison et nous retrou-
verons la supériorité qui convient en toutes choses à la véritable Eglise.
28 décembre.
En l’honneur des Saints Innocents, grande fête d’enfants dont le
programme comportait deux parties :
Première partie. — Réunion à l’église, sermon, chants, bénédiction
générale d’après le rituel, puis bénédiction particulière de chaque enfant.
Deuxième partie. — Jeux variés, concours pour filles et garçons.
Délicieux, le coup d’œil de l’église absolument remplie de moutards.
Au fond, un groupe de parents forme la haie, mais au centre un fouillis
de minois de tout diamètre. Quantités de bébés perchés sur le dos ou
dans les bras de leurs mamans. Aucun tumulte et pourtant défilé inter-
minable. D’ailleurs on chante à tue-tête et c’est le meilleur moyen de
faire taire ce petit monde.
A onze heures, la foule s’étire en deux longues rangées de specta-
teurs. De grandes branches d’eucalyptus forment barrière. Chaque village
a sa place marquée par un écriteau. Les jeux commencent. Pour la
description, je vous renvoie à Homère et à Virgile qui ont raconté ces
choses-là il y a quelque deux ou trois mille ans. Cette fois-ci il y eut
encore progrès.
Les vainqueurs eurent en récompense un petit livre, une image, une
toupie, une trompette, etc. Chez nous comme dans la nature rien ne se
crée, rien ne se perd. Rien ne se crée, c’est-à-dire que sans nos bien-
faiteurs nous ne ferions rien; rien ne se perd : de toutes les menues
choses que ceux-ci veulent bien nous envoyer nous tirons des ressources
et des profits presque sans limites.
On se sépara à 3 heures seulement. Talata, resté seul, s’envole du
côté d’Andakana pour procéder à un examen de pêches. « Allons voir si
elles sont mûres. » Les pêches n’étaient pas encore à point, mais les
Malgaches ont une manière expéditive d’accélérer la maturité qui,
semble-t-il, n’a pas de conséquences trop sensibles pour les entrailles
galvanisées de ces messieurs. Mûres ou pas mûres, quelques centaines de
victimes y passèrent.
8 janvier 1906.
Nous avons eu notre « cortège des Rois », tout comme au vieux
temps des bons collèges. Et notre roi, à nous, n’a pas besoin d’être
DERNIERS MOIS A TALATA.
269
barbouillé de soie ou bouchonné, pour avoir une tête d’africain. Donc
nous avons pris un pain, nous l’avons sectionné, suivant les usages, en
une cinquantaine de parts, les morceaux ont été mis dans un lamba. Un
benjamin les a extraits un par un. Défense de regarder avant que tous
soient servis. Dans un des morceaux, l’on trouve une médaille. Accla-
mations extra-bruyantes : Jean-Baptiste Railivao est proclamé : Jean-
Baptiste Ier, roi de Talata.
Le cortège se forme, les uns prennent leurs longues bêches en guise
de lance, les autres des drapeaux, plusieurs des trompettes d’un sou,
qui font du tapage; le roi est hissé sur un brancard improvisé, il est
couronné de feuillage ; un de ses suivants l’abrite d’un blanc parasol et
l’on part au travers des grandes allées de nos plantations. Les bambins
s’étranglent de fou rire, et les gens ahuris arrondissent désespérément
leurs orbites à la vue de cette étrange procession.
Au retour, on s’arrête en face du petit escalier qui monte au clocher.
Les soldats font demi-cercle, le roi et son héraut sont au milieu. Très
gravement, je me tiens sur l’escalier comme sur un perron. Le héraut
prend la parole pour louer Sa Majesté, et... pour demander en son nom
qu’une faveur soit accordée à ses nombreux sujets. Je réponds en louant
à mon tour « un si vertueux prince » — Bossuet n’aurait pas mieux dit,
— et pour accorder une faveur : Louis XIV n’aurait pas été plus royal,
car j’octroyai une seconde visite aux pêches, plat supplémentaire pour le
dîner. Jean- Baptiste Ier, roi de Talata, daigna me remercier lui-même, et
laisser tomber de ses lèvres augustes et proéminentes, l’expression d’une
reconnaissance certainement sincère, quoique anticipée.
Après quoi le cortège se reforma pour reconduire Sa Majesté.
i5 janvier.
A vous raconter tous mes ennuis, je risquerais de devenir monotone.
Cette premier quinzaine de janvier m’en a apporté un contingent
extraordinaire.
Au sud, un maître d’école s’oublie jusqu’à prendre « simultanément »
une seconde femme. Il fait mine de se convertir, demande même à quitter
le pays pour s éloigner de la tentation. J’accepte. Je choisis un remplaçant.
Le remplaçant n’est pas agréé par les « pères et mères » du village. Sans
hésiter, je destitue mon instituteur. Le remplaçant est accepté tant bien
que mal, mais les opposants manigancent avec sa femme. Elle s’enfuit.
Et voilà le maître en fonctions qui cherche sa femme; le coupable, qui
270
CHEZ LES BETSILÉOS.
malgré sa promesse de partir s’obstine à rester dans le pays, ce qui rend
la situation plutôt trouble.
A l’est, c’étaient des maîtres qui me faisaient demander leur passe-
port. Chez moi, mon déca Jérôme qui a regagné ses pénates après dix-
huit mois de patience réciproque.
Que faire sous pareille averse, sinon la recevoir philosophiquement ,
surnaturellement et raisonnablement? Ouvrir, comme on dit, le para-
pluie de l’indifférence, s’encapuchonner de patience et s’imperméabiliser
d’amour de Dieu; puis, à la manière de l’araignée dont on a éventré
la toile, reprendre un par un Chacun des fils endommagés.
Aujourd’hui déjà, grâce à Dieu, presque tous les dégâts sont réparés ;
il ne nous reste plus que juste assez pour nous distraire et nous exercer
jusqu’à la prochaine tourmente que la Providence voudra bien nous
réserver.
Au fond, la croix, les difficultés ne sont-elles pas les conditions
nécessaires et normales de l’apostolat catholique? La charrue qui glisse
à la surface du champ ne fatigue pas l’attelage, mais plus le soc pénètre
en terre, plus rude est le travail et plus sérieuse sera la moisson.
Nos voisins les protestants ont une manière plus expéditive, plus
moderne de sauver les âmes. Il est temps de vous entretenir un peu de
ce fameux Réveil spirituel qui les agite prodigieusement depuis près de
six mois.
L’histoire en remonte à l’époque où l’on parlait des richesses inouïes
de nos mines d’or et où les Anglais pullulaient sur la place de Fiana-
rantsoa, à peu près comme les chiques dans mes bottes aux jours de
pluie. Déjà des bruits circulaient, répandus, avec intention ou non, dans
tous nos districts, que l’Angleterre allait être la maîtresse de Madagascar,
qu’il fallait passer au protestantisme, sinon... Plusieurs se laissaient déjà
ébranler, quelques-uns même passaient avec armes et bagages au parti;
bref, le moment était des plus opportuns pour lancer des manifestations
religieuses à effet, et pour appeler le Saint-Esprit au secours de la politique.
L’agitation protestante commença par Ambohimandroso. Le Saint-
Esprit se répandit sur les fidèles de cette localité avec une abondance de
dons à laquelle personne ne pouvait s’attendre. On multiplia les réunions
du matin, les réunions du soir. Et bientôt ce ne furent que des gémisse-
ments, des sanglots, des larmes de repentir, des conversions inespérées,
des confessions publiques de fautes honteuses, des promesses touchantes
de vie désormais irréprochable, des dons entiers et sans retour de soi-
même au Seigneur Jésus. Un jour, aux pieds de Madame R..., la
prêtresse du sanctuaire et l’initiatrice du mouvement, cinquante sorciers.
DERNIERS MOIS A TALATA.
27I
notez bien, cinquante sorciers , s’en vinrent jeter leurs amulettes et
renoncer aux idoles. Fianarantsoa en fut jaloux, Ambositra le devint à
son tour, puis Tananarive. Il fut décidé que tout le monde aurait son
Réveil , p l’Esprit fut requis de fournir à chaque capital de district un
coefficient sérieux de manifestations impressionnantes.
Fianarantsoa n’eut pas longtemps à attendre. On s’y réunit pour la
grande Assemblée annuelle. Je suppose que les privilégiés d’Ambohiman-
droso y apportèrent eux-mêmes l’étincelle sacrée, car le feu prit tout
de suite.
A vrai dire, on ne s’apercevait guère qu’en dehors des temples l’action
de l’Esprit transformât beaucoup nos bons illuminés. « Ces dames » se
rendaient aux réunions en très élégantes toilettes; les pleurs se tarissaient
à la porte de la nef; les restitutions cachées ou connues de vols non
moins cachés ou non moins connus, n’ont pas produit encore grande
sensation dans le public; il ne semble pas qu’on ait pensé à introduire la
sainte humilité et la défiance de soi-même parmi ces Messieurs, dont les
airs prétentieux et bouffis n’ont fait que croître. Personne n’a davantage
entendu dire que l’Esprit de lumière ait éclairé les intelligences sur les
différences de doctrine, ni qu’il soit sorti de ces conciles anglo-calvino-
norwégiens un Credo à peu près clair et intelligible. Mais pourquoi tant
d’exigences? Ne suffit-il pas qu’on ait pleuré, gémi, discouru pour
pouvoir se dire qu’on a reçu l’Esprit ?
Pauvres aveugles! au lieu de cette confession publique vague et
intimement orgueilleuse, acceptez donc la confession vraie, catholique,
humiliée et d’autant plus sincère quelle est plus silencieuse, d’autant plus
profonde quelle est cachée, d’autant plus durable quelle ne cherche pas
à conquérir l’estime du monde. Souvenez-vous que Diogène, dans son
tonneau, était plus orgueilleux qu’Alexandre dans sa gloire. A exprimer
ainsi en plein air vos magnifiques résolutions, vous risquez de les éventer,
de les laisser s’évaporer. Mettez-les au secret comme le meilleur de
votre argent!
On poussa « la vague » jusqu’à Ambositra. Ambohimahasoa pleura
sans se faire trop prier, mais Ambositra fut d’une autre composition. Les
réunions se multipliaient, le zèle s’échauffait, les discours se succédaient;
on priait, on suppliait pendant des jours et des jours, ce fut en vain...,
personne n’arrivait à pleurer : or il paraît que les larmes sont la con-
dition sine qua non de la manifestation de l’ Esprit. Enfin l’heure bénie
sonna où, par suite de l’interpellation émouvante d’un père malheureux
au compagnon de débauche de son fils, l’assemblée consentit à s’humecter
des pleurs requis : Ambositra a reçu l’Esprit.
1
272
CHEZ LES BETSILÉOS.
Voilà le a Réveil protestant » à Madagascar. Pour qui connaît tant
soit peu 1 histoire des sectes séparées de l’Eglise, il n’y verra rien de bien
nouveau; le diable et ses amis ont des crises nerveuses. Nous, catholiques,
nous avons, pour apprécier et discerner ces manifestatious étranges, deux
pierres de touche qui ne nous trompent jamais : la foi et l’humilité. Tout
cela ne peut venir de Dieu parce que nulle part on n’y trouve la moindre
trace de la vraie humilité qui en ce bas monde est le cachet obligatoire
des interventions divines.
Combien de temps ces simagrées dureront-elles encore? Je ne sais.
La haine de l’Eglise a des ressources d’énergie qui sont quelquefois de
longue haleine; l’Angleterre n’a pas perdu toutes ses espérances sur la
terre malgache, et le protestantisme ne se résigne pas à croire que nous
échapperons entièrement à la persécution. En somme, comme partout,
l’hérésie vit de son opposition à la vérité.
5 février.
Le P. du Coëtlosquet est venu donner la retraite à mes maîtres
d’école, à mes élèves et à une soixantaine de catéchumènes. Dire que je
lui ait fait bonne figure serait inexact. Je l’ai reçu en tremblant... la fièvre
et avec des allures de déséquilibré. Il en profita pour se livrer entière-
ment à son zèle. Je n’eus pas un mot à dire et pas un geste à faire. Ins-
tructions claires, pratiques et vigoureuses. A midi et demi, histoire de
réveiller son monde appesanti par la pâtée du riz, il avait porté sur le
règlement : « Leçon de chant. » Et de ma chambre, je l’entendais toni-
truerpendant une heure les chants les plus usités dans nos réunions, pas-
sant de la voix de fausset à la seconde partie, donnant dans un même
cantique les répliques des sopranos et des ténors, rectifiant les notes
endommagées ou les mesures disloquées, et pour conclusion il venait me
retrouver en disant : « Voyez -vous, ça me fait du bien... et çà les
empêche de dormir. » Une demi-heure après, c’était une instruction ou
un exercice de catéchisme. De repos, pas question.
Les chrétiens de Talata se sont bien montrés à cette occasion. Plu-
sieurs ont tenu à suivre complètement la retraite à laquelle rien ne les
obligeait. Des soixante catéchumènes environ qui se sont présentés,
cinquante-quatre, après force examens, ont été jugés dignes du baptême.
Voilà qui console de toutes les misères suscitées par le diable et ses amis.
Peu à peu nous gagnons du terrain et la paroisse se fonde.
Nous venons d’avoir, à Ranomena, un enterrement ab -dûment
chrétien, sans ombre de scandales, inconvenances ou superstitions. Après
cela, que les protestants continuent à se remuer, qu’ils recueillent des
DERNIERS MOIS A TALATA.
273
pauvres diables toujours bons à vendre et faciles à acheter, je ne m'en
désole que relativement : je plains les pauvres petits baptisés que ces mal-
heureux entraînent dans leur apostasie, mais je ne regrette nullement tous
ces soi-disant adhérents qui ne mettaient jamais les pieds à l’église et qui
ne s’étaient donnés au catholicisme, au moment de la conquête française,
que par pure politique
23 février.
Nous avons des pluies torrentielles : les ponts s’en vont, le mien tient
bon quoiqu’il boive plus que sa soif et que l’eau monte à la hauteur du
tablier, mais... il ne faudrait pas que cela dure...
24 février.
L’inondation monte. Quelques dégâts à une corniche du clocher. Le
pont faiblit.
25 février.
Il y avait hier près d’un mètre d’eau au-dessus du tablier de notre
pont. Les herbes s’accumulaient sans qu’il fût possible de le débarrasser,
mais vu le système d’assemblage des poutres, il ne pouvait céder que de
deux façons : ou en partant tout d’une pièce, les deux berges ayant été
creusées d’un mètre, ou en craquant, c’est-à-dire qu’il aurait fallu que des
poutres de quinze centimètres d’épaisseur, enchevêtrées les unes dans les
autres, cédassent comme de simples baguettes. Le Résident, de passage,
est allé voir cette merveille. Je ne suis pas plus fier pour cela, car je ne
suis pas encore payé.
Je puis maintenant me reposer des inquiétudes que m’a données ce
fameux pont. « Je plie et ne romps point », pourrait-il dire. Et le principal
c’est qu’il n’est pas rompu. Qu’il ait plié, ce n’est que trop explicable avec
les torrents qui sont tombés pendant trois jours sans arrêt et qui ont
inondé les rizières sur une largeur effrayante. Il y avait un demi-mètre
d’eau au-dessus du tablier du pont. Lorsque l’infortuné réémergea, il
n’était pas mort, mais son état n’était pas rassurant. Il se bombait en
demi-cercle; mais heureusement, il n’avait rien de cassé : ce n’était qu’un
fléchissement dû à l’accumulation invraisemblable de débris de toutes
sortes contre les piliers de l’ouest.
26 février.
Il est six heures du soir; pluie à torrents; on frappe. « Qui vive? »
Deux chrétiens qui viennent m’avertir... qu’ils ont entendu dire... que la
femme d’un certain boucher de Talata est gravement malade. « Peut-elle
274
CHEZ LES BETSILÉOS.
passer la nuit? — Oui et non », m’est-il répondu. Nous voilà renseignés.
« Maintenant, où se trouve-t-elle? — A une heure et demie d’ici, du côté
d’Âmpasiambe, à l’est. » Et moi qui croyais à une simple petite
descente aux environs. Que faire? D’après la description anticipée
qui m’est donnée du chemin, le cheval nous sera non seulement
un meuble inutile, mais encombrant; la nuit tombe, le vent et la pluie
font rage; les rizières sont inondées, les torrents débordés...; d’autre
part, cette malheureuse a oublié depuis longtemps le chemin de
l’église, encore plus oublié probablement ce que c’est qu’un acte de con-
trition. Il y a là une et peut-être deux âmes à sauver. Allons, qui les aime
me suive !
Deux de mes excellents instituteurs s’offrent sans hésiter. Nous nous
équipons, tenue aquatique, manteaux, parapluies, lanterne. Et nous
partons.
Nous allons à l’est, ne l’oubliez pas. Or, ce malheureux et incessant
vent d’est Betsiléo, chasse devant lui une pluie fine qui nous fouette sans
rémission. Nous barbottons consciencieusement. A la sortie de Talata,
rencontre d’un premier torrent. Une digue sert à le traverser à pied sec
lorsqu'il ny a pas d'eau , mais dans ce pays-ci, les digues comme les ponts
n’ont pas été construits pour les jours où on en aurait besoin. Premier
bain de pieds qui n’aura pas de conséquences fâcheuses pour le dîner de
midi qui est déjà loin, et encore moins pour mon souper qui m’attend à
mon retour. Désormais plus de scrupules! mes chaussures ont tellement
bu qu’il leur est impossible de boire davantage.
Nous ne sommes qu’à moitié chemin et déjà l’obscurité est parfaite.
Ah! qu’il est précieux à ces moments-là d’avoir une bonne lanterne incas-
sable, imperméable, inextinguible! Auparavant j’étais muni de je ne sais
quel système à huile ou à pétrole qui me joua en route le tour pendable
de s’éteindre obstinément durant l’une de mes pérégrinations nocturnes.
J y gagnais sans doute une retraite aux torches de paille et trois quarts
d’heure de poésie, mais aussi une envie très accentuée de ne plus m'y
laisser prendre. On me conseilla alors un système merveilleux se repliant,
au point de pouvoir s’insinuer dans une pochette, mince comme un carnet,
extrêmement léger et où les verres sont remplacés par des plaques de
mica. Gela coûtait onze francs; j’en ai frémi! mais depuis je ne regrette
plus la dépense. Qui nous a guidés plus d’une fois en route de Tanana-
rive? ma lanterne! Qui m'a sauvé dans mon équipée au retour de
Sabotsy? ma lanterne! Qui va nous empêcher, tous trois que nous
sommes, de nous enliser plus haut que la ceinture? ma lanterne. O bien-
heureux fanal ! Que tu t’appelles lanterne, quinquet, veilleuse ou bec de
DERNIERS MOIS A TALATA.
275
gaz, lampe à acétylène, arc électrique, ou encore lune ou soleil, n’est-ce
pas toi qui dispenses aux infortunés mortels le plus précieux peut-être de
tous les biens : la lumière!
Fermons la parenthèse. Mais sous peine de suivre les errements du
singe qui montre la lanterne magique, il nous fallait arriver à
l’allumer, la précieuse bougie appelée à nous guider dans les ténèbres
de plus env plus épaisses et ruisselantes. Contre le vent nous formons
« la tortue >» avec nos trois parapluies, et après plusieurs échecs trop
naturels de la part d’allumettes de la régie, nous parvînmes à faire jaillir
la lumière.
Nous sommes au bord d’un second torrent. De descendre au niveau
de l’eau qui bouillonne dans le fond noir sur des rochers encore inen-
trevus, c’est déjà toute une opération. Cependant, grâce à mes deux com-
pagnons, je conserve dans la dégringolade une allure modérée. Campé
sur un promontoire incertain, j’interroge sur letat des lieux : « Où
passe-t-on? demandai-je à mes hommes. — Sur ces pierres, » me répond-
on. Hum ! hum ! les pierres dont il s’agit sont cinq ou six blocs de rochers
situés à des distances extrêmement diversifiées. Leurs aspects varient de
l’arête vive en forme de coin, à la surface arrondie comme un front
dégarni; leurs positions, de l’affleurement à l’émergement, de l’émerge-
ment à l’enfoncement complet sous les eaux. Mes hommes ont encore
l’avantage et la ressource de s’y accrocher avec leurs doigts de pieds, mais
en bon européen, je suis muni de robustes chaussures superbement
rigides, et très opportunément cuirassées à leur surface inférieure d’une
double rangée de clous. J’ai donc nouante probabilités sur cent de man-
quer au moins une des six enjambées et d’aller prendre un bain en amont
ou en aval, ad libitum. C’est ce qui serait arrivé sans le secours intelligent
de mes deux anges conducteurs, qui, plantés solidement sur les deux
rives, parvinrent à me réduire des deux tiers les émotions d’une gymnas-
tique solitaire. Nous voilà repartis à travers pluie et à travers champs. Le
plateau d’Ampasimbe, deviné plutôt que reconnu, est franchi rapi-
dement. Ce qui me rassure, c’est l’assurance de notre guide. Lorsque,
muni de mon falot, je dévie tant soit peu, non pas de la route (il n’y
en a plus) mais de la direction à suivre, je l’entends qui me rappelle à
l’ordre. „« Au sud! plus au sud! » — Té, mon bon! tu m’amuses
avec ton sud, il y a bel âge, depuis que nous pivotons dans l’obscurité
la plus noire, que j’ai perdu toute notion même approximative des points
cardinaux. 1
Cela descend d’abord lentement; puis un saut de loup : c'est la rizière.
La lumière incertaine de la lanterne fait briller en traits lumineux les
276
CHEZ LES BETSILÉOS.
gouttes de pluie qui tombent autour d’elle. A mes pieds la terre rougeâtre
se creuse d’ombres changeantes et trompeuses. Les tiges vertes, aux sou-
bresauts de notre fanal, se livrent à des danses fantastiques. La chaussée
est moins large et presque plus dangereuse que le pont d'Arcole. Elle est
déplus intermittente.
Le point critique est un peu plus loin. Toute grande rizière qui se res-
pecte est traversée par un cours d’eau. En temps sec, ce sont des ruisseaux
de peu d’importance, mais après une averse de plusieurs jours! Il ne
s’agit pas de descendre dans le torrent. Qui sait jusqu’où nous enfonce-
rions? C’est un saut de cabri à exécuter, dont le point de départ est une
bande de terre branlante et boueuse, le point d’arrivée une autre bande de
terre dissimulée dans un fouillis de roseaux. Un de mes hommes saute
avant moi. A mon tour. Je ramasse mes muscles fléchisseurs, et je bondis
si fort et si bien que je prends exactement la place de mon guide en
l’envoyant plonger lui-même dans le marais.
Ce fut mon salut et ce ne fut point sa perte: nous nous fîmes équi-
libre en nous raccrochant désespérément l’un à l’autre, et après quelques
oscillations encore inquiétantes, nous nous retrouvâmes côte à côte sur le
même talus. Quelques plongeons après, nous sommes sur la terre ferme.
Terre ferme! simple manière de parler, car, ou bien nous glissons sur la
terre détrempée, ou bien nous pétrissons désespérément les champs nou-
vellement labourés. A l’entrée du hameau, les détritus copieusement
dilués par l’ondée nous font prendre un léger goût de fumier très avancé.
Heureusement, on aura le temps de se laver au retour.
Glissant de case en case, nous arrivons enfin chez la malade. La
maison est surélevée au-dessus du sol. On accède à la première porte par
un escalier sans marches, ce qui nécessite encore quelques tours de gym-
nastique ascensionnelle. Comme toutes les portes betsiléotes, celle-ci est
horriblement basse. Que de fois, sans mon grand chapeau colonial, je me
serais outrageusement meurtri le front en pénétrant dans les cases sur-
baissées de mes paroissiens ! Je franchis une première chambrette noire
d’obscurité, et que je soupçonne encore plus noire de monde. La fiévreuse
est étendue au fond d’un second compartiment un peu plus spacieux,
mais où bientôt s’entasse à ma suite une foule compacte de femmes,
d’hommes et d’enfants. J’ai déjà eu, je crois, l’occasion de signaler chez
nos Betsiléos cette singulière manière de témoigner leur sympathie au
moribond, qui consiste à s’assembler aussi nombreux que possible autour
de lui, de façon à lui enlever le peu d’air respirable qui peut trouver accès
dans une case étroite et fermée de tous côtés.
Nous récriminerons plus tard contre cette manie; voyons la
DERNIERS MOIS A TALATA.
277
malade. « A-t-elle sa connaissance? — Pas trop. » Hélas! je crois bien
quelle ne l’a pas du tout. Cependant quelques appels réitérés lui font
entrouvrir les yeux. Je m’agenouille à ses côtés. A ma droite,
accroupi près de la couche et impassible, se tient le mari. Un de mes
maîtres est à ma gauche et à nous trois nous nous efforçons de
faire entendre à la malheureuse que le Père est venu pour lui donner
l’absolution et lui suggérer un bon acte de contrition. Puis, n’ayant
aucun espoir prochain de réveil de la connaissance, je donne l’abso-
lution sous condition et m’occupe surtout d’instruire les braves gens qui
m’entourent sur ce qu’il y aura à faire en fait d’hygiène et de soins
élémentaires.
Que dire du retour? Mêmes péripéties, mêmes émotions, mêmes
ondées, avec un peu moins de culbutes, grâce à l’expérience acquise. Nous
repataugeâmes pendant une heure et demie ; après quoi, délesté de mes
souliers métamorphosés en réservoirs, de mes habits transformés en
compresses, de mon chapeau devenu pomme d’arrosoir, je goûtai les
délices d’une vigoureuse réaction hydrothérapique.
28 février.
»
Le récit de mes dernières émotions aquatiques m’amène à vous
parler de la configuration et de la composition de nos postes dans le
pays Betsiléo. Cette description est nécessaire pour que vous vous
rendiez compte de certaines difficultés d’administration et d’apostolat
dues à l’aspect du pays et à l’éparpillement indescriptibles de nos minus-
cules hameaux.
Ces hameaux, en langage du pays, s’appellent vala, terme impropre
aux yeux des puristes malgaches. Un vala, à proprement parler, c’est un
enclos, plus spécialement le parc à bœufs. Par extension, chaque groupe
de maisons, ou à peu près, ayant son parc à bœufs, l’appellation
est passée de l’enceinte semi-circulaire réservée aux bêtes, aux habi-
tations qui l’avoisinent. Somme toute, le mot vala signifie chez les
Betsiléos une agglomération de cases dont le nombre peut varier de deux
à vingt. Passé ce nombre, on a déjà le droit de s’appeler tanana, ville ou
village.
Quand, parvenu au sommet d’une montagne, vous jetez les yeux sur
une plaine suffisamment peuplée, vous apercevez de tous côtés, piqués
irrégulièrement sur le fond de la vallée, vert ou roux suivant les époques,
ou répandus sur le flanc des collines, une quantité de taches verdâtres
généralement rondes, éclairées au centre de points ou de surfaces rouges;
ce sont les vala. — Les points rouges sont les maisons aux murs de terre;
278
CHEZ LES BETSILÉOS.
le rond verdâtre n’est autre chose que la haie épaisse de cactus ou de buis-
sons qui les entourent:
Parfois, dans les groupes plus importants, se dresse une maison à
étage: c’est la demeure de quelque gros personnage, homme de l’adminis-
tration actuelle ou ancien seigneur d’autrefois. Généralement, les
cases des simples citoyens n'ont qu’un rez-de-chaussée ou tout au plus un
grenier.
1e1' mars.
Une description topographique du Betsiléo, disions-nous, devient
nécessaire. Mais, j’ai déjà eu l’occasion de le constater, quand il s’agit de
donner un aperçu exact de la conformation du pays Betsiléo, l’imagina-
tion la plus inventive est déroutée, les comparaisons les plus approchantes
laissent toujours à désirer, r
On dirait, écrit-on souvent, une mer immense aux vagues mons-
trueuses subitement figées. — Soit, c’est exact pour l’ensemble et cela
donne assez bien l’idée de l’aspect tourmenté de ce pays vu du haut d’un
ballon planant à mille mètres de hauteur. Pour qui circule dans les
anfractuosités de ces roches et de ces monts, pour qui analyse, en les
arpentant péniblement, les détails complexes des montées et des descentes,
des ondulations sans nombre et sans fin, ce terme général de « vague
pétrifiée » paraît insuffisant. Imaginez que, dans la forêt, on vienne
d’abattre un vieil arbre; le tronc a été coupé un peu au-dessus du sol ; de
la souche s’échappent, tordues en tous sens et courant à fleur de terre, les
ramifications décroissantes et indéfiniment subdivisées d’énormes racines.
Entre ces ramifications, voici des cavités à moitié garnies d’humus ou de
mousse, où travaillent insectes et fourmis, La souche abandonnée et
devenue stérile représente assez bien la roche immense qui se
dresse presque à pic au-dessus des contrées environnantes. De ce
massif rocheux, conique, circulaire, elliptique ou même allongé en longue
muraille, se projettent de tous côtés des ramifications mamelonnées,
subdivisées elles-mêmes et s’abaissant progressivement vers le fond
de la vallée jusqu’au ravin principal qui sépare un rocher d’un autre
rocher, un massif d’un autre massif de longues croupes arrondies et
décroissantes, souvent aussi enchevêtrées que les racines dont je parlais
tout à l’heure.
Entre ces croupes et ces subdivisions de croupes, des creux formant
vallon, ravin ou fossé suivant l’importance; à l’intersection de deux de ces
croupes, presque toujours une source abondante capable d’alimenter les
hameaux ou les rizières. Si l’eau doit servir aux rizières, on la laisse tout
DERNIERS MOIS A TALATA.
279
simplement descendre dans le creux intermédiaire où ces rizières s’étagent
magnifiquement en échelons; si on la destine aux habitants des valas,
des rigoles pratiquées avec une sûreté de coup d’œil incroyable, la con-
duisent à longs circuits à n’importe quel endroit du mamelon. Car, — et
c’est là que j’en veux venir, — le village autrefois perché par crainte des
ennemis sur le roc central, s’est depuis divisé en vingt ou trente hameaux
éparpillés sur toutes ces ramifications ou contreforts dont j’ai essayé de
vous donner une idée. De ces hameaux, les uns logent en haut, presque
au pied de la muraille granitique, les autres sont disposés irrégulièrement
à peu près à mi-hauteur des mamelons, ce qui permet à leurs habitants
d’être â portée de leurs rizières sans avoir trop à craindre des émanations
humides du fond de la vallée.
La rizière est, des deux dépendances mentionnées plus haut, la plus
importante pour nos Betsiléos. La vie du Betsiléo est dans sa rizière ;
son activité, légèrement endormie, ne connaissait guère jadis d’autre
culture, d’autre travail que la culture et le travail de sa rizière. Le riz
pousse bien, le riz est abondant, le riz est bon marché, tout va bien.
Dire du riz du Betsiléo qu’il est son pain quotidien, serait employer
un terme faible; c’est plus que son pain, puisqu’à lui seul il est l’élé-
ment essentiel et suffisant de tous ses repas. Tout ce qui s’ajoute au riz a
un nom générique. Viande, légumes, fruits, s'appellent laoka. Avoir du
laoka , c’est déjà faire fête; n’avoir pas de riz, c’est être dans la misère.
Sans doute les mœurs se modifient en beaucoup d’endroits, la conquête
française a amené un bien-être inconnu jusque-là. Le laoka s’est
multiplié : Talatatue des cochons tous les jours; d’aucuns prennent goût
aux légumes, au lait, au vin ou aux produits d’Europe, mais, pour la
masse, le riz reste et restera lqngtemps le sine qua non d’une existence
supportable.
Un mot de ce que nous avons appelé la seconde dépendance du vala,
c’est-à-dire des cultures de manioc, patates, maïs, pistaches, etc.
En règle presque générale, elles sont logées sur la pente du mamelon
qui descend du hameau jusqu’à la rizière voisine. Leur aspect frappe
l’Européerï, habitué aux lignes droites et bien tracées, par une irrégu-
larité et une fantaisie de dessin déconcertantes. L’indigène, le Betsiléo
surtout, semble ignorer absolument ce que c’est que de donner du
coup d’œil à ses plantations. Lorsqu’il bêche, il bêche devant lui,
selon l’inspiration du moment et le résultat de son labourage n’a aucun
rapport avec aucune des formes géométriques déjà classées. Ce sont des
caps invraisemblables de terrains incultes s’avançant au plein milieu d’un
champ de manioc, des golfes de patates livrant place à des presqu’îles
CHEZ LES BETSILÉOS.
17
280
CHEZ LES BETSILÉOS.
désordonnées de maïs ou de pistaches; et, circulant à travers tout, aussi
contourné que la corde détendue d’un violon, le sentier qui conduit
jusqu’à la source.
D’ailleurs, pour ce qui regarde ces cultures, il existe ici la plus grande
inégalité de répartition. Tel vala moins paresseux a des plantations
presque alignées au cordeau, grandes, bien exposées, bien entretenues,
agrémentées de quelques arbres, et, parfois, dans le bas, où la terre est
plus meuble et plus fertile, bordée d’une ligne de bananiers ou de man-
guiers; tel autre, au contraire, semble avoir eu à peine le courage de
défricher quelques mètres carrés et s’être tout juste résigné à planter quel-
ques pieds de maïs dans le tas de fumier nécessairement accumulé aux
environs des habitations. Hélas! le vala paresseux sera généralement
pur Betsiléo; dans l’autre on peut affirmer qu’il se trouve quelque Hova
plus actif et moins routinier.
2 mars.
Un des charmes de ce pays, c’est que l’on peut y jouir de ses planta-
tions. Le vieux bonhomme de La Fontaine travaillait pour ses arrière-
neveux. A Madagascar, pour peu que la Providence vous fasse un bail
de dix ou vingt ans d’existence, on peut bénéficier personnellement et
assez longtemps des semis forestiers qu’on aura faits.
Disons à ce propos, si vous le voulez bien, un mot sur les
plantations.
Je suppose remplies les formalités d’acquisition. Le premier genre
de plantation qui s’impose pour donner au terrain un air de propriété en
exploitation, c’est l’eucalyptus.
Vers septembre ou octobre, on prépare quelques carrés suffisamment
nettoyés et fumés, et l’on sème les petites graines rousses et noires recueil-
lies sur quelque arbre voisin. Gela germe, et donne bientôt des folioles,
des feuilles plantées sur de petites tiges rouges ou vertes ; en tout cela rien
d’extraordinaire. Une planche de quelques mètres carrés vous en porte
des milliers. Avec sept ou huit de ces rectangles, j’ai pu fournir au gou-
vernement douze mille pieds. La petite plante ainsi levée ne demande
guère de soins, il n’y a plus qu’à attendre l’époque du repiquage dans les
trous préparés pour les recevoir.'
En janvier ou février, le jeune plant est repiqué. On le couvre pater-
nellement d’un petit abri pointu d’herbes sèches en forme de tente, ou
d’un parasol gracieux de fougères mortes, précaution nullement superflue
contre les ardeurs du soleil orageux de midi. Le pauvre transplanté, si
bonne volonté qu’il ait, commence par se coucher lamentablement sur le
DERNIERS MOIS A TALATA.
28l
sol. il perd ses quelques feuilles et présente bientôt l’aspect déconcertant
d’une tige quelconque desséchée et brûlée. Si les pluies s’arrêtent cinq ou
six jours de suite, comme il leur en prend quelquefois la fantaisie, nous
sommes perdus et nous compterons les victimes par milliers. Que les
pluies viennent régulièrement, ne nous désespérons pas : la tige se
redresse et au bout d’une semaine ou deux, commencent à poindre deux
minuscules excroissances rosées qui prennent peu à peu la tournure de
petites feuilles. Tout est gagné! et nous n’aurons plus désormais qu’à
laisser faire la bonne nature. De longs mois de sécheresse n’épou-
vanteront plus ce petit être enraciné fortement à l’existence et ancré à la
terre malgache.
Haut de dix à quinze centimètres au moment de son déplacement,
nous le verrons prendre rapidement des développements merveilleux. A
la fin du premier hivernage, l’eucalyptus a la taille d’une plante ordinaire
de jardin. La croissance se ralentit durant la saison sèche. La deuxième
année n’est pas finie que nous en sommes à l’aspect buisson. Taillons,
ébranchons, et l’eucalyptus qui ne demande qu’à monter, de buisson qu’il
était prend une tournure d’arbre. Certains atteignent au bout de la troi-
sième année, quatre à cinq mètres de hauteur.
Toute médaille, il est vrai, a son revers. L’eucalyptus ne fait pas des
forêts de grand style ou de poésie intense. C’est un peu monotone, sec, et
médiocrement ombreux. A cause même de cette croissance rapide, les
poutres et les planchers qu’on en retirera, ne seront-ils pas de qualité et
de force médiocre? C’est une question encore fort discutée. L’expérience
seule peut donner la réponse, et elle est encore trop ieune pour avoir parié
distinctement.
Lorsque, délivré du souci de l’immatriculation officielle, on n'a plus
à se préoccuper de « garnir » son terrain en trois ans pour en justifier la
mise en valeur réelle, on se tourne du côté des autres espèces, arbres frui-
tiers ou arbres d’ornement : quelques-unes se chargeront de vous exercer
à une patience prolongée; tel le bibassier ; si l’on en obtient des fruits au
bout de sept ans, on sera heureux. Le manguier, Y avocat, les oranges ,
les goyaviers vont les uns plus vite, les autres plus lentement. Trois ans
d’attente pour le café, pour la vigne... trois ans, c’est long pour un pays
où l’on voit tant de choses naître, germer, s’épanouir et fructifier en
quelques mois
Au moins, tout cela vous fait-il deviner les transformations presque
magiques qui sont possibles dans notre pays Betsiléo. Une montagne
dénudée devient en quelques années un parc splendide. Au nord comme
au sud, à l’est comme à l’ouest, il est merveilleux de voir l’envahissement
282 ,
CHEZ LES BETSILÉOS.
progressif des propriétés boisées sur ia brousse aride et désolée. Ici, ce sont
des massifs profonds où se blottit une maison dont on aperçoit à peine le
toit de tuiles; plus loin, des quinconces d’arbustes en boules encore séparés
les uns des autres par des intervalles plus clairs de sol rouge ou d’herbe
jaune, plus loin, des séries de troncs accompagnés d’un tumulus de terre
rose où se trouve piquée, comme un point noir, la jeune plante qui y a été
déposée l’an dernier; enfin, travail plus récent, des séries de fosses nou-
velles qui attendent leur hôte.
Ces bois, ces forêts, ne sont-ils pas appelés à devenir une source
sérieuse de revenus pour la contrée? C’est possible, mais il y faut bien des
conditions qui ne se réaliseront pas toujours. Dans un moment difficile,
la Mission dut faire, c’est le cas de le dire, flèche de tout bois. On tailla,
on abattit de tous côtés. Comme à cette époque les fours à briques chau-
ffaient dur et réclamaient un stock énorme de bois à brûler, nos fagots
trouvèrent acquéreurs et se transformèrent en quelques billets destinés à
atténuer un déficit inévitable. On en retira tout juste deux mille francs, et
non pas quatre vingt mille, comme je ne sais qui se l’imagina en Europe
et le cria sur les toits ! Et sur ces deux mille francs de recette brute, que
de frais! Pourtant, si modeste qu’ait été le résultat, il fut appréciable.
Malheureusement, des circonstances aussi favorables ont peu.de chances
de se renouveler. On ne construit plus autant, et le bois à brûler, comme
le bois de construction, étant moins demandés, ont vu du coup diminuer
leur valeur marchande.
* Fianarantsoa, 27 juin (1).
Nous allions sortir de table — il était sept heures et demie du soir —
lorsque précipitamment quelqu’un vient nous annoncer que le feu est
en ville.
Dégringolant aussitôt vers l’Ecole : « Une douzaine d’hommes de
bonne volonté », m’écriai-je. Les élèves étaient déjà sur le qui-vive. Le
piquet de secours fut prêt en un tour de main, et nous voilà partis, hale-
tant comme des soufflets de forge, arpentant avec frénésie la pente raide
qui conduit à la haute ville. A notre grand étonnement, nous croisons
d’autres groupes qui descendent en répétant : a Des branches! des bran-
ches! » Vous saurez bientôt pourquoi. i:'
La lueur est violente; sur le fond rouge de l’incendie, les bâtiments
(1) C’est à dessein que dans les passages qui suivent quelques dates ont été
interverties. L’intérêt du récit n’en soutire pas. ( Note de l’éditeur ).
/
DERNIERS MOIS A TALATA. 283
qui nous en séparent se détachent en silhouettes d’un noir intense. Nous
les tournons, et alors, sans transition, nous apparaît une scène des plus
singulières et des plus pittoresques.
Sur les différents étages de talus qui forment comme les degrés de
l’escalier géant où se perchent les bicoques du quartier malgache, une foule
de monde s’est accrochée dans un pêle-mêle invraisemblable. Les éclats
intermittents de la flamme jettent sur cette foule des reflets inégaux et fan-
tastiques. Heureusement, la maison qui flamboie est presque isolée. Plus
haut, se trouve une cabane dont le toit est couvert de Malgaches armés
de ces longues branches que nous entendions réclamer tout à l’heure. En
contre-bas une maisonnette dont la toiture est non moins écrasée de pro-
tecteurs, non moins armés de longs rameaux feuillus.
C’est qu’en effet, nous n’avons pas à espérer ici le secours de l’eau.
La fontaine est à quatre ou cinq cents mètres et arrivât-on à faire la
chaîne sur une pareille longueur, le débit de la source est trop faible
pour arriver à remplir promptement les craches ou les seaux. La néces-
sité rend ingénieux. Ici on n’éteint pas le feu en l’arrosant : on l’étouffe ou
pour mieux dire on l’écrase. La manœuvre est classique. Lorsque vient
l’époque de brûler les herbes, veut-on arrêter l’incendie à un endroit
déterminé de la brousse, on s’arme de branches et on frappe à tour de
bras sur le foyer. Il fait parfois terriblement chaud à ce métier-là. Je me
souviendrai longtemps d’un jour où j’avais mis le feu à une partie de ter-
rain que je voulais planter. Je comptais sur les allées pour arrêter la
flamme. Malheureusement, un peu de vent s’éleva durant l’opération, et
je vis le moment où l’incendie, s’accrochant aux grandes herbes au-delà
du chemin, allait provoquer un embrasement universel plutôt désa-
gréable pour les maisons voisines. J’eus froid dans le dos (par métaphore)
et terriblement chaud à la figure, car je me jetai au milieu de la flamme
et de la fumée, armé d’une longue branche d’eucalyptus, tapant à droite,
à gauche, vaincu par ici, vainqueur par là, respirant un air de fournaise,
soumis à une fumigation désordonnée, pleurant toutes les larmes de mes
yeux et au milieu même du feu, n’y voyant guère plus que dans un four
éteint, jusqu’au moment où, à moitié roussi, aux trois quarts rôti et tout
à fait flambé, je me fus rendu maître du brasier.
C’est pour pratiquer cette opération que nos gens étaient sur
les toits avec leurs branches, soldats en veston sombre, indigènes en
habits blancs.
Du rez-de-chaussée rien ne sortait. La plupart des maisons malgaches
ayant leur étage « planchéié » en boue séchée ou en briques, il arrive
souvent que l'incendie se localise dans le haut. A quoi se prendrait-il
284
CHEZ LES BETSILÉOS.
d’ailleurs et comment descendrait-il par un escalier en terre? Par contre
le chaume et les traverses du toit brûlaient à plaisir. Autour des bois
noircis, les langues de feu couraient comme des folles et semblaient se
poursuivre. De temps à autre, des paquets de paille, délivrés de leurs
attaches, glissaient et tombaient en éclaboussant les environs de gerbes
d’étincelles. Là était le danger. Peu à peu en effet, la flamme rongeait
les liens des bottes de chaume et il était à craindre que la chute de paquets
plus considérables ne provoquât un feu d’artifice trop communicatif.
Et de fait, près de la petite maison en contre-bas, tout à coup la
paille se détache en bloc. Pouff! Une nuée d’étincelles éclate dans toutes
les directions. Quand la trombe a passé, les défenseurs de la maisonnette
ont décampé. La bouffée de chaleur avait été trop vive. M. G..., un
ardent et un débrouillard se précipite et ramène ses troupes au combat.
Ce fut un instant indescriptible. Hurlant, poussant des cris de bêtes
féroces, nos malgaches se jettent sur la masse de paille enflammée. Ils
frappent. Ce sont des ombres qui s’agitent confusément au milieu du
foyer. De temps en temps, au-dessus des têtes, un bouquet retardataire
glisse des solives, et alors, des fuites précipitées, des recrudescences de
cris. Après une minute de ce combat échevelé, le feu cède sous les coups,
la flamme se couche et s’éteint, une fumée épaisse monte du sol, striée
d’étincelles, les lueurs de l’incendie dompté deviennent moins vives,
plus inégales, les groupes des assistants se fondent dans l’obscurité crois-
sante. Nous nous retirons en répétant comme César : « Veni, vidi, vici. »
19 mai.
Nous l’avons vu, notre « Souverain », M. Victor Augagneur,
gouverneur-général, et je vous dois le récit de sa réception à Fianarantsoa.
Il était annoncé pour le 17 mai. Messieurs les Européens étaient
invités à se rendre à la « Résidence » pour 10 heures afin « de rehausser
par le lustre de leur présence l’éclat de la réception. » A dix heures
moins un quart nous étions en vedette. On nous avait avantageusement
disposés en croissant de lune dans ia cour. Un peu plus loin, massées en
groupe très mêlé, se tenaient les autorités malgaches de tout calibre. Le
temps était gris et le brouillard prit bientôt des apparences de pluie fine.
A ce moment-là, heureusement pour nous distraire et nous faire prendre
patience, arriva le long défilé des bagages de Son Excellence. Une
cinquantaine de bourjanes attelés deux à deux, balançaient sous de gros
bâtons, des caisses de toutes couleurs et des malles de toutes dimensions.
Grave et majestueux, le dernier de la bande tenait en équilibre sur sa
DERNIERS MOIS A TALATA.
285
tête crépue... une très authentique baignoire. L’ustensile eut parmi
l’assistance un succès de fou rire et ralluma le feu de la conversation
presque éteint.
Cependant, comme la ps'uie devenait de plus en plus sensible, on eut
pitié de nous, et on nous fit passer dans la grande salle de réception.
Une fois là, on nous pria de patienter encore une demi-heure. Enfin le
cortège apparut : chacun de se coller aux vitres pour dévisager le Maître,
lorsque quelqu’un vint nous annoncer : « Messieurs, le Gouverneur-
général ayant été trempé jusqu’aux os, ne pourra se présenter ici que
dans vingt minutes. » Que dire? notre rôle était de nous résigner.
J’avoue que, dans ces circonstances, j’ai rarement l’occasion de
m’ennuyer. Les sujets d’observation ne manquent pas. Voyez là-bas le
petit bataillon des officiers et des personnages officiels : un brave capi-
taine, figure énergique, pose de vrai soldat, qui vient d’être décoré, type
tout à fait martial et sympathique; son parler comme sa tenue est net,
bref, expressif. A ses côtés, des lieutenants, dont un presque micros-
copique : circulant partout, souriant toujours, gesticulant dans toutes les
directions, c’est l’homme important de la journée; il est quelque chose
dans les bureaux. Voici les Révérends ministres anglais et norwégiens,
graves, calmes, froids comme un bain dans le Néva en décembre. Puis
ce sont les colons, commerçants, boutiquiers, chercheurs d’or, forgerons,
fabricants de saucisses. Tout près de moi se tient en pardessus avec sa
toque ronde, un espèce d’Arabe qui serait, paraît-il, le marabout de ses
concitoyens. Les costumes sont d’ailleurs d’une amusante diversité.
Côtoyant les uniformes sombres ou les soutanes noires, on trouve de jolis
vestons blancs à boutons d’or, des complets fantaisie. Un de nos élégants
s’est assis malencontreusement sur un lézard mort, et le malheureux
cadavre s’est fixé artistement à la face postérieure de son pantalon. Plus
loin' un de ces bons types qui feraient merveille dans la galerie des per-
sonnages de Labiche, s’est installé inamovible dans un fauteuil, et d’un
ton inénarrable, il répète : « Je me suis mis là et je n’en bouge pas, parce
que si je m’en allais, on me prendrait ma place. » Homme pratique. Le
major de l’hôpital passe et salue son collègue, le P. Décès... (i) Toutes ces
saynètes se suivent et m’occupent.
Mais la portière se soulève et M. Augagneur fait son entrée. A peine
introduit, il entame un à parté avec un de ces Messieurs de l’Adminis-
tration, puis il se décide à faire le tour de l’assemblée. Présentation :
« M. A... », murmure un des acolytes. Coup de tête. — « M. B.... »
(1) Docteur en médecine, devenu religieux et missionnaire.
286
CHEZ LES BETSILÉOS.
Coup de tête. — « Révérend M. H... » Coup de tête. — « M. le Supé-
rieur de la Mission catholique. » Item. — « M. le Père Curé. » Item ,
item. La langue est muette, mais les petits yeux paraissent terriblement
actifs au fond de la large et puissante physionomie.
De retour à sa place, le Gouverneur-général tousse une ou deux fois
pour se rafraîchir le timbre : « Messieurs, si quelques-uns d’entre vous
désiraient m’entretenir, je me ferais un devoir de les recevoir à 1 h. 1/2. »
D’un geste on nous donne à entendre que la séance est levée. Nous
pivotons sur nos talons, par file à droite. Pour un discours de réception,
il faut avouer que c’était plutôt sobre. Tacite aurait été jaloux.
20 mai.
Le lendemain 18 mai, "au marché, il y eut grand kabary pro-
noncé en français, mais traduit par le premier interprète du Gouver-
nement : « Si les fonctionnaires indigènes commettent à votre égard des
» injustices, des exactions, ne craignez pas de vous plaindre au Gouver-
» neur. Travaillez, travaillez, etc., etc. »
Excellentes paroles, mais qui n’ont dû être que médiocrement du
goût de nos Betsiléos. La moindre diminution d’impôts ferait bien mieux
leur affaire... que le travail. Et quant à aller porter en haut lieu des
réclamations contre leurs chefs immédiats, ils savent bien ce qu’il leur en
coûterait. Ce n’est pas médire de l’administration que de constater ce que
répètent à satiété colons et journaux, savoir, que la plaie du pays, c’est
la petite aristocratie des officiers indigènes chargés de distribuer les cor-
vées et de faire payer l’impôt. Chefs de cent ou chefs de mille s’entendent
pour la plupart merveilleusement à tondre leurs administrés. On trafique
des exemptions de corvées, des délais de paiement d’impôt, etc. « Donne-
moi o f. 60 et je te laisserai encore tranquille pendant ce mois. » On dit
cela à cent ou deux cents individus à qui l’on a fait croire que le
paiement devait avoir lieu immédiatement. Pour d’autres passe-droits
réels ou fictifs, on prélève 1 f., 2 f., et la « pelote » du petit fonction-
naire s’arrondit rapidement : sur le terrain de son ancienne case
malgache, Monsieur se construit une maison à étage ; en dehors de sa
tenue officielle Monsieur a de beaux lambas. Madame de belles robes...
On ne s’en, étonne pas, c’est l’usage. Le peuple se résigne, crainte de pire.
Pour tout ce monde de fonctionnnaires, vous le pensez bien, avec
ces habitudes d’exactions, la religion catholique est bien difficile à
pratiquer, et peu nombreux sont ceux qui ont le courage de l’embrasser.
Il y en a cependant. Tel de nos principaux gouverneurs indigènes fait
l’admiration de tous par sa droiture et sa piété. Mais c’est l’exception.
DERNIERS MOIS A TALATA.
287
25 avrih
Il semble que dans nos communautés chrétiennes la situation tende
à se dessiner plus nette qu’auparavant. Jadis, en dehors du noyau de fer-
vents chrétiens des baptisés, le fiangonana comprenait une quantité
d’ « adhérents » païens qui s’attachaient au poste catholique comme
d’autres se disaient anglais ou norwégiens. Après la guerre, ces adhérents
devinrent foulej*par peur. « Les Français sont catholiques, se disaient-ils,
gare à nous si nous ne le devenons pas. » Cette peur-là disparut vite
quand le gouvernement se fut montré manifestement décidé à la neutra-
lité. Quantité de ces adhérents retournèrent, aux temples ou aux sorciers.
Cependant, soit dans l’espérance de certains avantages matériels, soit
aussi, chez un certain nombre, par droiture de cœur et désir réel de s’ins-
truire, les adhérents restèrent nombreux dans les postes catholiques et
l’on peut dire qu’il y a quelques années encore, nous avions pour nous la
majorité des campagnes betsiléotes. Ces adhérents donnaient leurs enfants
à baptiser, les envoyaient plus tard à l’école, assistaient eux-mêmes aux
grandes réunions, se tenaient en rapports avec le Père, apportaient à
l’occasion la part de travail ou de ressources à la construction de la cha-
pelle-école, et enfin fournissaient petit à petit les catéchumènes; beaucoup
aussi recevaient le baptême à l’article de la mort. En somme, trop
engagés dans l’inconduite ou la superstition pour avoir le courage de
rompre avec des habitudes invétérées, ils avaient souvent assez de
bonne volonté pour imiter le bon Larron et voler leur Paradis au dernier
moment.
Depuis deux ou trois ans, les positions tendent à se modifier extraor-
dinairement. La neutralité officielle fait place à d’autres procédés plus
« modernes ». Le peuple, sans s’en rendre encore bien compte, s’aperçoit
que le vent tourne. Un à un, on a enlevé aux missionnaires tous les petits
moyens qu’ils pouvaient avoir d’aider matériellement leurs ouailles. Toute
intervention, si motivée quelle soit, en faveur d’une cause juste, mais
ressortissant à l’administration, est absolument interdite. Ne discutons
pas cet état de choses. Constatons seulement.
Ces avantages disparaissant, nous voyons disparaître de plus en
plus la catégorie des convertis intéressés. Est-ce un bien? est-ce un mal?
Il est malaisé de se prononcer. f
D’une part, beaucoup de ces bons Betsiléos, entrés par la porte large
de l’intérêt, finissaient par s’engager dans l’étroit couloir de la grâce
divine. D’autre part, les hypocrisies ne manquaient pas, et la dignité de
288
CHEZ LES BETSILÉOS.
l’Eglise catholique avait à en souffrir, en ayant plus ou moins l’air de se
prêter à des apparences de marchandage.
Quoi qu’il en soit, bientôt on ne distinguera plus les chrétiens bap-
tisés et les catéchumènes. L’immense masse païenne retourne et retour-
nera de plus belle à ses horreurs. N ous devrons nous résigner à perdre
des élèves et à voir diminuer les baptêmes. Par contre, nos communautés
catholiques, tout permet de l’espérer, prendront de plus en plus une figure
sérieusement catholique.
Cette nouvelle situation ne vaut-elle pas mieux que l’ancienne? Je
laisse à de plus expérimentés le soin de le décider.
Il nous reste à améliorer ces champs que d’autres ont défrichés,
Dieu sait au prix de quelles sueurs. Ce travail est suffisant pour demander
tous nos efforts.
ig mars 1906.
Un ordre venu de mes chefs m’enlève à Talata et m’envoie à l’Ecole
Normale de Fianarantsoa. Il va falloir faire des adieux et un déménage-
ment, et laisser l’œuvre à laquelle je me donnais tout entier, où je croyais
être pour de longs jours encore.
Quelles réflexions ferai-je? Aucune, car le Bon Dieu a parlé et cela
me suffit. Suis-je triste? Pas du tout. Désolé? Encore moins.
Talata a pleuré car nos bons Betsiléos ont du cœur, mais Talata n’est
pas orphelin. Le P. Boivin me remplace et il aura l’immense avantage
de pouvoir circuler et visiter beaucoup plus que je ne pouvais, ce qui est
capital en ce pays.
Je ne sais comment cela se produit, nos chrétiens savent ou « subo-
dorent » les nouvelles bien avant leur apparition. Ils ont, pour deviner,
un flair incroyable. Il est rare qu ils n’aient pas prévu, d’une façon ou
d’une autre, tel ou tel changement. Est-ce logique de leur esprit? est-ce
intuition naturelle? est-ce prescience instinctive comme chez les hirondelles
ou les cigognes qui annoncent le printemps? Au fond, je crois plutôt
qu’ils sont prophètes à la manière de certains qui, à force d’entasser pré-
dictions sur prédictions, finissent un beau jour, et par hasard, par tomber
juste et par avoir raison. ,
On dit ici tant de choses sur les Pères qu’il finit bien par y avoir du
vrai dans ce qu’on dit. Combien de fois n’ont-ils pas annoncé mon départ
de Talata!
En tout cas, cinq minutes après que fut prononcé mon changement,
la nouvelle faisait le tour de la maison, puis de la place publique, puis de
la ville, puis des campagnes environnantes. Les cancans, les on-dit, les
DERNIERS MOIS A TALATA.
289
interprétations diverses s'élevaient bientôt de toutes parts comme un véri-
table lâcher de pigeons.
Rien n’est bavard et cancanier comme un peuple qui n’a pas grand
chose à faire. Nos Malgaches sont dans ce cas. Doublez-les d’un esprit
hostile, c est-à-dire protestant ou païen, et vous aurez un déluge de faux
bruits, de racontars intéressés et malveillants.
Or, j’avais eu maille à partir, dans les derniers temps, avec un cer-
tain apostat. Le drôle, à force de manœuvres et de mensonges, avait fini
par exaspérer nos bons chrétiens, au point que je m’étais vu dans la
nécessité d’intervenir personnellement. La lutte avait été très chaude.
Pour me résister, ce personnage s’était appuyé sur tout le parti anglais. La
bataille s’était néanmoins terminée à notre avantage.
Mon départ de Talata vint fournir à ces opposants l’occasion
de rentrer sur le champ de bataille. Ils proclamèrent qu’ils étaient par-
venus à me chasser, qu’ils étaient la cause de mon changement, etc.; et,
afin de bien affirmer leur victoire, le chef de la bande reçut les visites,
félicitations et cadeaux de ses amis. On immola un bœuf en signe de
réjouissance, et il se tint des kabarys.
Tout cela vous tomberait sur le dos au début du ministère, que l’on
se sentirait désagréablement surpris ; mais, après trois ans, l’estomac se
fait à ces pilules et les absorbe très paisiblement. Il faut se blaser sur ce
qu’on appelle, par ici, les tsaho ratsy, les faux bruits, et se résigner à en
assaisonner son pain quotidien.
D'un côté donc, il y avait grande liesse chez mes ennemis ; mais, de
l’autre, mes bons chrétiens ne se privaient pas de me témoigner leur affec-
tion et la tristesse que leur causait mon départ. Je n’étais pas rentré de
cinq minutes à mon domicile, que l’on venait pleurer à chaudes larmes
dans ma chambre.
Pendant deux jours, je dus m’acharner à ramener la confiance et la
gaîté parmi ce petit monde. «Ne vous attristez pas, c’est la volonté du Bon
Dieu, leur dis-je; je ne vous abandonne pas complètement; ne croyez pas
que l’école disparaîtra comme le disent ceux qui ne vous aiment pas. Le
P. Boivin va vous arriver bien vite, et il vous gardera comme je vous ai
gardés... » Ce fut le thème invariable de mes conversations et de mes
exhortations pendant le peu de temps que je séjournai encore dans mon
ancienne cure. Ce fut aussi le canevas fourni par les circonstances que mes
petits écoliers durent développer dans de belles lettres à leurs bienfai-
teurs. Elles sont bien d’eux, ces lettres.
Je m’étais contenté de leur dire : « Ecrivez en France à vos père-et-
mère, que le Père s’en va, mais est remplacé; que les petits Talatains
2go
CHEZ LES BETSILÉOS.
continueront à vivre comme autrefois et que je reviendrai prendre vos
photographies. » Le style en est, dans la plupart, si sincère, si naïf, si joli
parfois d’exotisme, si charmants sont les accrocs portés à la grammaire
française, que je ne puis m’empêcher de terminer par là cette trop longue
histoire.
Voici ce qu’écrit Paul Ravelo, un bon diable de Tanale qui n’a
pas sa langue dans sa poche :
« Le Père d’Atalata est changé. C’est pour cela, il nous a dit : Mes chers
» enfants, ne soyez pas tristes, car je peux vous visiter et je ne vous abandonnerai
» pas, mes chers enfants, et votre école ne change pas de place, mais elle reste
» comme autrefois. »
François-Xavier est plus homérique. Ecoutez plutôt :
« L’autre jour, il y avait un homme qui nous disait que le P. Dubois ne serait
)> plus à Talata. Nous nous étonnâmes comme les poussins qu’on leur jette du riz
» blanc, qui s’effraient, et en même temps, ils se réjouissent. Nous sommes tristes,
» parce que le Père nous abandonne et nous sommes contents parce que c’est la
» volonté de Dieu et nous avons un autre Père pour nous conserver et nous garder
» aux (des) ennemis de notre âme qui sont les démons. »
Est-ce assez trouvé comme comparaison? Voyez-vous les petits
poussins effrayés d’abord par le mouvement de la main qui jette le riz.,
puis, rassurés et picorant à qui mieux mieux?
Jean-de-Dieu, enfin, après avoir épanché sa tristesse et sa reconnais-
sance, signe :
« Jean-de-Dieu, votre pauvre enfant plaintif. »
16 avril 1906.
Je m’arrête sur ce joli mot.
Depuis, j’ai eu l’occasion d’aller rendre visite à Talata. J’ai trouvé
grands et petits Talatains en bonnes dispositions. La transmission s’est
effectuée sans tapage, sans accident, sans ennui. L’école est en bonnes
mains et les petits Talatains n’ont pas envie de mourir.
Explication de quelques termes malgaches
employés dans cet ouvrage.
— - -HOOOo.
(Dans tous ces mots, V o se prononce ou).
Âkanjo, blouse ou chemise.
Asa, je ne sais pas.
Boto, garçon, domestique.
Bourjane, porteur.
Bozaka, herbe sèche, chaume.
Béca, serviteur, aide, auxiliaire.
Fanafody, remède.
Fiandravanana, cérémonies païennes et
superstitieuses des funérailles.
Fiangonana, chrétienté, le lieu de réu-
nion, salle ou chapelle.
Filanjane, chaise suspendue et portée sur
les épaules de quatre hommes.
Fody, petit oiseau rouge, moineau mal-
gache.
Kabary, discours prononcé en public.
Kely, petit.
Kitay, combustible.
Lamba, grande pièce d’étoffe de couleur
claire dont on s’enveloppe tout le
corps; c’est le costume national.
Laoka, mets, assaisonnements.
Mipetraka, rester assis à ne rien faire.
Mpampianatra, maître d’école, caté-
chiste.
Mpiadidy, chef de village ou de chré-
tienté.
Mpiasa, ouvrier.
Ody, amulette superstitieuse,
ïtova, enceinte fortifiée.
Sakafo, repas.
Salaka, bande d’étoffe formant ceinture.
Talata, mardi, marché tenu le mardi.
Tanana, village.
Tokotany, enclos, cour, terrain.
Tsaho ratsy, faux bruits.
Vala, hameau, groupe d’habitations.
Vatsy, provisions de voyage.
Vazaha, étranger, européen, de race
blanche.
Vita, fini.
Vckatra, offrande, contribution aux dé-
penses communes.
Zoma, vendredi, marché du vendredi.
Hovas, habitants du centre de l’île, où se trouve la capitale Tananarive.
Betsiléos, habitants des provinces situées plus au sud du massif central, et dont le
chef-lieu est Fianarantsoa.
Bares, peuplades restées à moitié sauvages, habitant au sud des Betsiléos et se
rattachant au type africain.
Tanales, habitants de la forêt, au sud-est de Fianarantsoa.
Une partie de ces récits avait été primitivement publiée dans le
Bulletin des Missionnaires Jésuites Français , « Chine, Ceylan,
Madagascar » sous ce titre : « La Petite Quinzaine. »
Table des Matières
Préface 7
I. — De la côte à Fianarantsoa 9
II. — Premières visites. — Fêtes et séances . . 1S
III. — Talata. — Entrée en ménage . 60
IV. — Installations et progrès 91
V. — Constructions et inspections 140
VI. — Difficultés et joies 183
VII. — Ikongo et les Tanales 247
VIII. — Derniers mois à Talata 283
Explication de quelques termes malgaches 291
Imprimerie Casterman, Tournai (Belgique).
Meule in Belgium.